L’opération militaire en Syrie, une équation qui se complique pour Washington

Un véhicule militaire américain circule devant un point de contrôle du régime syrien dans la ville de Qamichli (nord-est) le 26 octobre 2019. [AFP]
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L’équation se complique pour l’armée américaine en Syrie, où son opération militaire est désormais limitée à une zone réduite et plus difficile à défendre, centrée sur la « protection » de champs de pétrole qui appartiennent légalement à l’Etat syrien.

Dénonçant des « guerres sans fin », le président Donald Trump a annoncé le 6 octobre le retrait des 1.000 soldats américains déployés dans le nord-est de la Syrie pour lutter contre les jihadistes du groupe Etat islamique. 

Mais un mois plus tard, les effectifs américains dans le pays sont quasiment les mêmes, les forces spéciales qui se sont parties du nord ayant été remplacées par des unités de blindés dans la région de Deir Ezzor (est), où se trouvent les principaux champs pétroliers syriens.

Un retrait qui n’en est pas un

Le retrait des zones frontalières de la Turquie « se poursuit », a assuré jeudi un responsable de l’état-major américain, le vice-amiral William Byrne, au cours d’une conférence de presse au Pentagone. « La plupart des équipements et des hommes se sont retirés de cette zone ».

Les combattants kurdes des Forces démocratiques syriennes (FDS), qui se sont d’abord sentis trahis par les Etats-Unis, ont recommencé à coopérer avec les forces américaines, a assuré le vice-amiral Byrne. Le Pentagone continue à leur fournir des armes, a-t-il précisé. 

Plus question de départ. « Nous sommes déterminés à rester dans la région », a déclaré un porte-parole du Pentagone, Jonathan Hoffman, au cours de la même conférence de presse. Il a précisé que les forces américaines resteraient dans le pays « aussi longtemps que nous le considérerons nécessaire ».

Alors que M. Trump a affirmé que la mission des militaires américains était désormais de protéger les champs de pétrole, les responsables du Pentagone doivent se livrer à des contorsions sémantiques pour assurer qu’il s’agit toujours de contrer l’EI, la justification légale de l’intervention américaine sur un territoire étranger contre la volonté de son gouvernement.

« Je ne dirais pas que la mission est de sécuriser les champs de pétrole », a ainsi déclaré le vice-amiral Byrne. « La mission est de vaincre l’EI. Sécuriser les champs de pétrole est une tâche subordonnée à cette mission. Et l’objectif de cette tâche est d’empêcher l’EI de bénéficier de cette infrastructure pétrolière. »

« Il s’agit donc d’empêcher l’EI d’y avoir accès et aussi de permettre aux Kurdes et aux FDS de contrôler » le pétrole, a ajouté M. Hoffman. L’objectif est « d’accorder aux Kurdes de la région, les forces FDS, une source de revenus et la possibilité de monter en puissance dans leur campagne militaire contre l’EI ».

« Ce n’est pas une nouvelle mission », a-t-il assuré. « Tout le monde semble penser que ça a changé. Ce n’est pas le cas. »

Une mission dangereuse

Alors que les forces américaines contrôlaient jusque là l’ensemble du territoire syrien situé à l’est de l’Euphrate, protégées par une couverture aérienne et par la frontière naturelle que représente le fleuve, la présence de forces russes, turques et syriennes dans le nord a ouvert un nouveau front, ce qui explique l’envoi de blindés.

« Il y a deux raisons. L’une est la mobilité: ils ont des roues et ils vont vite. L’autre est la protection de nos forces. Ils sont blindés », a expliqué le vice-amiral Byrne, précisant que le choix de ces unités était dû à « la menace ».

Après les attentats du 11 septembre 2001, le Congrès américain a autorisé l’exécutif à mener des opérations militaires illimitées contre le terrorisme, et le Pentagone se base sur cette autorisation pour justifier légalement la prise de contrôle des champs de pétrole de la Syrie.

« Les Etats-Unis sont-ils en train de voler le pétrole? », a demandé un journaliste américain.

« Les Etats-Unis ne tirent aucun bénéfice de tout ceci. Les bénéfices reviennent aux FDS », a dû assurer M. Hoffman.

Des Kurdes caillassent les blindés d’une patrouille russo-turque

Des manifestants kurdes jettent des pierres à des véhicules d’une patrouille militaire russo-turque dans le nord-est de la Syrie, le 8 novembre 2019. [AFP]

Des Kurdes ont lancé vendredi des cailloux contre les blindés d’une patrouille russo-turque, qui ont renversé et tué à leur passage un de ces manifestants opposés à la présence militaire d’Ankara dans le nord-est de la Syrie.

Un petit groupe de Kurdes s’est rassemblé près de la localité de Maabda, non loin de la frontière avec la Turquie, lançant pierres et chaussures sur le convoi, ont rapporté des correspondants de l’AFP sur place.

Un jeune homme a été renversé par l’un des blindés et transféré à un hôpital de la ville voisine de Derek. « Il est mort d’une hémorragie interne » a indiqué l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH).

Avec l’aide des supplétifs syriens, les forces turques ont lancé le 9 octobre une offensive dans le nord-est de la Syrie pour éloigner de sa frontière la milice kurde des Unités de protection du peuple (YPG).

L’opération militaire a été suspendue après un accord négocié par Ankara d’abord avec Washington, puis avec Moscou, le 22 octobre, même si des combats sporadiques se poursuivent.

Aux termes de l’accord avec Moscou, les forces kurdes ont abandonné leurs positions à la frontière et des patrouilles menées par l’armée turque et l’armée russe, ont été mises en place.

Le ministère turc de la Défense a indiqué que la patrouille menée vendredi –la troisième depuis l’entrée en vigueur de l’accord russo-turc– avait mobilisé huit véhicules et suivi un itinéraire de 88 km.

Lors de la patrouille, les militaires ont « fait preuve de l’attention nécessaire pour assurer leur propre sécurité ainsi que celle de la population face aux provocateurs », a affirmé sur Twitter le ministère turc, dans ce qui semble être une allusion aux informations faisant état d’incidents.

La présence militaire turque dans le nord-est de la Syrie provoque la colère des habitants kurdes.

L’offensive lancée par la Turquie a tué des dizaines de civils et fait des dizaines de milliers de déplacés. Elle lui a permis de prendre le contrôle à sa frontière d’une bande de territoire de 120 km de longueur et d’une trentaine de km de profondeur allant des villes de Tal Abyad à Ras al-Aïn.

A terme, Ankara souhaite établir une « zone de sécurité » dans le nord syrien, avec l’objectif d’y installer deux millions de Syriens réfugiés en Turquie.

L’intervention de Moscou, allié du régime syrien, a été décisive pour maintenir un arrêt des hostilités. Elle a eu lieu après un rapprochement inédit amorcé par les forces kurdes et le régime, qui a déployé son armée dans des régions du nord syrien qui lui échappaient depuis des années.

Depuis 2011, le conflit syrien a fait plus de 370.000 morts et des millions de déplacés.