Washington espère avoir rétabli une capacité de dissuasion face à l’Iran

Le ministre américain de la Défense Mark Esper (G) et le chef d'état-major Mark Milley (D) arrivent au Congrès américain à Washington le 8 janvier 2020 pour informer les élus sur les tensions avec l'Iran. [AFP]
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Les Etats-Unis espèrent avoir rétabli une capacité de dissuasion vis-à-vis de l’Iran avec l’élimination retentissante du général iranien Qassem Soleimani, mais des doutes subsistent sur la volonté et la capacité de Téhéran à contrôler les agissements des milices pro-iraniennes dans la région.

« Avec les frappes que nous avons menées contre les Brigades du Hezbollah fin décembre et ensuite notre opération contre Soleimani, je pense que nous avons rétabli un certain niveau de dissuasion avec eux », a déclaré mercredi à la presse le ministre américain de la Défense, Mark Esper.

Les Etats-Unis s’attendent à ce que les milices chiites irakiennes continuent à mener des opérations contre les forces américaines en Irak, « qu’elles soient dirigées directement ou non par l’Iran », a-t-il poursuivi. Il faudra alors « réagir fermement pour nous assurer que nous maintenons ce niveau de dissuasion à un niveau élevé », a conclu M. Esper.

Le chef d’état-major américain, le général Mark Milley, est apparu plus réservé sur l’effet dissuasif de l’élimination du général Soleimani.

« Je pense qu’il est probablement trop tôt pour le dire », a-t-il déclaré, soulignant que les tirs de missiles iraniens sur des bases abritant des soldats américains en Irak dans la nuit de mardi à mercredi étaient « destinés à tuer ».

Après la destruction en juin d’un drone américain dans le détroit d’Ormuz, Donald Trump avait rejeté les avis de ses conseillers qui le poussaient à bombarder l’Iran et il s’était aussi abstenu de répliquer mi-septembre à des attaques contre des installations pétrolières saoudiennes attribuées à l’Iran.

Mais la mort d’un sous-traitant américain le 27 décembre dans une attaque à la roquette contre une base militaire irakienne à Kirkouk, dans le nord de l’Irak, a changé la donne. L’armée américaine a bombardé deux jours plus tard des installations en Irak et en Syrie des Brigades du Hezbollah, une milice pro-iranienne que Washington tenait responsable de la mort de son ressortissant. 

« Trop tôt pour crier victoire »

La frappe américaine, qui avait fait 25 morts, avait été suivie d’une prise d’assaut inédite de l’ambassade des Etats-Unis par des manifestants pro-iraniens et le 3 janvier, le président américain prenait le monde par surprise en faisant tuer le puissant général iranien Qassem Soleimani, l’architecte de la stratégie expansionniste iranienne au Moyen-Orient.

Habituellement critique de Donald Trump, l’ex-directeur de la CIA, le général à la retraite David Petraeus, avait applaudi. « C’est un effort remarquable pour rétablir une capacité de dissuasion, ce qui évidemment n’a pas été le cas avec les réponses relativement insignifiantes jusqu’à maintenant », a-t-il déclaré à la revue Foreign Policy.

Mercredi, la réponse iranienne à cette élimination a été jugée relativement proportionnée: l’Iran a tiré plusieurs missiles sur des bases de la coalition internationale abritant des soldats américains en Irak, sans faire de victimes.

« Je pense vraiment que l’administration (Trump) a réussi à convaincre les Iraniens d’éviter une guerre plus large », indique à l’AFP l’ex-diplomate américain Nicholas Burns, aujourd’hui professeur à Harvard.

Mais « il est beaucoup trop tôt pour crier victoire », ajoute cet ancien conseiller de George W. Bush. « Les Iraniens ont montré dans le passé qu’ils pouvaient utiliser des forces supplétives pour attaquer les Etats-Unis et d’autres. Ils pourraient le faire dans les prochaines semaines ou les prochains mois. »

Pour Kaleigh Thomas, du centre de recherche Center for a New American Security, « l’Iran pourrait à court terme apparaître un peu plus prudent ».

Le pays a « testé les limites américaines » dans le passé, précise à l’AFP cette spécialiste du Moyen-Orient. 

