Vol PS752: en colère, Trudeau demande des comptes à l’Iran

Boeing abattu: "furieux", Trudeau demande des comptes à l'Iran. [AFP]
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Alors que l’Iran, après trois jours de dénégations, a finalement admis avoir avoir abattu de façon «non-intentionnelle» l’avion ukrainien, des questions subsistent et le premier ministre canadien, Justin Trudeau, a insisté encore une fois pour que toute la lumière soit faite dans ce dossier et a appelé Téhéran à en «assumer l’entière responsabilité » , y compris financière.

Préfigurant son point de presse d’aujourd’hui, dans un tweet publié au cours de la nuit de vendredi à samedi par son directeur des communications, le premier ministre canadien avait déclaré: «Ce soir, l’Iran a reconnu que le vol 752 de Ukraine International Airline a été abattu par ses propres forces armées. Notre priorité demeure de faire la lumière dans ce dossier dans un esprit de transparence et de justice et nous voulons que les familles et les proches des victimes trouvent du réconfort.»

M. Trudeau avait alors rappelé qu’il s’agissait « d’une tragédie nationale et tous les Canadiens sont dans le deuil » et a assuré que «Nous continuerons de travailler avec nos partenaires à travers le monde pour veiller à ce qu’une enquête complète et approfondie soit menée. Le Canada s’attend à la pleine collaboration des autorités iraniennes.»

L’Iran et le Canada n’ont plus de relations diplomatiques depuis 2012.

Même après que l’Iran a admis avoir abattu de façon «non-intentionnelle» l’avion ukrainien, «Le Canada et le monde ont encore plusieurs questions », a renchéri sur un ton de froide colère cet après-midi le premier ministre dans un point de presse sur les derniers développements en Iran, entouré de son ministre des Affaires étrangères, François-Philippe Champagne, et de la sous-ministre de la Défense, Jody Thomas.

Point de presse qui a même fait la une du site de l’agence semi-officielle iranienne Fars.

« Ce que l’Iran a reconnu est très grave, abattre un avion de ligne commercial est horrible, l’Iran doit en assumer l’entière responsabilité », a ajouté M. Trudeau. Il s’est dit « scandalisé et furieux » et a estimé que « cela n’aurait jamais dû arriver, même dans une période de tension accrue ».

« Ce matin j’ai parlé au président iranien Rohani et je lui ai dit que les aveux de l’Iran (…) étaient un pas important en vue d’apporter des réponses aux familles, mais j’ai souligné que d’autres mesures doivent être prises », a expliqué M. Trudeau.  « Il faut faire toute la lumière sur les raisons qui ont provoqué une tragédie aussi horrible », a-t-il martelé, exigeant que le Canada soit étroitement associé à l’enquête.

Entretien qui a lui aussi eu un vaste écho dans la presse iranienne, faisant notamment la une su site de l’agence ISNA.

Interrogé pour savoir si Ottawa comptait demander à Téhéran des compensations financières pour les familles des victimes canadiennes, M. Trudeau a répondu positivement. »C’est certainement quelque chose qui va devoir faire partie » des discussions, a-t-il répondu.

Par ailleurs, «J’ai condamné les frappes iraniennes en Irak qui ont mis en danger nos membres qui combattent Daesh », a également dit M. Trudeau, précisant qu’il avait également à la désescalade dans sa conversation avec le président iranien.

Notez que, sur la vidéo du point de presse de cet-après-midi, ci-dessus, celui-ci commence à -44:22. Bon visionnement.

Le Premier ministre a par ailleurs annoncé qu’une équipe de responsables canadiens était attendue dans la nuit à Téhéran, après l’octroi par l’Iran de trois premiers visas à des membres de l’équipe de « déploiement rapide ».

Une équipe de 10 représentants consulaires canadiens, qui seront notamment chargés de l’identification des victimes et de leur rapatriement, et deux enquêteurs du Bureau de la sécurité des transports (BST) étaient en attente de visa à Ankara.

« D’autres membres de l’équipe suivront » et « les Iraniens coopèrent actuellement dans la délivrance de visas », a-t-il précisé. 

Son ministre des Affaires étrangères, François-Philippe Champagne, avait pour sa part déclaré la veille que le Canada et d’autres pays dont des ressortissants ont été tués dans l’écrasement d’avion à Téhéran voulaient «parler d’une seule voix».

Dans cet esprit, le gouvernement canadien a formé et dirige un Groupe international de coordination pour les familles du vol PS752 qui a eu sa première réunion hier et qui se réunira une deuxième fois aujourd’hui..

