A Idleb, soulagement et regrets face à une aide humanitaire réduite

Des fillettes syriennes, déplacées dans un camp après des bombardements, près de Dana, près de la frontière turque, en Syrie, le 27 décembre 2019. [AFP]
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Les habitants de la région d’Idleb, dernier bastion échappant au régime syrien, éprouvent samedi un soulagement en demi-teinte après le vote à l’ONU d’une aide transfrontalière profitant à des millions de personnes, les ONG s’émouvant de sa réduction drastique.

Vendredi soir, le Conseil de sécurité de l’ONU a voté en faveur d’une extension de l’aide pour une durée de six mois, au terme de semaines de tractations, Moscou imposant néanmoins une baisse conséquente de cette aide.

« Ce matin je me suis réveillé et j’ai appris la nouvelle, cela m’a réjoui. J’avais très peur que l’aide ne soit pas renouvelée », avoue Abou Abdo, un déplacé âgé de 36 ans.

« Je me demandais où je pourrais aller avec mes quatre enfants », ajoute cet enseignant dont l’école, située dans le sud d’Idleb, a « été bombardée par le régime et les Russes », selon ses dires.

Le renouvellement de l’aide « contribue à éviter une famine », poursuit-il, alors que les craintes d’une nouvelle catastrophe humanitaire ont été ravivées ces dernières semaines par une nouvelle escalade des violences.   

Même sentiment de soulagement chez Mohamad Abou Said, également déplacé depuis le sud d’Idleb, une zone en proie à de violents combats et bombardements.

« La plupart d’entre nous vivent grâce à ces aides. Il n’y a pas de travail, pas de revenu », déplore ce Syrien de 29 ans, père de deux enfants.

« Aucune excuse »

En vigueur depuis 2014, cette aide profite principalement aux régions échappant au contrôle de Damas, notamment Idleb, où plus de 310.000 personnes ont été déplacées par un regain de violences depuis début décembre, selon l’ONU.

L’aide provenait jusqu’ici de Jordanie, d’Irak et de Turquie, et était acheminée en Syrie à travers quatre points de passage désignés par l’ONU, sans l’autorisation officielle du régime de Damas.

Habituellement renouvelée pour une année, elle a été prolongée cette fois de seulement six mois, en raison des pressions de Moscou, qui a aussi exigé que seuls deux points de passage soient désormais ouverts, à la frontière turque uniquement.

La Russie, allié du régime de Damas, ainsi que la Chine, avaient posé en décembre leur veto à un texte proposé par les Européens visant à renouveler l’aide sous les mêmes conditions que l’année précédente.

Or, pour les organisations humanitaires sur le terrain, ce nouveau texte ne permettra pas de satisfaire les besoins des populations sur place.

« La résolution votée (…) n’est pas à 100% dans l’intérêt du peuple syrien », déplore Fouad Sayyed Issa, membre de l’ONG locale « Violet ». 

Pour Inger Ashing, directrice de l’ONG Save the Children, « il n’existe aucune excuse pour limiter la portée de la résolution à un moment où des milliers de civils vivent dans des champs à ciel ouvert et où les attaques contre les infrastructures civiles se poursuivent ».

Selon Save the Children, telle que l’aide était auparavant mise en place, elle profitait à plus de quatre millions de personnes en Syrie, dont deux millions d’enfants.

Dès vendredi, le Comité international de Secours (IRC) a condamné le texte voté par les Nations unies, notamment en raison de la fermeture du point de passage entre l’Irak et la Syrie.

Cela « va mettre fin à des aides médicales cruciales et compromettre au moins la moitié de la réponse humanitaire dans le nord-est de la Syrie », a déploré l’ONG, qui estime qu’environ 40 camions ont transité l’an dernier par ce poste-frontière. 

Malgré une trêve annoncée fin août, Damas et Moscou ont multiplié ces dernières semaines les bombardements meurtriers sur Idleb.

18 civils tués dans des frappes du régime

Des habitants courent après un raid aérien du régime syrien sur la ville d’Idleb, dans le nord-ouest du pays, le 11 janvier 2020, [AFP]

Au moins 18 civils, dont six enfants, ont été tués samedi dans des frappes du régime syrien sur la province d’Idleb, dans le nord-ouest de la Syrie, à la veille de l’entrée en vigueur d’un cessez-le-feu dans la région, a indiqué une ONG.

Selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH), sept civils ont péri dans des raids aériens sur un marché de la ville de Benniche, tandis que sept autres ont été tués dans celle d’Idleb et quatre dans la localité d’Al-Nayrab.

Parmi ces civils, trois enfants ont été tués à Benniche, deux à Al-Nayrab et un à Idleb, selon l’OSDH, qui dispose d’un vaste réseau de sources dans la Syrie en guerre.

Dans la ville d’Idleb, les bombardements ont visé un quartier abritant une université et un centre culturel, selon l’OSDH. Un correspondant de l’AFP sur place a vu des dizaines d’étudiants, beaucoup en pleurs, fuir la zone ciblée.

Les habitants se sont dits surpris par ces frappes, sur une ville relativement épargnée par les bombardements du régime et de son allié russe, axés jusqu’ici sur le sud de la province d’Idleb, selon le correspondant.

D’après le directeur de l’OSDH Rami Abdel Rahmane, les zones visées samedi étaient jusqu’alors « à l’abri des bombardements », depuis que les forces syriennes, soutenues par l’aviation russe, ont intensifié leurs raids, mi-décembre.

A 10 km d’Idleb, une épaisse fumée blanche s’est échappée des décombres du marché de Benniche, a rapporté le correspondant de l’AFP. Des hommes ont porté les corps apparemment sans vie de deux enfants, tandis qu’une femme serrant deux enfants contre sa poitrine criait au secours.

Des secouristes ont transporté des corps dans une ambulance et fouillé les décombres à la recherche d’éventuels civils, a-t-il ajouté. 

Le régime syrien se dit déterminé à reconquérir la région d’Idleb, dominée par les jihadistes de Hayat Tahrir al-Cham (HTS, ex-branche syrienne d’Al-Qaïda) et qui accueille aussi des groupes rebelles.

Outre les raids, de violents combats au sol opposent depuis le 16 décembre les forces syriennes aux jihadistes et rebelles, malgré un cessez-le-feu annoncé en août.

Jeudi, Moscou et Ankara ont convenu d’un nouveau cessez-le-feu, supposé entrer en vigueur dimanche, selon la Turquie.

Depuis début décembre, plus de 310.000 personnes ont été déplacées par les bombardements et les combats notamment dans le sud de la province d’Idleb, selon l’ONU.

La région avait déjà été le théâtre d’une offensive d’envergure entre avril et août, qui avait tué près d’un millier de civils, selon l’OSDH, et provoqué le déplacement de plus de 400.000 personnes, selon l’ONU. 

Le conflit en Syrie, déclenché en 2011 par la répression de manifestations prodémocratie par Damas, a fait plus de 380.000 morts –dont plus de 115.000 civils– et des millions de déplacés et réfugiés.