Moyen-Orient: le pétrole grimpe, les Bourses se crispent, le spectre d’une guerre totale plane

Le porte-avions USS Abraham Lincoln (G) passe le 19 novembre 2019 par le détroit d'Ormuz, dans le Golfe. [AFP]
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Les cours du pétrole flambaient vendredi dans la foulée de la mort d’un haut dignitaire iranien lors d’un raid américain à Bagdad, un assassinat ciblé ravivant les craintes d’une confrontation violente entre les deux pays qui inquiète les Bourses mondiales.


Mise à jour 03/01/2020, 22h00

L’escalade entre les Etats-Unis et l’Iran se poursuit samedi avec un nouveau raid américain contre les pro-Téhéran en Irak, qui s’apprête à célébrer en grande pompe les funérailles du puissant général iranien Qassem Soleimani et de son principal lieutenant dans le pays.

Washington a de nouveau frappé en Irak. Il y a eu «des morts et des blessés » dans un raid aérien contre un convoi du Hachd al-Chaabi, coalition de paramilitaires pro-Iran désormais intégrés à l’Etat irakien, au nord de Bagdad, a indiqué une source policière.


Le prix du pétrole a bondi à son plus haut niveau depuis mai à New York vendredi, porté comme le baril de Brent par la crainte d’une escalade entre Washington et Téhéran pouvant perturber l’offre d’or noir dans le monde.

Le baril de référence aux États-Unis, le WTI, a gagné 1,87 dollar pour clôturer à 63,05 dollars quand le baril de référence à Londres, le Brent, prenait 2,58 dollars, ou 3,9 %, à 68,83 dollars (quelques minutes avant la clôture).

La frappe, qui a suscité des réactions inquiètes dans le monde, a été ordonnée par le président américain Donald Trump après une attaque contre l’ambassade des États-Unis à Bagdad, mardi.

« Le marché prend la menace d’une escalade militaire au sérieux, en particulier parce que l’administration Trump est imprévisible dans ses actions », explique à l’AFP John Hall, du cabinet Alfa Energy.

Et l’Iran a d’ores et déjà promis de prendre sa «revanche sur l’Amérique criminelle pour cet horrible meurtre».

«L’Iran pourrait bloquer le détroit d’Ormuz, s’emparer des pétroliers ou même les attaquer. Bien entendu, de telles actions susciteraient une réaction rapide de la part de pays tiers et cela pourrait mener à une guerre totale au Moyen-Orient», craint Réda Aboutika, analyste pour le courtier en ligne XTB.

Ce bond des prix du pétrole intervient par ailleurs dans un contexte de réduction de la production des pays de l’OPEP, décidée en décembre.

Wall Street dans le rouge

Logiquement, du côté des valeurs, les titres des sociétés pétrolières faisaient partie des gagnantes du jour.

À Paris, Total a pris 1,13 % et TechnipFMC 1,06 %, tandis qu’à Londres, BP a gagné 2,75 % et Royal Dutch Shell 2,13 %.

Les Bourses mondiales restaient sur leurs gardes à l’image de Wall Street où le Dow Jones (-0,64 %) comme le NASDAQ (-0,45 %) et le S&P 500 (-0,44 %) évoluaient dans le rouge.

De leur côté, les places boursières européennes ont terminé en ordre dispersé. Celles de Paris (+0,04 %) et de Londres (+0,24 %) ont résisté mais le Dax à Francfort (-1,25 %) et le FTSE MIB à Milan (-0,56 %) ont été gagnés par l’inquiétude.

« La nouvelle selon laquelle le président Trump a ordonné la frappe qui a tué le général iranien renforce les inquiétudes sur un conflit au Moyen-Orient », note Samuel Springett, analyste chez Accendo Markets.

Le premier ministre démissionnaire d’Irak s’attend à une guerre

Pour le premier ministre irakien démissionnaire Adel Abdel Mahdi, cet assassinat ciblé va même «enclencher une guerre dévastatrice en Irak».

Du côté des marchés asiatiques, Hong Kong (-0,32 %) et Shenzhen (-0,05 %) ont fini en baisse et Shanghai a terminé sur une hausse très modérée (+0,27 %). Tokyo, fermé pour les festivités du Nouvel An, ne rouvre que lundi.

L’once d’or jouait quant à elle son rôle de valeur refuge et montait nettement à 1547,72 euros contre 1529,13 euros la veille. Le yen progressait également pour les mêmes raisons, de 0,57 % contre le dollar et de 0,59 % contre l’euro.  

