Pendant la révolte en Irak, Washington aux abonnés absents

Des véhicules militaires américains arrivent dans la ville de Bardarach, dans la province kurde irakienne de Dohouk, le 21 octobre 2019. [AFP]
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Les Etats-Unis, omniprésents tout au long de leur intervention militaire en Irak, ont façonné le régime post-Saddam Hussein puis aidé à bâtir un nouveau cadre politique. Mais, à l’heure où les Irakiens réclament la chute de cet édifice, Washington semble aux abonnés absents.

Ce quasi silence américain révèle, selon des analystes, le déclin de son influence dans le pays, voire un certain désintérêt pour l’Irak, secoué depuis des semaines surtout à Bagdad et dans le sud chiite- par un mouvement de contestation spontané.

« Le fossé (entre Bagdad et Washington) n’a jamais été aussi grand, et il s’élargit de plus en plus », confie à l’AFP un haut responsable irakien qui a souhaité conserver l’anonymat.

Pendant son intervention militaire en Irak (2003-2011), qui a mobilisé jusqu’à 170.000 de leurs soldats, les Etats-Unis ont démantelé le régime de l’ex-dictateur Saddam Hussein et ont reconstruit l’Etat et l’armée, installant une nouvelle classe dirigeante avec laquelle ils ont longtemps entretenu des liens forts. Mais ces décisions ont aussi entrouvert la porte de Bagdad au puissant voisin iranien.

Jusqu’à récemment, les Américains ont maintenu une forme d’engagement en Irak en dirigeant une coalition internationale chargée d’aider l’armée irakienne à se débarrasser du groupe jihadiste Etat islamique (EI).

Et ils ont suivi de près les soubresauts politiques comme le référendum sur l’autonomie au Kurdistan irakien en 2017 ou la formation d’un nouveau gouvernement fédéral l’année suivante.

Influence « négligeable »

Mais, alors que l’Irak vit son plus important mouvement de révolte depuis des décennies, Washington se fait désormais discret, publiant une poignée de communiqués condamnant les violences -qui ont coûté la vie à plus de 330 personnes, en majorité des manifestants- sans trop se mouiller diplomatiquement.

Il y a peu encore, les Etats-Unis auraient été « beaucoup plus explicites », selon le haut responsable irakien. « Ils ont façonné la structure gouvernementale qui a produit cette classe politique. Est-ce qu’ils sont prêts à la remodeler? Je pense qu’ils n’ont pas encore décidé ».

Pour Kirk Sowell, un analyste qui publie la revue Inside Iraqi Politics, « le projet américain de construction de l’Etat en Irak a échoué ».

Cette semaine, le secrétaire d’Etat Mike Pompeo a affirmé avoir parlé au téléphone avec le Premier ministre Adel Abdel Mahdi « pour lui demander de protéger les manifestants ». Le lendemain, quatre protestataires ont été tués.

Plus inquiétant peut-être pour les Etats-Unis est de voir le général iranien Qassem Soleimani venir à Bagdad aider les forces politiques à se mettre d’accord pour en finir avec la contestation sociale.

« L’influence américaine n’est pas égale à zéro, mais elle est négligeable dans cette crise », affirme à l’AFP M. Sowell.

« Gagner la confiance »

A Bagdad, l’ambassade des Etats-Unis sonne creux depuis un ordre de retrait du personnel en mai, dans un contexte de montée des tensions entre Washington et Téhéran.

Pour Robert Ford, ancien diplomate américain dans la capitale irakienne et désormais analyste au Middle East Institute à Washington, c’est en soi une preuve du moindre intérêt américain.

En outre, explique-t-il à l’AFP, les actuels hauts responsables américains n’ont plus de relation de proximité avec leurs homologues irakiens, comme c’était le cas des administrations précédentes.

D’après des responsables américains et irakiens, cette relation entre les deux pays est même « au plus bas » depuis longtemps. La Maison Blanche a repoussé à trois reprises une rencontre entre Donald Trump et M. Abdel Mahdi, entré en fonctions il y a plus d’un an, car elle n’apprécie pas que ce dernier ne se distancie pas plus de l’Iran.

Téhéran, conspué par la rue irakienne qui l’accuse de soutenir le gouvernement irakien et ses relais en Irak, classe le moindre dirigeant irakien ayant des liens avec Washington comme un « conspirateur » et les manifestants comme des « agents » de Washington.

« Avant, les responsables irakiens ne cachaient pas qu’ils avaient accès aux Américains. Maintenant, (afficher une proximité) c’est plutôt le baiser de la mort », assure Ramzy Mardini, du United States Institute of Peace.

D’après cet analyste, Washington -pour l’instant épargné par les manifestants-, a pourtant intérêt à ne pas trop rester à l’écart: « Si la jeune génération voit les Etats-Unis parler sans agir, ça sera plus dur pour eux de gagner la confiance de la future classe politique ».

