Les forces étrangères au Sahel de plus en plus contestées

Une patrouille de la force Barkhane dans une rue de Ménaka, dans le nord-est du Mali, le 27 juin 2019. [AFP]
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Des « forces d’occupation » qui pilleraient les ressources africaines comme au temps des colonies ? Sous l’effet d’une guerre qui empire, les troupes étrangères au Sahel font face à un rejet apparemment grandissant chez les habitants du Burkina Faso, du Mali et du Niger.

Il faut entrer dans la cour intérieure d’un immeuble puis passer devant ses habitants avant de tomber sur un petit studio avec quatre micros qui attendent le débat qui va bientôt commencer. Bienvenue à la « Radio patriote », intimiste antenne antisystème qui émet de la capitale malienne, Bamako.

Chaque mardi soir, Ibrahima Kébé, de l’association Faso Kanu, a son émission de débats. Mi-octobre, c’était la présence des forces étrangères sur le sol malien qui était en question.

« Au nom du peuple français, les multinationales pillent nos ressources », lâche-t-il d’emblée en déroulant un narratif bien rôdé : « Il faut que le peuple français comprenne que la politique des dirigeants français sème la misère dans nos pays et pousse nos populations à émigrer chez vous ». Les dirigeants de la région sont des « laquais nationaux aux ordres de Paris ».

Comme lui, ils sont de plus en plus nombreux à demander le départ des 4.500 soldats de l’opération Barkhane déployés au Sahel, des 13.000 Casques bleus de la Minusma au Mali et d’autres partenaires présents, tous déployés au nom de la lutte antiterroriste et de la protection des civils.

Le 12 octobre, une cinquantaine de conteneurs de la Minusma ont été pillés dans le centre du Mali, alors qu’un millier de personnes se rassemblaient à Ouagadougou, la capitale du Burkina Faso voisin, contre les « forces d’occupation ».

« Ni rejetée, ni conspuée »

Au Niger, plusieurs manifestations contre la présence étrangère ont eu lieu depuis le début de l’année.

Pour l’heure, cette contestation ne paraît pas coordonnée. Mais la critique est la même. « On ne voit pas le bien-fondé de ces bases, on ne voit pas de résultats sur le terrain », estime Maikoul Zodi, figure de la société civile nigérienne. 

Face à une dégradation sécuritaire continue, notamment dans une large partie du Burkina Faso où les attaques sont désormais quotidiennes, « il y a une forme de fatigue et d’impatience », explique Ibrahim Maïga, chercheur à l’Institute for Security Studies. « L’insécurité ne recule pas malgré de nombreuses annonces de moyens mis à disposition », ajoute-t-il.

La ministre française des Armées Florence Parly, qui vient d’entamer une tournée au Sahel, s’inscrit en faux. « Certains tentent d’instrumentaliser un sentiment antifrançais afin de se positionner sur le terrain politique. Il ne faut rien généraliser sur ce sujet, la France n’est ni rejetée, ni conspuée, ce qui n’empêchera jamais les critiques à l’égard de notre action », assure-t-elle à l’AFP en tenant un langage de « détermination ».

Un diplomate français à Bamako évoque une « incompréhension née de l’écart ressenti entre l’ampleur des moyens déployés et l’évolution sur le terrain ». Le caractère asymétrique du conflit, a fortiori sur un territoire « vaste comme l’Europe », rend les résultats de Barkhane « moins visibles du grand public qu’en 2012 », dit-il.

A l’époque, la menace était cantonnée dans le nord du Mali, et l’opération française Serval avait chassé les jihadistes des principales villes du Nord, suscitant l’adhésion populaire malienne et française. Serval a été remplacée en 2014 par Barkhane qui traque les jihadistes lors d’opérations ciblées au Sahel.

Recette populiste

On invoque aussi, côté français, le soutien peu ostensible apporté aux forces armées locales.

Mais, contredit Gabin Korbeogo, de l’Organisation démocratique de la jeunesse (ODJ) au Burkina, « leur seul et unique but est de protéger leurs intérêts stratégiques et de consolider leurs positions de domination dans la zone sahélienne ».

« Comment 20.000 soldats étrangers ne parviennent-ils pas à venir à bout de 3.000 terroristes ? », renchérit Ibrahima Kébé, l’animateur de l’émission de Bamako.

Les gouvernants sahéliens, qui sollicitent l’aide internationale pour épauler leurs armées, sont entre le marteau et l’enclume: enclins à écouter leurs populations mais dépendants des partenaires.

