Le commandant sortant de la mission de l'OTAN en Irak, le major-général Dany Fortin, lors d'une interview à Ottawa, le 3 décembre 2019. [Nicolas Laffont/45eNord.ca]
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Après plus d’un an à commander la mission de l’OTAN en Irak, le major-général Dany Fortin est de retour au Canada. 45eNord.ca l’a rencontré au Quartier général de la Défense nationale, à Ottawa, pour faire le point sur cette année marquante.

Annoncée au Sommet de l’OTAN de Bruxelles en juillet 2018 en réponse à une demande du gouvernement irakien, la mission de l’OTAN en Irak vise à former et mentorer pour mettre en place «des institutions irakiennes de défense et de sécurité plus efficaces et plus durables».

Avec la fin du combat contre le groupe armé État islamique (Daech), c’est amorcé une nouvelle phase pour l’Irak et la Coalition internationale, celle de la reconstruction.

Afin d’empêcher la résurgence du groupe terroriste, le vide politique, économique et surtout sécuritaire doit être comblé.

«La présence de l’OTAN, la présence canadienne, fait vraiment une différence en Irak», lance d’emblée le major-général Dany Fortin.

Nommé à la tête de la mission en août 2018, alors qu’il était commandant de la 1ère Division du Canada, Dany Fortin a pris immédiatement la mesure de l’importance de la mission et de son rôle.

«C’était un privilège pour moi de commander cette mission. Je suis extrêmement content d’être revenu et fier de ce que toute l’équipe multinationale a pu faire».

Expertises et expériences

Revenant une année en arrière, le général se souvient :«au début ça été d’identifier rapidement les personnes clés de mon quartier général pour mener cet effort. Mais tout comme au Canada, dans les pays membres de l’Alliance, les quartiers généraux des différents ministères de la Défense se sont mobilisés pour identifier celles et ceux qui feront partie de la première rotation afin de mettre sur pied cette mission de l’OTAN en Irak».

Au cours des quelques – mais intenses – années de lutte contre les djihadistes de Daech, l’armée irakienne a mis toute son énergie à assurer un certain niveau de compétence au niveau des formations de combat, en abandonnant la formation de ses… formateurs. «L’instruction a été délaissé dans les écoles sur des métiers spécialisés», explique Dany Fortin.

Par exemple, l’école médicale a une formation adéquate, universitaire, de collège technique, «mais leur armée n’avait pas de processus d’évacuation de blessés adaptés aux réalités d’aujourd’hui. On leur a donc appris de nouvelles techniques et comment enseigner ces techniques au sein de l’armée», de dire le général.

Ce que les membres de l’Alliance amène est à la fois simple et complexe: l’expertise et l’expérience!

L’Irak possède une importante flotte de véhicules et de chars d’assaut datant de l’ère soviétique et manque désormais tant de pièces que de personnes pouvant les réparer et les opérer correctement.

Le major-général Fortin raconte donc avoir «une équipe polonaise, d’officiers et de sous-officiers, spécialisée dans l’entretien de ces chars T-72 et véhicules BMP-1. On a formé plusieurs équipes d’instructeurs et là on est désormais en train de les mentorer pour que eux-mêmes donnent cette instruction aux leurs».

Les autres domaines incluent la lutte contre les dispositifs explosifs de circonstances (IED) et la planification civilo-militaire.

«Après plus d’un an d’opérations, on est bien imbriqué au sein du ministère de la Défense (irakien), on a établi des relations durables, et puis on est en train de former des formateurs, des instructeurs, au sein de ces différentes écoles et au sein de ce qu’on appelle l’Université de la Défense. Nos efforts sont bien appréciés et on voit des résultats», estime encore Dany Fortin qui rappelle cependant que cette mission vient en «complémentarité, en ajout à ce qui se fait déjà avec les autres organisations multinationales et internationales déjà présentes sur place.

Le Canada, un allié présent

113 personnes de la Compagnie protection de la Mission de l’OTAN Irak sous les Épées de la victoire à Bagdad.

Le Canada, avec ses 220 membres des Forces armées canadiennes, est le plus gros contributeur à la mission, qui compte près de 500 membres, provenant des 29 pays membres de l’Alliance et de trois pays partenaires.

Tous les mouvements des instructeurs et des aviseurs à l’intérieur de Bagdad sont assurés par des Canadiens, que ce soit par véhicules ou par hélicoptère lorsqu’il s’agit de rejoindre les écoles militaires irakiennes à Taji ou Besmaya, en banlieue de la capitale.

La protection de la force est assurée par des Canadiens!

Certaines positions d’état-major au sein du quartier-général de la mission de l’OTAN en Irak sont remplies par des Canadiens également.

