Destitution: l’enquête a permis d’établir une forme de chantage de Trump sur l’Ukraine

L'audition de l'ambassadeur des Etats-Unis auprès de l'Union européenne Gordon Sondland a été l'une des plus embarrassantes pour Donald Trump. [AFP]
Temps de lecture estimé : 5 minutes

L’enquête en vue d’une destitution de Donald Trump a permis jusqu’ici de confirmer une forme de chantage exercée par le président américain sur l’Ukraine pour obtenir des enquêtes contre ses adversaires politiques, même si les républicains continuent de le défendre.

Voici ce qui a pu être établi, deux mois après le début de la procédure lancée par les démocrates et après une semaine d’auditions publiques au Congrès.

L’appel Trump-Zelensky

Le scandale est parti d’une conversation téléphonique du 25 juillet au cours de laquelle le milliardaire républicain demande « un service » à son homologue ukrainien Volodymyr Zelensky, alors que ce dernier lui parle d’armements américains dont Kiev a besoin.

Donald Trump évoque la nécessité d’enquêter sur une prétendue ingérence ukrainienne dans les élections américaines de 2016 au profit des démocrates, selon une thèse relayée par des cercles trumpistes qui ne s’appuie sur aucun élément avéré; et d’enquêter aussi sur l’ancien vice-président Joe Biden, accusé sans preuve d’être intervenu pour protéger son fils Hunter d’investigations visant Burisma, groupe gazier local dont il était membre du conseil d’administration.

Au même moment, Volodymyr Zelensky espérait décrocher une invitation dans le Bureau ovale. Et, surtout, les Etats-Unis avaient gelé une aide militaire cruciale à l’Ukraine.

Les démocrates accusent Donald Trump d’avoir commis un « abus de pouvoir » en exerçant un chantage aux allures de « corruption », afin de monnayer l’invitation et la reprise de l’aide en échange de ces enquêtes. Avec d’évidentes arrières-pensées politiques, Joe Biden étant bien placé pour l’affronter à la présidentielle de 2020.

Invitation contre enquêtes

Les témoignages semblent confirmer que Donald Trump avait conditionné une rencontre avec Volodymyr Zelensky à la Maison Blanche à un engagement ukrainien à enquêter contre les démocrates.

Il a imposé à ses diplomates de travailler avec son avocat personnel, Rudy Giuliani, dont c’était l’objectif affiché.

L’ambassadeur des Etats-Unis auprès de l’Union européenne, Gordon Sondland, a affirmé sans détour qu’il y avait bien eu un tel « donnant-donnant », sous l’impulsion de Rudy Giuliani mais conformément aux « souhaits du président ».

Aide contre enquêtes?

L’ambassadeur Sondland a aussi dit aux Ukrainiens que le dégel de l’aide militaire était conditionné à l’annonce des enquêtes chères à Donald Trump.

Mais l’ordre d’imposer cet autre « donnant-donnant » venait-il du président?

Oui, ont répondu plusieurs acteurs, mais aucun d’entre eux n’en a été un témoin direct. La plupart affirment avoir entendu Gordon Sondland leur rapporter que Donald Trump avait lié l’aide aux enquêtes.

Or, l’ambassadeur a lui déclaré sous serment que le président ne le lui avait « jamais dit directement ».

Pour autant, Gordon Sondland estime que c’était la seule explication logique du gel de cette aide pourtant jugée par tous indispensable. Il assure que le vice-président Mike Pence et le secrétaire d’Etat Mike Pompeo ne l’ont pas contredit lorsqu’il a évoqué avec eux sa « déduction logique » d’un lien aide-enquêtes. Et que même les dénégations de Donald Trump, qui lui a dit ne vouloir « aucun donnant-donnant », n’avaient pas ébranlé sa conviction.

Les républicains font bloc

Les démocrates estiment que ces témoignages permettent d’établir que le 45e président des Etats-Unis s’est rendu coupable d’abus de pouvoir, voire de corruption, des actes passibles de destitution. Ils pourraient aussi l’accuser d’entrave, la Maison Blanche ayant refusé de coopérer avec la procédure, et d’intimidation de témoins, pour avoir attaqué plusieurs diplomates alors même qu’ils étaient entendus au Congrès.

Les démocrates devraient bientôt formaliser sa « mise en accusation », ou « impeachement », par la Chambre des représentants, où ils sont majoritaires.

Mais le procès en destitution sera organisé au Sénat, qui aura le dernier mot.

Or, les républicains, majoritaires à la Chambre haute, font bloc derrière leur président.

Pour sa défense, ils estiment qu’il n’a personnellement jamais lié l’aide aux enquêtes. Qu’il était fondé à demander à l’Ukraine de lutter contre la corruption, quand bien même cela impliquerait un adversaire politique. Qu’aucun crime n’est constitué puisque l’aide a été débloquée sans que les enquêtes soient lancées. Ou, pour les plus embarrassés d’entre eux, que ce qu’a fait Donald Trump était certes « inapproprié », mais pas au point de lui valoir une destitution.

