En Irak, le pétrole encore à l’abri de la révolte

Un employé se tient devant une installation du champ pétrolier et gazier de Zoubeir, dans la province de Bassora (sud de l'Irak), le 9 mai 2018. [AFP]
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Depuis deux mois, manifestations et violences ont fait des centaines de morts en Irak et forcé le gouvernement à la démission. Mais un secteur reste jusqu’ici hors du tumulte: le pétrole et ses précieux revenus.

Un point sur l’industrie de l’or noir du deuxième producteur de l’Opep, et l’impact potentiel des troubles sur les marchés mondiaux.

Le pétrole est-il touché?

« Toutes nos stations, nos réserves et nos lignes de transport fonctionnent », a assuré dimanche, quelques heures avant la démission du gouvernement, le ministre du Pétrole Thamer al-Ghadbane.

Depuis le début le 1er octobre de manifestations contre le pouvoir à Bagdad et son parrain iranien, il y a bien eu des sit-ins et des blocages de routes dans le sud pétrolier, notamment celles menant aux champs de Nassiriya, Garraf et Soubba.

Les manifestants ont également coupé un temps la route aux employés du port de Khor al-Zoubeir, uniquement le matin. Mais les équipes ont modifié leurs horaires de rotation, indiquent à l’AFP des employés et responsables du secteur.

Seul un champ, Qayyara, dans le nord, où aucune manifestation n’a eu lieu, a été réellement impacté. Durant plusieurs jours, ses camions n’ont pas pu rallier le sud. Mais sa production s’élève seulement à 30.000 barils par jour, une goutte dans les 3,6 millions de barils exportés chaque jour en moyenne par l’Irak.  

Et ce chiffre n’a quasiment pas varié, avec respectivement 3,4 et 3,5 millions en octobre et novembre.

Certes, « la situation est périlleuse, mais elle est encore sous contrôle », affirme à l’AFP Ruba Husari, experte du pétrole irakien.

Pourquoi un si faible impact?

L’industrie pétrolière irakienne repose sur des champs, des raffineries et des plateformes d’exportation en mer qui, tous, « ont un faible degré de vulnérabilité » face à des troubles venus de l’extérieur, explique Mme Husari.

Les champs sont des îlots de production qui peuvent survivre en autosuffisance. De nombreuses raffineries se trouvent dans le nord, qui n’a pas été touché par la révolte. Et les exportations se font majoritairement par oléoducs et non par la route.

En outre, le ministère du Pétrole a des réserves pour alimenter la consommation locale et les forces de l’ordre ont mené plusieurs dispersions meurtrières aux portes des installations pétrolières ou des ports.

Enfin, « les employés du secteur pétrolier sont les fonctionnaires les mieux payés d’Irak », et ils sont moins réactifs aux appels à la grève, suivis par les enseignants ou encore les ingénieurs, note Ruba Husari.

Quels risques aujourd’hui?

Les fermetures temporaires du port de Khor al-Zoubeir n’ont pas excédé deux ou trois jours jusqu’ici. Des interruptions plus longues seraient « problématiques », notamment car les capacités de stockage sont limitées, juge Mme Husari.

L’Irak qui ne produit qu’une faible part de carburants raffinés pourrait aussi subir des pénuries ou une flambée des prix à la pompe.

Le vrai danger serait un long blocage devant ou sur le site d’un des grands champs du pays, comme Roumaïla ou Qurna occidental.

« Si la production est arrêtée sur un champ majeur, l’impact sera énorme », prévient l’experte. Mais, nuance-t-elle aussitôt, « on est encore loin » de ce scénario.

Et après?

L’or noir est l’unique ressource en devises de l’Irak et représente 90% de ses recettes. Un tarissement de son flot serait un coup dur pour le gouvernement surendetté mais aussi pour l’économie nationale qui n’a jusqu’ici pas été touchée par les manifestations.

Au niveau mondial, « une baisse forte –et longue– des exportations irakiennes aurait un réel impact sur les prix », ajoute Noam Raydan, experte de ClipperData, qui suit les mouvements des pétroliers. 

Bagdad –qui historiquement n’a cessé de dépasser les quotas de l’Opep– assure qu’elle réduira sa production, comme l’a décidé l’organisation pour pousser les prix à la hausse après une chute de 40% entre 2014 et 2019.

L’objectif initial était de baisser la production de 1,2 million de barils par jour à partir de janvier 2019 et l’Opep doit discuter de réductions supérieures les 5 et 6 décembre à Vienne, indique M. Ghadbane.

« Le bon sens est de maintenir cette baisse et de réduire les exportations, peut-être de 400.000 barils par jour », assure-t-il. « Et l’Irak y est engagé ». 

