Libye: rencontre à Moscou pour signer les modalités du cessez-le-feu

Photo montage constitué d'archives du Premier ministre du gouvernement libyen d'union nationale Fayez al-Sarraj (D), le 3 janvier 2019 à Tripoli, et de l'homme fort de l'est libyen, le maréchal Khalifa Haftar, le 7 mai 2018 à Benghazi. (Archives/AFP)
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Les deux rivaux libyens, le maréchal Khalifa Haftar et le chef du GNA Fayez al-Sarraj, sont attendus lundi à Moscou pour signer un accord sur les modalités du cessez-le-feu entre leurs troupes, entré en vigueur dimanche.

Après plus de neuf mois de combats meurtriers aux portes de la capitale libyenne Tripoli, la signature de cet accord doit devenir un pas supplémentaire dans la désescalade voulue par Moscou et Ankara, sur fond de craintes d’une internationalisation accrue du conflit.

Le chef du Gouvernement d’union nationale (GNA) reconnu par l’ONU, Fayez al-Sarraj, a ainsi appelé lundi à la télévision les Libyens à « tourner la page du passé », à « rejeter la discorde et (à) resserrer les rangs pour se lancer vers la stabilité et la paix ».

Selon Khaled al-Mechri, le président du Conseil d’Etat (l’équivalent d’un Sénat) basé à Tripoli et proche de M. Sarraj, la signature de l’accord à Moscou ouvrira la voie à la relance du processus politique.

Déterminer les modalités

Le chef du groupe de contact russe sur la Libye, Lev Dengov, a indiqué que les deux rivaux devront déterminer à Moscou « les modalités du règlement futur en Libye, y compris la possibilité de signer un accord sur le cessez-le-feu et ses détails ». M. Dengov a toutefois dit ne pas savoir si les deux hommes accepteront de se rencontrer directement.

L’homme fort de l’est libyen, le maréchal Khalifa Haftar, qui tente depuis avril 2019 sans succès de s’emparer de Tripoli, sera accompagné de son allié Aguila Salah, président du Parlement libyen basé dans l’Est. Son rival Fayez al-Sarraj du GNA est pour sa part attendu aux côtés de Khaled al-Mechri, le président du Conseil d’Etat.

Selon une source libyenne citée par l’agence publique russe Ria Novosti, Khalifa Haftar est déjà arrivé à Moscou.

« Ils auront des rencontres séparées avec les responsables russes et les émissaires de la délégation turque qui coopère avec la Russie sur ce dossier. Des représentants des Emirats Arabes Unis et de l’Egypte seront probablement présents en tant qu’observateurs aux pourparlers », a précisé M. Dengov, cité par les agences de presse russes.

Ministres également attendus

Les ministres turcs des Affaires étrangères et de la Défense, Mevlut Cavusoglu et Hulusi Akar, sont également attendus à Moscou lundi.

Ankara a déployé des militaires en janvier pour soutenir le gouvernement reconnu (GNA) de Fayez al-Sarraj, tandis que la Russie, malgré ses dénégations, est fortement soupçonnée de soutenir les troupes rivales du maréchal Haftar via des livraisons d’armes et des arrivées de mercenaires.

Le cessez-le-feu en Libye, réclamé par la Russie et la Turquie, est entré en vigueur dimanche à minuit heure locale. Il a été salué par l’Union européenne, les Etats-Unis, l’ONU et la Ligue arabe.

La Libye, pays pétrolier, est plongé dans le chaos depuis la chute en 2011 du régime de Mouammar Kadhafi après une révolte populaire et une intervention militaire menée par la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis.

Cessez-le-feu en Libye: un « soupir », prudent, de « soulagement » parmi les habitants de Tripoli

Des forces pro-GNA, le gouvernement d’union libyen, sur le toit d’un immeuble de la capitale Tripoli, le 12 janvier 2020. [AFP]

« Soupir de soulagement », mais aussi crainte d’un « nouvel espoir » déçu: les habitants de Tripoli, épuisés par les combats à leurs portes depuis des mois, espèrent une embellie à la faveur du cessez-le-feu entré en vigueur dimanche, sans cacher amertume et surtout scepticisme.

Cette trêve entre le gouvernement d’union (GNA), basé à Tripoli, et les forces du maréchal Khalifa Haftar, l’homme fort de l’est libyen, « est la bienvenue, évidemment », commente Mayssa Barakate.