La « vaste influence » de l’Iran en Irak, selon des fuites des renseignements

Une photo fournie par le bureau du guide suprême iranien le 10 septembre 2019 montre ce dernier (G), avec le leader irakien Moqtada Sadr (C) et Qassem Soleimani (D), commandant d’une force de l’armée idéologique iranienne lors d’une cérémonie à Téhéran. [AFP]

Des centaines de documents des renseignements iraniens ont fuité, révélant la « vaste influence » de l’Iran en Irak, où des manifestants dénoncent depuis plusieurs semaines l’incompétence de leurs dirigeants et l’ingérence, selon eux, de Téhéran dans les affaires de leur pays.

Le quotidien américain New York Times et le site d’investigation en ligne The Intercept ont affirmé lundi avoir examiné quelque 700 pages de rapports écrits majoritairement en 2014 et 2015 par le ministère iranien des Renseignements et envoyées par une source anonyme à The Intercept.

La source a indiqué vouloir « montrer au monde ce que l’Iran fait dans (son) pays, l’Irak ». 

« Ces fuites sans précédent révèlent la vaste influence de l’Iran en Irak, en détaillant des années de travail méticuleux par les espions iraniens pour coopter les leaders du pays, payer des agents irakiens (…) et infiltrer tous les aspects de la vie politique, économique et religieuse de l’Irak », selon le NYT

Les documents soulignent le « rôle unique du général (Qassem) Soleimani », en référence au chef de la force Al-Qods des Gardiens de la Révolution, l’armée idéologique d’Iran, chargée des opérations extérieures.

Ce général se rend régulièrement en Irak, où il a ces dernières semaines présidé des réunions à Bagdad et Najaf, au sud, pour convaincre les partis politiques de soutenir le Premier ministre Adel Abdel Mahdi dont la rue réclame le départ, ont indiqué des sources politiques à l’AFP.

Le contenu des documents fait aussi écho à des sentiments exprimés par de nombreux Irakiens participant aux manifestations inédites en Irak, pays à majorité chiite comme l’Iran.

Vendre électricité et gaz

« L’Iran intervient dans notre pays », s’est insurgé lundi une manifestante d’une soixantaine d’années à Bagdad.

La manifestante s’est réjouie que l’Iran soit aussi le théâtre de manifestations depuis vendredi, après une hausse du prix de l’essence à la pompe. « L’étincelle qui a commencé en Irak a atteint l’Iran ».

Les Irakiens continuent d’envahir les rues de Bagdad et de plusieurs autres villes pour appeler au départ de leurs dirigeants jugés corrompus. Ecoles et bureaux gouvernementaux demeurent fermés à Kout, Najaf, Diwaniya et Nassiriya, dans le sud chiite, où le voisin iranien est particulièrement conspué. 

Plus de 330 personnes en majorité des manifestants ont péri depuis le début du mouvement le 1er octobre.

Une guerre a opposé de 1980 à 1988 l’Iran et l’Irak de Saddam Hussein, deux pays pétroliers.

Téhéran est devenu un allié de poids de l’Irak particulièrement ces dernières années, après presque une décennie de domination des Etats-Unis qui ont envahi le pays en 2003, entraînant la chute du régime de Saddam Hussein. 

L’Iran entretient des liens étroits avec nombre d’hommes politiques irakiens et a aidé à former les puissants paramilitaires du Hach al-Chaabi, qui ont contribué à défaire le groupe jihadiste Etat islamique.

Il s’agit aussi d’un partenaire commercial majeur, vendant de l’électricité et du gaz naturel à l’Irak.

Téhéran a eu recours à des vastes opérations de renseignement pour maintenir ces liens étroits, selon le NYT et Intercept.

« Les vôtres »

La « plus grande priorité », selon le NYT, était de maintenir l’Irak comme client (…) et s’assurer que les factions loyales à Téhéran restent au pouvoir ».

Dans l’un des documents qui ont fuité, le Premier ministre Adel Abdel Mahdi est par ailleurs décrit comme ayant eu « une relation spéciale » avec Téhéran lorsqu’il était ministre du Pétrole en 2014.

Le bureau du Premier ministre a affirmé à l’AFP n’avoir « aucun commentaire » sur cette affaire.

Selon le NYT et The Intercept, les ex-Premiers ministres irakiens Haider al-Abadi et Ibrahim al-Jaafari ainsi que l’ex-chef du Parlement Salim al-Joubouri ont eu des contacts avec les services secrets iraniens.   

Toujours d’après le New York Times, Téhéran a pu avoir davantage accès aux institutions irakiennes après le retrait des troupes américaines d’Irak en 2011, ce retrait ayant laissé « sans emploi » les informateurs irakiens de l’agence de renseignement américaine, la CIA.

Ces informateurs se sont alors tournés vers l’Iran, offrant des informations sur les opérations de la CIA en Irak contre de l’argent, selon la même source.

Le NYT et The Intercept rapportent la rencontre fin 2014 entre un officier des renseignements irakiens et un homologue iranien dans la ville irakienne de Kerbala.

Le responsable irakien a indiqué que son chef, le général Hatem al-Makssoussi, lui avait demandé de transmettre le message suivant à l’Iran: « considérez tous les renseignements irakiens comme les vôtres ».