Avec la mort du général Soleimani, qui a pris l’Iran « par surprise », le pays « sera peut-être moins confiant », ajoute-t-elle. Mais cette opération « l’a aussi motivé à agir et à trouver des moyens de faire souffrir les Etats-Unis. (…) Ceci n’est que le début ».

Carte d’Irak et d’Iran montrant les principaux développements dans l’escalade militaire entre les Etats-Unis et l’Iran. [AFP]

Les responsables de l’administration ne convainquent pas le Congrès

Les démocrates organiseront jeudi un vote controversé au Congrès américain sur un texte visant à empêcher Donald Trump de faire la guerre à l’Iran, Washington retrouvant ses profondes divisions politiques après un rare moment d’union pour appeler à la désescalade.    

Le président américain a beau avoir dépêché certains de ses plus hauts responsables sur la colline du Capitole pour informer à huis clos les parlementaires de tous bords sur l’Iran, rien n’y a fait. 

Les lignes partisanes ont largement défini les conclusions des parlementaires à la sortie des briefings.

Pour la plupart des républicains, le secrétaire d’Etat Mike Pompeo, le chef du Pentagone Mark Esper, la directrice de la CIA Gina Haspel et le chef d’état-major américain, le général Mark Milley, ont donné un exposé « très utile » et convaincant. 

Mais pour une majorité de démocrates, ils ont laissé de « nombreuses questions sans réponses ». 

« Nos inquiétudes n’ont pas été levées », a tranché Nancy Pelosi, puissante présidente de la Chambre des représentants, contrôlée par les démocrates.  

La chambre basse se prononcera donc jeudi sur une résolution « visant à limiter les actes militaires du président à l’égard de l’Iran », a-t-elle annoncé. 

Ce texte passera en commission dès mercredi soir. L’heure du vote en séance plénière n’a pas encore été fixée.

Ce texte a moins de chances de passer ensuite le cap du Sénat, contrôlé par le camp républicain du locataire de la Maison Blanche.

Même si une rare voix est sortie indignée du briefing: le sénateur républicain Mike Lee.

« Il est inacceptable que de hauts responsables de l’exécutif, je me fiche qu’ils soient de la CIA ou du ministère de la Défense, ou autre, viennent nous dire que nous ne pouvons pas discuter et débattre du bien-fondé d’une intervention militaire avec l’Iran », s’est-il emporté. 

« Cela va à l’encontre des valeurs américaines » et « c’est anticonstitutionnel ».

Précisant qu’il était entré à la réunion sans savoir s’il voterait pour une résolution similaire à celle de la Chambre, il a lâché qu’après ce briefing « insultant », son choix était fait: il la soutiendra si et quand elle sera présentée au Sénat. Un autre républicain anti-interventionniste, Rand Paul, devrait aussi le faire.

Une « frappe disproportionnée »  

En annonçant qu’elle organiserait ce vote jeudi, Nancy Pelosi a une nouvelle fois reproché à Donald Trump d’avoir fait tuer la semaine dernière le puissant général iranien Qassem Soleïmani à Baghdad: Il s’agissait d’une « frappe militaire disproportionnée et provocatrice » décidée « sans consulter le Congrès ».

« Cet acte a mis en danger nos militaires, diplomates et concitoyens en créant le risque d’une grave escalade des tensions avec l’Iran », alors même que le président Trump « a démontré qu’il n’avait aucune stratégie cohérente », a-t-elle déploré.

De nombreux membres de l’opposition démocrate s’interrogeaient sur la légalité de la frappe pour éliminer Soleimani, et sur la réalité d’attaques « imminentes » que le général iranien préparait, selon l’administration américaine, contre les intérêts américains.

Les informations confidentielles transmises par ces hauts responsables ne les ont pas convaincus. 

« Je repars non seulement insatisfait mais avec de vraies inquiétudes », a déclaré le sénateur Robert Menendez. 

« Je ne pense pas que les Etats-Unis soient plus en sécurité » après la mort du général Soleimani, a renchéri la sénatrice Elizabeth Warren, candidate pour la primaire démocrate dans la course à la Maison Blanche.

Mais la plupart des républicains se disaient convaincus. 

L’ancien candidat à la primaire républicaine contre Donald Trump, Ted Cruz, a dit avoir reçu « un volume considérable d’information sur la menace imminente », qui aurait visé, selon lui, « des Américains, des militaires, au Moyen-Orient ».