Regain des manifestations en Irak

Une jeune Irakienne porte un drapeau national lors d'une manifestation antigouvernementale à Oum Qasr, dans le sud de l'Irak, le 5 novembre 2019 .[AFP]
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Les manifestations ont repris de plus belle mercredi à Bagdad et dans le sud, durcissant le mouvement de contestation populaire contre les autorités irakiennes, qui font aussi l’objet d’une pression croissante de l’ONU en faveur de réformes.

Depuis le 1er octobre, plus de 300 personnes ont officiellement été tuées, quasiment toutes des manifestants. Du fait de ces morts, couplés à une répression accrue et une large campagne d’arrestations et d’intimidations, la mobilisation a semblé un temps marquer le pas.

Mais, mercredi, la place Tahrir de Bagdad, épicentre de la contestation, s’est remplie de nouveau, notamment après l’appel à la grève générale des enseignants.

« Nous sommes ici pour soutenir les manifestants et leurs revendications légitimes », affirme Aqil Atchane, un professeur présent sur Tahrir.

« Tout fermer »

A l’autre bout du pays, à Bassora, immense cité pétrolière et côtière, les défilés ont également repris, en dépit de plusieurs jours de grande violence et des dizaines d’arrestations.

Près d’un millier d’étudiants remontaient mercredi leur campement devant le Conseil provincial, après l’incendie de leurs tentes il y a plus d’une semaine par les forces de l’ordre.

A Nassiriya et Diwaniya, dans le sud agricole, les écoles n’ont toujours pas rouvert, la désobéissance civile faisant loi depuis plusieurs semaines.

Pour de nombreux manifestants du sud chiite, le grand ayatollah Ali Sistani, figure tutélaire de la politique irakienne, a donné un nouvel élan au mouvement lundi en estimant que « les manifestants ne peuvent pas rentrer chez eux sans les réformes nécessaires ».

« S’il ordonne la désobéissance civile pour tous, tout va fermer –le gouvernement, les compagnies pétrolières, tout », assure un autre manifestant sur Tahrir. « Et c’est comme ça qu’on arrivera à une solution ».

Pour le moment, le début de la solution pourrait venir du Parlement. Dans l’après-midi, la cheffe de la mission d’assistance de l’ONU en Irak (Unami), Jeanine Hennis-Plasschaert, y présentera les résultats de ses discussions avec le grand ayatollah Sistani.

Le dignitaire religieux a endossé le plan onusien qui prévoit de réviser la loi électorale et d’amender la Constitution de l’un des pays les plus riches en pétrole au monde, mais aussi l’un des plus corrompus.

L’Irak fait face à son premier mouvement social spontané. Les manifestants estiment que, 16 ans après la chute du dictateur Saddam Hussein, le système mis en place sous l’égide de l’occupant américain est arrivé à bout de souffle.

Début octobre, ils ont fortement ébranlé les autorités. Mais aujourd’hui, les dirigeants ont resserré leurs rangs afin de reprendre la main.

Le Premier ministre Adel Abdel Mahdi a cessé d’expliquer pourquoi il ne démissionnerait pas. Le président Barham Saleh, un temps mis à l’écart, apparaît désormais régulièrement aux côtés de M. Abdel Mahdi et la grande majorité des partis se sont réunis.

A l’appel du puissant général iranien Qassem Soleimani, qui intervient régulièrement dans les affaires irakiennes, ils se sont tous mis d’accord pour en finir avec la contestation, quitte à recourir à la force.

Depuis cet accord, 18 manifestants ont été tués, pour beaucoup par balles réelles, selon des sources médicales.

Sadr se radoucit

Amnesty International a dit redouter « un bain de sang ». L’ONU et des défenseurs des droits humains se sont insurgés contre l’usage de balles réelles, la mort d’une vingtaine de manifestants touchés au crâne par des grenades lacrymogènes et les arrestations, enlèvements et autres techniques d’intimidation utilisées pour faire cesser les manifestations.

Mardi, le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo a lui annoncé avoir demandé à M. Abdel Mahdi « de protéger les manifestants et de répondre à leurs revendications légitimes ». 

De son côté, le turbulent leader chiite Moqtada Sadr, qui a le premier réclamé la chute du gouvernement, a appelé mercredi le Parlement à voter des réformes radicales, tout en appelant les Irakiens à maintenir la pression sur leurs élus en « faisant tous ne serait-ce qu’une journée de grève générale ».

Toutefois, a-t-il prévenu sur Twitter, semblant atténuer ses appels précédents, il faut mettre en oeuvre « des moyens intelligents » pour « renouveler les têtes au pouvoir » et éviter que l’Irak « ne se retrouve en danger et ne glisse vers un énorme vide ».Mercredi également, le président du Kurdistan irakien, Nechirvan Barzani, rencontrait MM. Abdel Mahdi et Saleh, ainsi que le chef du Parlement Mohammed al-Halboussi.

La région autonome passe pour très satisfaite des acquis politiques et économiques engrangés durant l’année au pouvoir de M. Abdel Mahdi. Et les Kurdes –qui ont plusieurs blocs au Parlement– ont déjà prévenu à plusieurs reprises qu’ils s’opposeraient à une réforme constitutionnelle, de peur qu’elle ne modifie le statut de leur autonomie.