Tuerie de Bagdad: des morts, des blessés, et des dizaines de disparus

Manifestation contre le gouvernement place Tahrir à Bagdad, le 11 décembre 2019. (AFP)
Temps de lecture estimé : 6 minutes

« Vu pour la dernière fois vendredi à 21H18 ». Environ une heure après que des hommes armés ont attaqué vendredi un parking à étages à Bagdad, Moustafa, qui l’occupait avec d’autres manifestants depuis des semaines, n’a plus donné signe de vie.


Mise à jour 11/12/2019, 10h05

Un troisième militant anti-pouvoir a été assassiné en moins de dix jours en Irak, en proie à une révolte inédite marquée par des centaines de morts et de nombreux enlèvements imputés mercredi à des « milices » par l’ONU.

Mercredi de nouveau, les proches d’un militant anti-pouvoir, Ali al-Lami, ont retrouvé le corps de ce père de cinq enfants de 49 ans, le crâne transpercé par plusieurs balles, tirées « par derrière », selon un ami, par « trois hommes ayant muni leurs pistolets de silencieux », selon des policiers.

Dans un pays où les factions armées pro-Iran, désormais intégrées aux forces de sécurité, n’ont cessé de gagner en influence, la campagne d’intimidation visant manifestants et militants s’intensifie.


Au cours de la tuerie, environ 80 jeunes, dont Moustafa, 20 ans, ont été embarqués dans des bus, par des hommes que l’Etat n’a toujours pas identifiés, rapportent plusieurs témoins à l’AFP

Pendant des heures, ces hommes armés arrivés dans des pick-ups ont tiré sur le parking Senek –du nom du pont proche de la place Tahrir, épicentre des manifestations–, sans que les forces de l’ordre déployées aux alentours ne réagissent.

Dans la cohue, « ils ont rempli deux cars avec des jeunes », rapporte à l’AFP Youssef al-Harbi, un militant qui a assisté à la tuerie qui a fait 24 morts.

Amer, 26 ans, a entendu les premiers coups de feu. Aussitôt, il a décroché son téléphone.

« Moustafa a répondu et m’a dit +ça tourne vraiment mal, ils nous tirent dessus+. Il a raccroché et son téléphone s’est éteint », affirme Amer, sous pseudonyme parce qu’il dit avoir reçu des menaces.

Pour tenter d’intercéder, avec d’autres, Amer a « appelé tout le monde, du gouvernement aux milices ».

Mais les forces de sécurité assurent qu’aucun des jeunes de Senek n’a été mis en garde à vue et les factions armées pro-Iran pointées du doigt par les manifestants dans la tuerie jurent n’avoir aucun rôle.

Sajad, 19 ans, a lui aussi été emporté manu militari dans un bus vendredi soir.

Hommes cagoulés

Mardi matin, il est rentré chez lui après trois jours aux mains d’hommes armés qui n’ont jamais retiré leurs cagoules.

« Ils ont roulé pendant trois quarts d’heure et ont été remis à d’autres ravisseurs », rapporte son père, Rahim, à l’AFP

« On leur a demandé leur nom, ceux de leurs parents et leur adresse », poursuit-il, en refusant de donner son nom de famille par peur de représailles.

L’endroit qu’il décrit ressemble exactement à celui où le blogueur Chojaa al-Khafaji a été détenu le 18 octobre après avoir été enlevé de sa maison.

« C’est un endroit près de la rivière Diyala », qui borde Bagdad au nord-est, affirme M. Khafaji à l’AFP. Là, comme avec les jeunes de Senek, ses ravisseurs armés, cagoulés et en uniforme noir ont pris ses téléphones après un bref interrogatoire.

Au bout de 24 heures, M. Khafaji a été abandonné dans une rue de Bagdad avec 20 dollars pour rentrer en taxi.

Sajad, lui, a dû attendre 72 heures. Avec une trentaine d’autres manifestants, il a été relâché dans la nuit de lundi à mardi en dehors de Bagdad.

« C’est au beau milieu de champs, on a dû marcher longtemps avant de trouver des gens et de pouvoir appeler nos familles parce qu’ils nous ont pris tous nos téléphones », renchérit Moustafa Kazem, enlevé à Bagdad avec une dizaine d’amis vendredi et qui n’a, lui, été libéré que mardi soir.

Sous les youyous, Moustafa (différent de celui évoqué dans le premier paragraphe et toujours porté disparu, ndlr) a ensuite retrouvé les siens à Kerbala. Tout comme Ali Mouhane, les deux yeux au beurre noir et d’énormes bleus sur les mollets.

Des violences, il ne veut pas parler. Mais il est visiblement exténué et s’évanouit même à sa descente de voiture.

Bandages ensanglantés

Des coups, des manifestants enlevés au parking Senek, en ont visiblement reçus.

Peu après la tuerie, au moins 35 d’entre eux étaient retrouvés à quelques centaines de mètres du bâtiment.

Des vidéos, visiblement tournées par des soldats, montrent des militaires détachant les liens enserrant les poignets et les bandeaux couvrant les yeux des jeunes hommes, dont beaucoup portent des bandages ensanglantés. L’un d’eux se lamente: « ils nous ont tellement battus ».

Depuis le 1er octobre, et désormais quasiment tous les jours, des manifestants sont portés disparus à Bagdad et dans les villes du Sud gagnées par la révolte.

Ils sont généralement enlevés devant chez eux, quand ils rentrent à l’aube ou le soir des manifestations.

Leurs proches, eux, imaginent le pire, alors que plusieurs militants ont déjà été tués, dont, ce mois-ci, une jeune Bagdadie retrouvée après avoir été torturée et un militant de Kerbala abattu par des tireurs à moto.