«La communauté internationale exige de la transparence, avait alors déclaré M. Champagne, ajoutant que le monde regarde ce que le gouvernement iranien fait actuellement.», a réitérant la demande du gouvernement canadien d’une enquête «complète et approfondie» afin que « toute la lumière soit faite dans ce dossier dans un esprit de transparence et de justice», enquête à laquelle Ottawa veut participer..

«C’est à l’Iran maintenant de démontrer si elle entend coopérer dans cette enquête-là et de faire toute la lumière sur les causes. Le monde est en train de regarder. Le monde a besoin de réponses à ces questions-là.», avait conclu le chef de la diplomatie canadienne.

Vendredi, M. Trudeau, qui a rencontré vendredi, loin des caméras, des familles de victimes à Toronto, qui à Toronto abrite la plus importante communauté iranienne du Canada (environ 100.000 personnes sur les 210.000 dans tout le pays), soit l’une des plus importantes d’Amérique du Nord après Los Angeles. 

Le nombre de victimes canadiennes annoncé qui était de 63 a été révisé à 57 après un nouveau décompte et une vérification plus minutieuse des documents de voyage, des dates de naissance et d’autres informations.

C’est, après l’Iran, le Canada qui avait le plus grand nombre de ressortissants à bord de l’avion abattu par un tir de missile que les autorités iraniennes attribue maintenant à une «erreur humaine». Cet événement est le plus meurtrier impliquant des Canadiens depuis l’attentat contre un Boeing 747 d’Air India en 1985 (268 Canadiens tués), et a provoqué une immense émotion au Canada.

Au Canada, de nombreuses veillées aux chandelles ont été organisées dans tout le pays, notamment à Montréal, Ottawa, Toronto et Edmonton (ouest) d’où étaient originaires la plupart des victimes. Parmi elles de nombreux étudiants ou universitaires. 

Tous les passagers et les membres de l’équipage du vol PS752 de la Ukrainian International Airlines sont morts dans l’écrasement du Boeing 737, peu de temps après le décollage de l’aéroport de Téhéran, mercredi matin. Des 176 personnes à bord du vol PS752, soit 167 passagers et 9 membres d’équipage, 82 étaient Iraniens, 57 Canadiens, et les autres Ukrainiens, Suédois, Afghans, Allemands et Britanniques.

Le guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, et président iranien Hassan Rohani ont promis de « traduire en justice » les coupables de la catastrophe du Boeing de ligne ukrainien abattu par un missile iranien.  

M. Rohani «a assuré que toutes les personnes impliquées dans la catastrophe aérienne seront traduites en justice».

Kiev satisfaite de son côté de l’ouverture de Téhéran et de son enquête

Les équipes de secours le 8 Janvier 2020 sur le site du crash d’un avion de ligne ukrainien à Téhéran après son décollage. [AFP]

De son côté, l’Ukraine a exigé elle aussi que l’Iran punisse les coupables et indemnise les victimes après son aveu d’avoir abattu l’avion de ligne, mais elle s’est aussi dite satisfaite de l’ouverture de Téhéran et de son enquête.

Après que Téhéran a reconnu avoir abattu mercredi le Boeing 737 de la compagnie Ukraine Airlines International (UAI), «une erreur impardonnable», le chef de l’État ukrainien dans un message publié sur son compte Facebook a martelé que Téhéran devait désormais s’assurer que justice soit rendue.

«Nous attendons de l’Iran […] que les coupables soient traduits en justice», «le paiement de compensations» et «le retour des corps des victimes», a écrit M. Zelensky.

Quelques heures plus tard, Kiev a souligné que les autorités iraniennes avaient fait preuve d’ouverture «depuis le début» en donnant toutes les informations nécessaires aux experts ukrainiens déployés sur place pour faire la lumière sur les circonstances de la catastrophe.

«Prompte et objective»

«Nos spécialistes en Iran ont eu accès à toutes les photos et vidéos et aux autres informations nécessaires pour analyser les processus en cours à Téhéran», a indiqué la présidence ukrainienne.

«Nous avons suffisamment de données pour comprendre que l’enquête sera prompte et objective», a-t-elle ajouté.

Le vol PS752 reliant Téhéran à Kiev a donc été abattu très vite après son décollage, dans un contexte de tensions militaires croissantes dans la région. Ce jour-là, l’Iran avait pris pour cible des bases hébergeant des soldats américains en Irak en représailles au raid ayant tué le général iranien Qassem Soleimani.

En 2002, un charter ukrainien effectuant un vol entre Kharkiv (centre de l’Ukraine) et Ispahan (centre de l’Iran) avait percuté une montagne sur le territoire iranien tuant les 44 personnes à bord, principalement employées ukrainiens et russes de l’avionneur Antonov.  