« Mais à quel prix? Tant de vies perdues pour rien », regrette, derrière sa caisse, cette pharmacienne de la capitale.

« Je ne crois pas que ceux qui ont perdu un fils, un père, un frère ou un mari diront simplement: bon, c’est fini, passons à autre chose », ajoute-t-elle.

Le sud de Tripoli était le théâtre depuis avril de combats entre les deux pouvoirs rivaux, depuis le déclenchement par les troupes pro-Haftar d’une offensive visant à conquérir la capitale et ses quelque deux millions d’habitants.

Plus de 280 civils ont été tués depuis cette date, de même que plus de 2.000 combattants, d’après l’ONU. Près de 150.000 Libyens ont aussi été déplacés.

Dans la nuit de dimanche à lundi, Fayez al-Sarraj, chef du GNA, reconnu par l’ONU, a appelé les Libyens à « tourner la page ».

« Le processus politique que nous allons entamer sera le couronnement des sacrifices qui ont été faits en vue de l’édification de l’Etat dont nous rêvons », a argué M. Sarraj, qui s’apprêtait alors à se rendre à Moscou pour sceller un cessez-le-feu avec son grand rival de l’Est.

Le maréchal Haftar, dont l’offensive sur Tripoli n’a pas atteint son but initial, a été le premier à assurer que ses forces respecteraient l’appel au cessez-le-feu lancé par Moscou et Ankara. M. Sarraj lui a emboîté le pas.

Carte des forces en présence en Libye, au 31 décembre. [AFP]

« Soulagement »

« Même si nous savons que ce n’est que le début d’un long processus pour parvenir à une sorte d’accord durable, c’est au moins un nouvel espoir », juge Karima al-Badri, une banquière de Tripoli.

Comme elle, de nombreux Tripolitains craignaient une guerre sans fin, et un « scénario à la syrienne ». La nouvelle d’un cessez-le-feu permet donc « de pousser un soupir de soulagement », dit-elle.

Mais le premier jour, dimanche, émaillé de violences et d’accusations croisées de violations de la trêve, a attesté de la fragilité de l’accord.

Fatima al-Taher, enseignante à l’université de Tripoli, exprime ces craintes.

« J’ai des sentiments mitigés parce que je ne crois pas que le cessez-le-feu tiendra », avance cette quadragénaire.

Accusé par ses rivaux de vouloir réinstaurer un régime militaire, Khalifa Haftar qui contrôle déjà l’est et une grande partie du sud de la Libye, veut étendre son emprise sur l’ouest, contrôlé selon « par des milices terroristes », une allusion aux soutiens locaux du GNA.

Il souligne aussi vouloir garantir une répartition « équitable » des revenus de ce pays riche en pétrole.

Pour Mme Taher, « Khalifa Haftar a fait trop de promesses pour renoncer maintenant. Il ne va pas s’arrêter, sauf s’il obtient une part du pouvoir », prédit-elle.

« Nous sommes fatigués! »

Salem el-Haddar a dû abandonner sa maison lorsque les combats ont éclaté dans son quartier d’al-Swani en avril.

« Nous avons tant attendu ce cessez-le-feu, qui reflète surtout l’état de désespoir dans les deux camps », commente-t-il.

« Nous espérons (…) une solution politique rapide qui mettra fin à la crise et nous fera rentrer chez nous en paix. Nous sommes fatigués! », lancé ce père de cinq enfants.

Catégorique, il clame que « l’option militaire n’apportera rien, sinon davantage de morts, de blessés et de déplacés ».

En attendant des jours meilleurs, Salem partage avec un ami une maison de deux étages à Enjila, près de Janzour (15 km à l’ouest de Tripoli), où des centaines de familles déplacées ont trouvé refuge.

Mahmoud el-Keheli, lui, s’est enfui en juin de sa maison d’Ain Zara, autre quartier de la banlieue sud, quand les affrontements se sont dangereusement rapprochés, et s’est réfugié avec sa femme et son fils de deux ans chez son frère à Tajoura (est de Tripoli).

Il ne croit pas être en mesure de rentrer chez lui bientôt. Ce qu’il veut, pour le moment, c’est profiter de la cessation des combats pour récupérer ses affaires restés chez lui, et repartir.

« Les combats peuvent reprendre à tout moment », prédit-il.

Comme d’autres Tripolitains, Mahmoud estime que les deux camps ont accepté cette trêve par pur opportunisme. Ils vont « réorganiser leurs forces et reprendre de plus belle », juge-t-il.