Samedi à l’aube, six manifestants ont été enlevés sur la corniche du Tigre alors qu’ils quittaient la place Tahrir en voiture.

Là, aux portes de plusieurs postes de police, deux pick-ups remplis d’hommes armés et masqués leur ont barré le passage en tirant en l’air et les ont coursé quand ils ont tenté de fuir, rapporte un témoin à l’AFP.

En Irak, où les milices et les violences confessionnelles ont fait des dizaines de milliers de morts dans les années 2000, les enlèvements ont de longue date été légion.

Mais à cette époque, note Haydar, dont le cousin a été enlevé quatre jours, « on arrivait à savoir qui étaient les ravisseurs » et, contre rançon, on pouvait obtenir une libération.

« Mais aujourd’hui, on ne sait rien du tout ».

De Bagdad à Bassora, les visages de la « révolution d’octobre »

Oum Qassem, une Irakienne de 53 ans enveloppée du drapeau irakien, pose pour une photo lors d’une manifestation à Bagdad le 26 novembre 2019. (AFP)

Ils ont 20 ou 65 ans, parfois 10. Femmes et hommes, ils viennent des quartiers pauvres de Bagdad ou de ses meilleures universités, de tribus de Bassora la méridionale ou de ses théâtres. Ils sont les visages de la « révolution d’octobre » en Irak.

Leurs parcours et leurs rêves racontent les maux d’un des pays les plus riches en pétrole du monde. Mais aussi l’un des plus corrompus.

Sous son grand voile noir, Oum Qassem cache un courage insoupçonné. Depuis plus de deux mois, elle se plante, enveloppée dans le drapeau national, au plus près des affrontements entre jeunes manifestants et policiers à Bagdad.

« J’ai une âme révolutionnaire », lance cette femme au foyer de 53 ans qui ne sait ni lire ni écrire mais est, depuis la chute de Saddam Hussein en 2003, de toutes les manifestations. Parce que « les politiciens ont des villas et nous rien ».

Sérum et plaies ouvertes

Autour d’elle, c’est la cohue. Sous les lacrymogènes qui font suffoquer, des « sections spéciales » se sont formées pour lutter contre ces grenades de type militaire qui ont tué de nombreux manifestants.

L’AFP a pu photographier trois de leurs membres. Ils ont 21, 23 et 30 ans, sont au chômage et manifestent depuis le 1er octobre à Bagdad.

Le premier, le plus jeune, ressemble à un homme-orchestre avec son épais gant pour s’emparer des grenades, son masque médical, ses lunettes de protection, son casque de chantier et sa trousse de secours scratchée à son bras.

Les deux autres –dont l’un s’est maquillé le visage en « Joker » des DC Comics– arborent un bouclier de fortune pour stopper en vol les grenades, ou les renvoyer sur les policiers antiémeutes.

Ils sont ce qu’on appelle ici les « chaggafa », un mot emprunté à l’argot du bâtiment qui désigne les ouvriers qui font une chaîne en se lançant des briques qui seront réceptionnées par certains juchés sur les échafaudages.

Quand les grenades passent entre leurs filets, les soignants prennent le relais. Ou alors des manifestants devenus infirmiers sur le tas, comme Fatma, étudiante de 23 ans, visage mangé par un masque médical et des lunettes de plongée, ou Sahar, élève ingénieure.

« C’est la première fois » que cette Bagdadie de 22 ans manifeste mais elle n’a « pas peur », dit-elle derrière le foulard qui masque sa bouche pour ne pas respirer les lacrymogènes. Elle reste donc en première ligne avec ses bouteilles de sérum pour asperger les yeux en larmes des manifestants.

Yeux rougis, plaies en sang, Mountazer Ali, lui, les dessine au maquillage. Ce comédien de 22 ans a joué avec une troupe de Bassora plusieurs spectacles d’un réalisme poignant.

Dans cette ville, la plus riche en pétrole du pays et pourtant l’une des plus délabrée, puis à Bagdad, il a joué le rôle d’un « martyr » à quelques centaines de mètres des vraies violences. Pour que personne n’oublie les 450 morts de la « révolution d’octobre » ni les 20.000 blessés, dont beaucoup resteront handicapés à vie.

Les « martyrs », ce sont eux qui ont décidé Ali al-Houssani, keffieh de dignitaire tribal sur la tête, à rejoindre le mouvement. Aujourd’hui, cet Irakien de 34 ans défile pour « que les policiers et soldats qui ont tué des manifestants soient jugés ».

Un monde « plus beau »

Des jeunes faisant l’école buissonnière depuis des semaines, des religieux chiites comme Nasser al-Waili, 41 ans, des professeurs d’université comme Adel Naji, 56 ans… Il y a de tout aux manifestations, mais à Bassora, comme à Bagdad, Najaf, Diwaniya ou ailleurs, la majorité des manifestants sont les étudiants, comme Zeina Rafed, Hassan al-Tamimi ou Taha Mouchtaq, 24 ans. 

« On veut le changement », proclame cet Irakien longiligne qui porte d’imposantes lunettes.

Et pour l’obtenir, « ceux qui ont des cheveux blancs doivent aussi être là pour soutenir les jeunes », plaide Hassan Abou Alaa, 65 ans, surnommé « le cheikh des manifestants » avec son drapeau brandi haut et ses habits noirs.

Et puis, il y a ceux qui veulent « rendre tout plus beau », comme ce peintre en bâtiment de 20 ans qui a repeint les trottoirs du tunnel qui passe sous Tahrir, devenu musée à ciel ouvert.

A Bassora, Minatallah Mohammed, 22 ans, dessine sur un mur une mer bleu azur et un ciel étoilé.

Peut-être un horizon pour ce manifestant de 21 ans caché derrière un masque d’Anonymous à Bagdad qui dit ne vouloir qu’une chose: « un avenir ».