Une témoin dénonce une « fiction » russe utilisée par Trump

Fiona Hill, ancienne conseillère à la Maison Blanche, témoigne au Congrès à Washington jeudi 21 novembre 2019. [AFP]

Par ailleurs, une ex-conseillère à la Maison Blanche a dénoncé jeudi une « fiction » créée par la Russie et propagée par Donald Trump sur une prétendue ingérence ukrainienne dans la politique américaine, une théorie reprise en boucle par les défenseurs du président menacé de destitution.

Au cours des huit derniers jours, plusieurs témoins ont apporté au cours d’auditions marathon au Congrès de nombreux éléments à charge pour le président américain, sans ébranler – du moins en apparence – les élus républicains.

« Certains d’entre vous semblent croire que la Russie et ses services de sécurité pourraient ne pas avoir mené de campagne contre notre pays, et que peut-être, l’Ukraine l’a fait », leur a dit Fiona Hill, ancienne responsable au sein du Conseil de sécurité nationale, entendue à son tour au Capitole. 

« C’est une fiction qui a été créée et propagée par les services de sécurité russes », a-t-elle ajouté, avant d’implorer: « S’il vous plaît, ne propagez pas pour des raisons politiques des mensonges qui servent clairement les intérêts russes ».

Donald Trump risque une mise en accusation (« impeachment ») à la Chambre des représentants à cause d’un appel téléphonique estival, au cours duquel il a demandé à son homologue ukrainien d’enquêter sur un potentiel adversaire à la présidentielle de 2020, Joe Biden, mais aussi sur un mystérieux « serveur » informatique. 

Cette seconde requête est une référence à une théorie, selon laquelle l’Ukraine aurait piraté les e-mails du parti démocrate lors de la présidentielle américaine de 2016, et non la Russie contrairement aux conclusions des services de renseignement américains.

« Choses blessantes »

Lors des auditions au Congrès, les républicains, soucieux de légitimer la requête du président, ont donné du crédit à ces thèses. L’élu Devin Nunes a encore estimé jeudi que Donald « Trump avait de bonnes raisons d’être inquiet des ingérences ukrainiennes dans sa campagne électorale ». 

Mais ils se sont heurtés à des témoins combatifs.

Mme Hill a reconnu que certains responsables ukrainiens avaient « misé sur une victoire » démocrate en 2016, mais a assuré qu’il n’y avait pas eu « d’efforts coordonnés au sommet » comme dans le cas des ingérences russes.

De nombreux responsables, même dans des pays alliés, « ont dit des choses blessantes sur le président », a relevé la responsable, dont le ton franc et parfois mordant, a détonné dans des audiences parfois arides.

Elle est également revenue sur la mise en place d’un canal de diplomatie parallèle en Ukraine, sous la houlette de l’ambassadeur à Bruxelles Gordon Sondland, un proche de Donald Trump. « Il était en mission avec des objectifs de politique intérieure » et « avait reçu des instructions », a-t-elle déclaré.

Un diplomate en poste à Kiev, David Holmes, entendu à ses côtés, s’est lui vivement défendu face aux élus républicains qui exprimaient des doutes sur sa capacité à entendre une conversation téléphonique entre MM. Sondland et Trump. 

Selon lui, le président parlait très fort et s’était renseigné sur l’avancée des « enquêtes ». Le président Volodymyr Zelensky « fera tout ce que vous lui demanderez », avait répondu l’ambassadeur Sondland.

« Haine maladive »

Insistant sur son patriotisme, Mme Hill a insisté sur « l’importance de surmonter les rancœurs partisanes » d’ici au scrutin de 2020, soulignant que l’objectif de la Russie était de créer des divisions aux Etats-Unis.

Ce qui n’a pas empêché la Maison Blanche de dénoncer « la haine maladive » des démocrates pour Donald Trump et « leur désir enragé » d’annuler l’élection de 2016. 

Depuis le début de l’enquête, le président se dit victime d’une injuste « chasse aux sorcières ». Il assure que son appel avec le président Zelensky était « parfait » et qu’il n’a exercé aucune pression sur Kiev.

Les douze témoins qui ont défilé au Congrès ont toutefois sérieusement entamé sa défense.

L’ambassadeur Sondland a assuré qu’un « donnant-donnant » avait été communiqué aux Ukrainiens: si leur président voulait être invité à la Maison Blanche, il devait annoncer publiquement des enquêtes sur « 2016 et Joe Biden ».

Ce riche homme d’affaires et donateur républicain a ajouté « avoir acquis la conviction » qu’une aide militaire de près de 400 millions de dollars avait également servi de levier. Il a toutefois reconnu que le président Trump ne lui en avait « jamais » parlé « directement ». 

Les républicains se sont emparés de cette déclaration pour dénoncer un dossier « sans preuve matérielle ». Forts de leur majorité au Sénat, qui serait chargé de juger le président, ils devraient lui éviter une destitution.