Au Burkina, les autorités ont toujours été réticentes à demander de l’aide à la France, l’ancienne puissance coloniale qui y a multiplié les interventions militaires ces derniers mois. Un souci d’indépendance hérité de la présidence de Thomas Sankara (1983-1987), père de la révolution burkinabè, anticolonialiste et nationaliste, et dont le souvenir reste révéré au Burkina et dans les pays alentour.

« Les gens sont las de cette guerre », résume un diplomate africain dans la sous-région. Par ailleurs, « certains leaders prennent des faits et rajoutent des éléments complotistes traditionnels, et ça fait recette », juge-t-il.

La France annonce la mort d’un important chef jihadiste au Sahel

Par ailleurs, le Marocain Abou Abderahman al Maghrebi, alias Ali Maychou, considéré comme le numéro deux et leader religieux du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), organisation jihadiste reliée à Al-Qaïda, a été tué par les forces françaises au Mali début octobre, a annoncé mardi à l’AFP la ministre française des Armées, Florence Parly. 

Le jihadiste a été tué « dans la nuit du 8 au 9 octobre » sur le sol malien en coordination avec les forces maliennes et un soutien américain, a-t-elle précisé dans l’avion qui la ramenait d’une tournée dans plusieurs pays de la région du Sahel, où quelque 4.500 militaires français sont déployés dans le cadre de l’opération antijihadiste Barkhane.

Ce Marocain était « le deuxième terroriste le plus recherché au Sahel – y compris par les Américains », a déclaré la ministre dans l’avion qui la ramenait de Gao, au Mali, vers la France. Il avait rejoint Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) en 2012. 

Il en était devenu le leader spirituel avant de participer à la fondation du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM) en 2017 avec Iyad ag Ghali, le numéro un de l’organisation dont il était le plus proche fidèle (et qui est en tête de la liste des personnes recherchées).

Le GSIM a revendiqué les attaques récentes fin septembre début octobre contre les forces maliennes à Boulkessy et Mondoro avec 40 militaires tués. Le groupe a aussi revendiqué l’attentat de Ouagadougou de mars 2018 (8 morts). Les attentats de Ouagadougou de 2016 (30 morts) et 2017 (19 morts) sont également l’oeuvre d’Al-Qaïda.

Cerveau de l’expansion d’Al Qaïda au Sahel, artisan de l’unité des katibas du sud au sein du GSIM, Ali Maychou est le deuxième personnage d’importance du GSIM tué cette année, après la mort de l’Algérien Djamel Okacha, alias Yahya Abou El Hamame en février. 

« Il s’agit de la neutralisation d’un personnage très influent », a déclaré à l’AFP Mme Parly, au lendemain de sa visite au Burkina Faso, où elle a rencontré des forces spéciales françaises. 

« Il est très important de désorganiser ces mouvements en profondeur », a souligné la ministre, « mais cela ne signifie pas que ces mouvements s’autodétruisent en parallèle ». 

« Il faut continuer ce travail de contre terrorisme mais ce n’est qu’un élément » de la tâche à accomplir pour sécuriser les pays du Sahel, a-t-elle rappelé en mentionnant l’importance d’accompagner les forces armées locales pour qu’elles gagnent en autonomie. 

Dégradation sécuritaire

« La véritable victoire sera celle des armées sahéliennes », a-t-elle fait valoir alors que la situation sécuritaire dans la zone est fortement dégradée.

La nouvelle de cette élimination intervient quelques jours après la mort d’un soldat français dans le nord-est du Mali, tué par un engin explosif. Le groupe Etat islamique au Grand Sahara (EIGS), autre organisation jihadiste active au Mali, a revendiqué cette attaque, de même que celle d’un camp militaire du Nord du pays où 49 soldats ont été tués vendredi (deux autres sont morts samedi tués par une explosion dans le centre).

Malgré la présence des forces française, africaine et onusienne, la dégradation de la situation sécuritaire et les revers subis renforcent les doutes sur la capacité de l’armée malienne à faire face aux agissements jihadistes et aux autres violences auxquelles cet vaste pays est en proie depuis 2012 et qui ont fait des milliers de morts, civils et combattants.

Plus largement, l’ensemble des armées nationales des pays sahéliens, parmi les plus pauvres au monde, semblent incapables d’enrayer la progression des attaques.

La France espère que d’autres pays européens contribueront à la lutte armée contre les jihadistes en envoyant des forces spéciales au Mali en 2020, alors que parallèlement, Paris anime au sein de l’organisation G5 Sahel un volet de développement de ces pays pour lutter aussi par ce biais contre les mouvements jihadistes, en appelant différents pays et institutions à financer des projets.