En Colombie, la mue radicale d’ex-guérilleras

Alexandra Fontecha, ex-guérillera des Farcs, travaille comme garde du corps, le 20 novembre 2019 à Bogota, en Colombie. [AFP]
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Sandra Ramirez lutte depuis l’hémicycle du Sénat et si Alexandra Fontecha reste armée, elle est aux ordres de l’Etat qu’elles ont tant combattu. La vie de ses deux ex-guérilleras a radicalement changé depuis l’accord de paix signé il y a trois ans.

Le pacte historique, qui a permis le désarmement de ce qui fut la plus puissante rébellion des Amériques, a polarisé la Colombie entre ses partisans et ceux qui le considère comme trop laxiste envers les anciens rebelles.

Signé le 24 novembre 2016, cet accord a toutefois fait diminuer l’intensité d’un conflit armé qui a fait plus de huit millions de victimes (morts, disparus, déplacés). Il a aussi transformé la vie de 13.000 hommes et femmes, guérilleros et collaborateurs civils, qui ont déposé leurs fusils.

Sénatrice rebelle

En temps de guerre, Sandra Ramirez vivait dans l’ombre d’un compagnon imposant: Manuel Marulanda, fondateur en 1964 et chef des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc). 

Pendant 35 ans, elle n’a pas lâché son fusil et en a passé 24 auprès de « Tirofijo » (Tir au but: ndlr), décédé dans ses bras d’un infarctus foudroyant en 2008.

Radio-opératrice, infirmière, elle a combattu les forces de l’ordre et fui leurs bombardements. Aujourd’hui, à 56 ans, elle rayonne au Sénat, où elle est entrée en août 2018 comme prévu par l’accord de paix qui a octroyé dix sièges parlementaires aux ex-guérilleros.

« Déposer les armes a mis fin à un aspect du conflit (…) Mais nous n’avons jamais dit que nous allions abandonner les revendications de la lutte » politique, a-t-elle déclaré à l’AFP dans son modeste appartement de Bogota, orné de portraits de Marulanda.

Entourée de son nouveau compagnon, un autre ex-guérillero, et de deux chiens, elle y prend soin de ses plantes, qui lui rappellent la jungle où elle a si longtemps vécu.

Là-bas, « nous courrions le risque d’être attaqués, d’un bombardement, d’un combat, mais ici, nous sommes menacés en permanence », déplore-t-elle.

La Force alternative révolutionnaire commune (Farc), parti issu de l’ex-guérilla marxiste, dénonce les assassinats d’au moins 170 anciens rebelles depuis la signature de l’accord.

Porte-parole du mouvement, elle défend ses camarades: « La tâche que nous nous sommes assignée est de combattre ce stigmate (…), que les gens nous approchent et voient que nous sommes aussi humains qu’eux ».

C’est un travail de titan, dit-elle comme de s’accoutumer au rythme et aux embouteillages de Bogota, ou de passer du treillis de camouflage à des vêtements civils colorés.

Au parlement, elle est confrontée aux « discours péjoratifs » de la droite opposée à l’accord, tout en vivant « une liberté limitée » sous escorte permanente.

Armée en paix

La première arme d’Alexandra Fontecha a été un fusil d’assaut AK-47. Trop lourd, trop grand pour ses 12 ans, il s’empêtrait dans ses bottes et la faisait tomber.

Elle a intégré la guérilla en suivant son frère. Là, elle a appris le maniement d’armes de guerre. Etre radio-opératrice ne l’exemptait pas des combats.

Depuis l’accord, elle s’est réinsérée à la vie civile comme l’une des 693 ex-combattants qui travaillent comme gardes du corps au sein de l’Unité nationale de protection (UNP). 

A la différence des camarades qui ont déposé leurs fusils, ils restent armés pour protéger d’anciens guérilleros menacés, comme le prévoit l’accord.

A 26 ans, elle a déjà veillé sur d’ex-commandants des Farc comme Carlos Antonio Lozada, devenu sénateur. 

Durant la guerre, « les armes étaient essentiellement pour ma protection et avec le travail que j’ai à présent, mon arme pourrait servir à protéger quelqu’un d’autre », dit-elle, heureuse de cet emploi dans un des pays latino-américains les plus touchés par le chômage.

Au sein des Farc « j’ai appris des tas de choses qui évidemment ne me servent à rien car je n’ai pas de diplôme » équivalent d’infirmière ou de maniement d’outils de communication, déplore-t-elle.

De petite taille, elle n’inspire pas la crainte. Mais un dragon tatoué dans son cou rappelle la dureté du conflit, durant lequel les Farc ont commis des milliers de crimes, comme des assassinats, des enlèvements ou le déplacement forcé de populations.

A Bogota où elle vit désormais, Alexandra regrette le calme de la jungle. Et quand elle accompagne la personne qu’elle escorte dans les zones de réinsertion d’ex-guérilleros, elle regrette d’avoir « seulement un pistolet » pour se défendre dans ces régions dangereuses du fait de la présence de dissidents des Farc, de guérilleros de l’Armée nationale de libération (ELN) et de narco-trafiquants.

« Pourvu que la paix ne nous coûte pas la vie », lâche-t-elle.