Sur le front, des soldats ukrainiens inquiets des efforts de paix du président

Des soldats ukrainiens aménagent des tranchées sur leurs nouvelles positions, non loin de Zolote, dans l'est de l'Ukraine, le 2 novembre 2019. [AFP]
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Dans un épais brouillard, des coups de feu brisent le silence mais personne n’y prête vraiment attention. Plus que les tirs, ces militaires ukrainiens s’inquiètent d’éventuelles concessions de leur président à Vladimir Poutine, lors d’un sommet à Paris.

« Cela n’apportera rien de bon », lâche Mykola, un soldat de 41 ans, nom de guerre Hacker, posté dans les tranchées près de la cité industrielle d’Avdiïvka et engagé depuis cinq ans contre les séparatistes pro-russes dans l’est du pays.

Selon le maigre combattant barbu, le nouveau chef de l’Etat Volodymyr Zelensky est « en position de faiblesse » avant sa première rencontre lundi avec son homologue russe pour essayer de débloquer, sous médiation franco-allemande, le processus de paix dans l’ex-république soviétique où la guerre a fait plus de 13.000 morts depuis 2014. 

L’ex-comédien de 41 ans qui a accédé à la présidence en mai est pris en étau: tenir sa promesse de mettre fin aux hostilités sans donner l’impression de capituler, ce qu’une part de la population ukrainienne, notamment sa frange nationaliste, craint plus que tout. 

Mais comment résister à l’homme fort de la Russie, accusé de toujours armer et financer les séparatistes malgré les sanctions occidentales?

Dans la zone industrielle Promka en lisière d’Avdiïvka, à quelque encablures de Donetsk, « capitale » de la république autoproclamée des pro-russes, Faina, une sergent de 24 ans, dit ressentir de « l’anxiété ».

« Zelensky est un novice en politique, il peut tomber sous l’influence » de ses interlocuteurs, estime la jeune femme aux deux longues tresses et à la manucure impeccable. 

« Démons » et « capitulation »

« Je crains qu’on ne perde des territoires repris depuis le début de la guerre », dit cette logisticienne de formation, enrôlée depuis trois ans pour barrer le passage aux « démons » pro-russes. 

La médiation d’Emmanuel Macron et Angela Merkel ne rassure pas les militaires du front, comme Hacker: « Ils vont faire pression sur Zelensky » car la Russie est plus importante économiquement. « L’Europe ne se soucie que de son propre bien-être ». 

Le président ukrainien, plus favorable au dialogue avec Moscou que son prédécesseur, a déjà pris des initiatives l’ayant exposé aux critiques et à des manifestations quasi-hebdomadaires.

Pour les militaires de Promka, la préoccupation clé est un éventuel retrait généralisé des belligérants.

Précondition russe aux pourparlers de paix de lundi à Paris, les troupes des deux camps ont déjà reculé dans trois petits secteurs. Mais l’objectif est de renouveler l’opération sur les quelque 400 km de ligne de front. 

« Nous retirer d’ici, c’est pareil que de pisser sur les tombes de nos gars! Ils ont donné leur vies pour qu’on soit là », lance Hacker au milieu du paysage apocalyptique d’ateliers et maisons criblées d’impacts de balles et d’obus. 

« Epuisés »

A Avdiïvka, dont pas un seul quartier n’a été épargné par les bombardements, Maryna Martchenko n’est pas d’accord. 

Cette professeure d’ukrainien est devenue un visage du conflit, un artiste australien ayant bravé des bombardements pour peindre son gigantesque portrait sur un immeuble abîmé par les combats.

« Leur frères ont donné leur vies, et alors ? Ils veulent quoi encore, que d’autres donnent les leurs ? », lâche la prof de 75 ans, dont le mari, blessé dans un bombardement, est désormais invalide. Leur appartement a, lui, été ravagé par un obus.

« Combien ça doit durer encore ? (…) Les gens sont épuisés », y compris sur les territoires séparatistes, poursuit cette dame menue, appelant à des « concessions mutuelles », convaincue que son président n’acceptera pas « des propositions nuisibles au peuple ».

Sa directrice Lioudmila Silina, dont les couloirs de l’école n°7 sont couverts d’affiches et dessins patriotiques fabriqués par les élèves, est moins dans la concession. 

« Il faut que la paix soit rétablie à nos conditions »: exit les troupes russes qui, selon Kiev et l’Occident sont dans les territoires rebelles, et reprise du contrôle de la frontière avec la Russie, dit-elle, confiante du soutien des Européens.

Mais il y a aussi les désabusés. Comme Oleksiï Bobyr, directeur de l’usine de coke (combustible obtenu par transformation d’une variété de charbon), principal employeur du coin et bombardé à maintes reprises.

Il ne croit pas au sommet de lundi à Paris: « J’entends des tirs tous les soirs. Qui peut garantir que personne ne tirera sur mon immeuble ou mon usine? »