La devise japonaise, qui s’apprécie en période d’incertitudes, est « le grand gagnant » de l’accroissement des tensions géopolitiques, a expliqué Kit Juckes, analyste pour Société Générale.

Poutine et Macron inquiets

Vladimir Poutine et Emmanuel Macron se sont inquiétés vendredi du risque d’« escalade » et Paris a appelé l’Iran à éviter « une grave crise de prolifération nucléaire », après l’élimination du général iranien Qassem Soleimani dans un raid américain.

«La France appelle chacun à la retenue et l’Iran à éviter toute mesure susceptible d’aggraver l’instabilité régionale ou de conduire à une grave crise de prolifération nucléaire», a déclaré dans un communiqué le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian.

Auparavant MM. Poutine et Macron s’étaient inquiétés, dans un entretien téléphonique, du risque de «sérieusement aggraver la situation» au Proche-Orient et de «nouvelle escalade dangereuse des tensions» après la mort du puissant général iranien à Bagdad.

«Il a été constaté que cette action peut sérieusement aggraver la situation dans la région», a noté le Kremlin dans un communiqué, précisant que les présidents russe et français avaient tous deux exprimé leur «préoccupation» après la mort du général iranien.

Emmanuel Macron va rester en «contact étroit» avec son homologue russe sur la situation en Irak pour «éviter une nouvelle escalade dangereuse des tensions», appelant «toutes les parties à la retenue», a relevé dans le même temps l’Élysée.

Au cours de cet entretien téléphonique, le président français «a souligné la nécessité que les garants de l’accord de 2015 (sur le nucléaire iranien, NDLR) restent étroitement coordonnés pour appeler l’Iran à revenir rapidement au plein respect de ses obligations nucléaires et à s’abstenir de toute provocation».  

MM. Macron et Le Drian «s’entretiendront dans les prochaines heures avec l’ensemble de leurs partenaires régionaux et internationaux» à ce sujet, selon le Quai d’Orsay.

Le chef de l’État s’est ainsi entretenu dans l’après-midi au téléphone avec son homologue turc Recep Tayyip Erdogan, a fait savoir l’Élysée. Les deux chefs d’État «ont exprimé leur préoccupation commune face à la montée des tensions au Moyen-Orient » et ont souligné « la nécessité d’éviter une escalade dangereuse», précise le communiqué.

«Une brutale escalade»

M. Le Drian, qui s’est entretenu au téléphone avec le secrétaire d’État Mike Pompeo, a lui aussi souligné «la préoccupation de la France à l’égard de la montée des tensions ces derniers mois au Moyen-Orient, qui ont connu une brutale escalade en Irak au cours des dernières semaines».

M. Pompeo de son côté a estimé que la France avait «tort» de dire que le monde était «plus dangereux», après que la secrétaire d’État aux Affaires européennes Amélie de Montchalin a déclaré sur la radio RTL que l’on se réveillait «dans un monde plus dangereux» en raison des risques d’«escalade militaire» au Moyen-Orient.

«Les Français ont simplement tort sur ce point » et « le monde est beaucoup plus sûr aujourd’hui», a-t-il assuré sur la chaîne de télévision CNN.

En fin de journée, M. Le Drian a précisé avoir aussi parlé avec ses homologues saoudien et britannique, ainsi qu’avec Josep Borrell, le Haut représentant de l’Union européenne pour la politique étrangère.  

«J’ai constaté une grande convergence de vues avec mes interlocuteurs pour consacrer tous les efforts nécessaires à éviter désormais une aggravation supplémentaire des tensions», a déclaré le chef de la diplomatie française dans un communiqué.

L’Iran et ses alliés ont promis de venger l’assassinat du puissant général Qassem Soleimani, tué vendredi dans une attaque de drone des États-Unis à Bagdad, ce qui fait craindre un conflit ouvert entre les deux pays ennemis.

Le président français a pour sa part «rappelé l’attachement de la France à la souveraineté et à la sécurité de l’Irak et à la stabilité de la région», selon l’Élysée.

Il «a insisté sur la priorité qui demeure la lutte contre le terrorisme islamiste et réaffirmé son plein engagement dans la coalition internationale contre Daech», l’acronyme arabe du groupe État islamique.

Dans son entretien avec M. Poutine, le président français s’est également inquiété du «risque d’escalade» en Libye «lié au renforcement des interférences militaires étrangères», au lendemain du feu vert donné par le parlement turc à un déploiement de l’armée en Libye.