L’écrasement de mercredi est un traumatisme d’autant plus grand pour l’Ukraine qu’il lui rappelle la catastrophe du vol MH17 de Malaysia Airlines, qui s’est écrasé en 2014 au-dessus de la zone de conflit armé avec les séparatistes prorusses dans l’Est ukrainien, faisant 298 morts.  

Selon les enquêteurs internationaux, cet avion a été abattu par un missile BUK provenant de la 53e brigade antiaérienne russe, mais Moscou et les rebelles continuent de démentir toute responsabilité.

«Jouer à la guerre»

«L’Iran s’est avéré plus civilisé que la Russie […] Téhéran a reconnu sa culpabilité en trois jours, tandis que la Russie continue à tenter de se tirer d’affaire», a jugé sur Facebook le député ukrainien pro-occidental Volodymyr Ariev.

La compagnie aérienne UAI a pour sa part reproché à Téhéran de ne pas avoir fermé l’aéroport de la capitale, à l’heure où l’Iran visait les troupes américaines en Irak.

«C’est de l’irresponsabilité absolue. Vous voulez jouer à la guerre ? Jouez-y, mais attention autour il y a des civils ! Ils étaient obligés de fermer l’aéroport ! Obligés ! Après, ils pouvaient tirer tant qu’ils le voulaient», s’est emporté lors d’une conférence de presse samedi à Kiev le vice-président de la compagnie, Igor Sosnovsky.

Il a exigé des «aveux complets» de l’Iran car aucune mesure de sécurité particulière n’avait été décrétée. «L’équipage [du Boeing] a agi en appliquant strictement les décisions du contrôleur aérien», a-t-il dit.

«Malheureusement, notre avion s’est retrouvé au mauvais endroit au mauvais moment», a ajouté amèrement le patron de UAI Ievgeniï Dykhné.  

Une manifestation étudiante à Téhéran dispersée

Un rassemblement le 11 janvier à la prestigieuse université Amir Kabir de Téhéran, s’est transformé en manifestation de colère, [AFP]

Pendant ce temps, la police iranienne a dispersé samedi des étudiants qui ont scandé à Téhéran des slogans «destructeurs» et «radicaux» lors d’un rassemblement à la mémoire des victimes à bord du Boeing ukrainien abattu mercredi «par erreur» par l’Iran, selon l’agence de presse iranienne Fars.

Selon des journalistes de l’AFP sur place, plusieurs centaines d’étudiants se sont rassemblés en début de soirée en réponse à une invitation à honorer les victimes de cette catastrophe majoritairement des Iraniens et des Canadiens, dont des binationaux.

Le rassemblement, à la prestigieuse université Amir Kabir de Téhéran, s’est transformé en manifestation de colère. La foule a lancé des slogans dénonçant «les menteurs» et réclamant des poursuites contre les responsables du drame et ceux qui, selon les manifestants, ont tenté de le couvrir.

Selon Fars, proche des ultraconservateurs, les étudiants en colère ont déchiré une des nombreuses affiches en l’honneur du général iranien Qassem Soleimani, tué le 3 janvier dans l’attaque de drone américaine à Bagdad.

Pour la République islamique d’Iran, ce chef de la Force Qods, chargée des opérations extérieures des Gardiens de la Révolution (l’armée idéologique iranienne), fait figure de « martyr vivant » et de héros.

L’agence Fars a publié plusieurs photos du rassemblement et une autre montrant une bannière déchirée à l’effigie d’un Soleimani souriant.

La police «a dispersé» les étudiants lorsqu’ils sont sortis de l’université et ont commencé à «bloquer la rue et créer un embouteillage», a indiqué Fars.

Fait extrêmement rare, la télévision d’État a fait mention de cette manifestation à l’antenne, et relevé que les étudiants avaient scandé des «slogans antirégime».

Une vidéo impossible à authentifier circulait samedi soir sur les réseaux sociaux de ce qui pourrait être la police tirant des gaz lacrymogènes sur les manifestants. La vidéo montre notamment un homme se relevant après avoir été apparemment touché par un projectile à la jambe.

Par ailleurs, l’ambassadeur du Royaume-Uni en Iran a été brièvement arrêté en marge de cette manifestation, a annoncé le ministre des Affaires étrangères Dominic Raab, qui a dénoncé « une violation flagrante de la législation internationale ». Selon le Daily Mail, l’ambassadeur a été interpellé pour avoir prétendument « incité » les manifestants à Téhéran qui exprimaient leur colère.

Les Etats-Unis ont appelé l’Iran à s’excuser pour cette arrestation.

*Avec AFP