En Irak, les politiques négocient sous la pression persistante de la rue

Des Irakiens portent le cercueil d’un jeune manifestant tué la veille, le 1er décembre 2019 sur la place Tahrir, dans le centre de Bagdad. [AFP]

Les politiciens négocient la formation d’un nouveau gouvernement en Irak, où les manifestations contre le pouvoir et son parrain iranien se poursuivent pour réclamer la mise à bas de l’ensemble du système actuel.

Avant même que le Parlement n’accepte formellement dimanche la démission du Premier ministre Adel Abdel Mahdi et de son cabinet, les partis politiques avaient commencé à se réunir. Et ces « rencontres se poursuivent », a assuré lundi à l’AFP un haut cadre politique.

Avec le Parlement le plus hétéroclite de l’histoire récente de l’Irak, la formation d’un cabinet sera, comme il y a 13 mois à la prise de fonctions de M. Abdel Mahdi, un délicat exercice d’équilibriste.

Mais, cette fois-ci, il faudra même convaincre encore davantage de parties: l’Iran, tout d’abord, grand voisin dont l’influence n’a cessé de croître dans le pays et « qui ne cèdera pas facilement », selon Harith Hasan, spécialiste de l’Irak.

Le grand ayatollah Ali Sistani, aussi, une figure tutélaire qui a précipité la chute de M. Abdel Mahdi. La communauté internationale, en outre, qui dénonce la répression et l’absence de réforme face à des manifestations déjà endeuillées par plus de 420 morts.

La rue, enfin –voire surtout–, intransigeante jusqu’ici.

– La rue plus forte –

Au bout de deux mois de ce mouvement social spontané et inédit, « les manifestations l’emportent sur les interférences étrangères », convient le haut cadre politique sous couvert d’anonymat.

Les exigences de la rue, à la détermination intacte, n’ont cessé de grandir au fil des semaines. Les protestataires, qui occupent toujours les places de Bagdad et du sud, réclament aujourd’hui rien de moins qu’une refonte complète du système politique installé par les Etats-Unis après la chute de Saddam Hussein en 2003.

Ils veulent le renouvellement complet d’une classe politique qui a déjà fait s’envoler dans les vapeurs de la corruption l’équivalent de deux fois le PIB de l’un des pays les plus riches en pétrole au monde.

Ils disent déjà refuser les listes de noms de ministres ayant fuité des cercles politiques.

Face à eux, l’opposition –emmenée, séparément, par le turbulent leader chiite Moqtada Sadr et l’ancien Premier ministre Haider al-Abadi– a dit refuser de prendre part aux négociations.

« Ils savent que la barre est très haute et qu’il leur est très difficile de contenter la rue », décrypte pour l’AFP M. Hasan. « Ils ne veulent pas se retrouver face à plus de colère et de rejet », alors que la classe politique inchangée depuis 16 ans « ne sait pas sortir de ses schémas traditionnels de pensée », poursuit-il.

– Transition courte –

« Le meilleur scénario serait un gouvernement de transition instaurant un nouveau cadre législatif pour les prochaines élections », affirme-t-il à l’AFP.

L’homme à sa tête « n’aura pas besoin d’être un vétéran de la politique mais quelqu’un qui peut mener cette tâche et sûrement promettre de ne pas se présenter à ce scrutin ».

Un haut responsable va dans le même sens. « La transition ne doit pas durer plus de six mois », assure-t-il à l’AFP, là aussi sous le couvert de l’anonymat. Et celui qui la mènera « sera un second ou un troisième couteau de la politique », car les grands noms sont tous rejetés, « mais pas un novice », prévient-il.

Dans la rue, les manifestants sont toujours là, à Bagdad, Diwaniya, al-Hilla, Kout ou Najaf, ville sainte chiite en proie aux violences depuis l’incendie de son consulat iranien mercredi soir.

A quelques centaines de mètres du campement des manifestants, les affrontements se sont poursuivis dimanche jusque tard dans la nuit aux abords du mausolée d’une figure tutélaire d’un parti chiite, d’où des hommes en civil ont tiré sur les manifestants qui avaient incendié une partie du bâtiment.

Les chefs tribaux ont tenté d’intercéder pendant le calme précaire de la matinée. Ils se sont réunis mais ne sont pas parvenus à s’entendre sur une sortie de crise.

A Nassiriya, ville d’origine de M. Abdel Mahdi, les violences déchaînées par une répression lancée par un militaire dépêché par Bagdad avant d’être limogé au milieu du chaos ont cessé.

Mais les manifestants tiennent toujours leur campement en centre-ville en réclamant « la chute du régime », accusé, en plus de son incapacité à se réformer, d’avoir choisi la voie de la violence dans une ville parmi les plus lésées du pays en termes d’infrastructures.