Et finalement, des Canadiens sont aussi au sein des écoles de communication, d’ingénieurs ou de neutralisation des dispositifs explosifs de circonstances et une équipe d’état-major peut être envoyée dans les écoles pour partager les leçons de règles de droit, de perspectives genres. Le code de conduite des forces armées irakiennes a d’ailleurs été réécrit avec l’aide des Canadiens.

«On a déterminé qu’on pouvait apporter une aide précise dans la gestion du personnel, explique celui qui était encore le commandant de la mission il y a peu. «Il y a eu une élaboration d’une politique de gestion du personnel et on l’a met en place en ce moment-même. On a établi un processus de planification de défense de cinq ans 2021-2024, en leur enseignant à penser au niveau stratégique, à faire les arguments pour pouvoir avoir les ressources appropriées et prendre des décisions difficiles comme force militaire».

Les manifestations et la résurgence de Daech

Manifestations antigouvernementales et pneus brûlés dans la capitale irakienne Bagdad, le 29 novembre 2019. [AFP]

Les derniers mois en Irak du major-général Fortin n’auront pas été de tout repos, alors que le pays s’est enflammé.

Des manifestations se sont faites de plus en plus fortes, réclamant la démission du Premier ministre et même la fin du système politique actuel.

«Cette situation est véritable tragédie», reconnaît le général qui a du procéder à des modifications mineures de sa mission pour continuer à opérer.

«À de nombreuses reprises j’ai rapporté vers le haut, à Naples [au Commandement allié des forces interarmées], la situation… mais ce qu’il faut savoir c’est que les forces de sécurité en Irak, c’est pas une organisation monolithique. Nous on travaille principalement avec le ministère de la Défense et je suis convaincu que le ministère de la défense qui est occupé avec le combat contre Daech est principalement occupé à cela et à protéger les infrastructures. Ce sont plutôt les forces du ministère de la sécurité intérieure qui interagissent directement avec les manifestants».

Daech n’est jamais bien loin, et les manifestations légitimes de la population est potentiellement un bon moyen de re-déstabiliser la région.

«Daech n’est plus en mesure de contrôler le terrain, affirme le général Dany Fortin. En fait, si on prend une analyse chimique, de Daech, on est passé de l’état solide – Daech qui contrôle le terrain et à son soi-disant califat – on a maintenant Daech à l’état liquide et qui peut travailler dans des zones difficile d’accès entre les forces».

Pour le général, le gouvernement irakien a clairement conscience de la présence toujours en grand nombre d’opérateurs de Daech qui demeurent «sous le seuil pour éviter de s’exposer inutilement et continue d’opérer et exercer un régiment de terreur au sein de la population».

Profitant du chaos, exacerbant les tensions, Daech est une menace, mais l’Irak «doit adresser les raisons réelles sous-jacentes du conflit. Ces conditions doivent être adressées. Le gouvernement est bien au fait qu’on doit porter attention aux demandes des manifestants et qu’on doit porter attention à différents groupes de populations qui sont un peu plus vulnérables à ce que Daech est capable d’exercer comme pression. Le risque est que Daech prenne confiance et réussisse avec une formule différente à exercer un plus grand contrôle sur les populations».

Heureusement, les Irakiens «démontrent de plus en plus d’autonomie a performer dans ce domaine là : à opposer une résistance crédible face à Daech qui veut prendre plus de place», estime le général Fortin.

Un nouveau commandant, une nouvelle année de défis

Lundi 26 novembre 2019, la major-général Jennie Carignan a officiellement pris la relève du major-général Dany Fortin à titre de commandant de la mission de l’OTAN en Irak. [Opérations des Forces armées canadiennes]

Après plus d’une année de présence en Irak, Dany Fortin est donc revenu à la maison, au Canada et a été remplacé par un autre commandant canadien, par un autre Québécois… ou plutôt une Québécoise, Jennie Carignan.

«J’étais emballé de savoir que j’allais être remplacé par le général Carignan, une bonne amie et un général extrêmement compétent», lâche le général avec le sourire.

«Avant de partir, je lui ai simplement dis qu’on a réussi avec notre équipe à établir une mission, établir des relations, mettre en place des programmes d’instruction, mais tout est un peu fragile. On doit s’assurer de continuer à marteler la progression vers une autonomie».

Le général Fortin a d’ailleurs discuter avec nombre des officiels irakiens durant son année de commandement et a rappelé que la présence de l’OTAN «n’est pas là pour durer pour toujours. Je leur ai dis qu’on était là pour partager notre expertise, vous amener à un niveau où vous êtes autosuffisants dans la capacité de former des instructeurs dans des domaines spécifiques… la route vers l’autonomie c’est notre objectif! Je suis extrêmement content de voir que les leaders irakiens veulent aussi atteindre ce niveau d’autonomie sans briser le système».

La réforme du secteur irakien de la sécurité est entre de bonnes mains!