A Hanau après les fusillades, stupeur et interrogations

Le président allemand Frank-Walter Steinmeier dépose une gerbe en hommage aux victimes de la tuerie à Hanau, le 20 février 2020. [AFP]
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« J’aurais pu faire partie des victimes! »: des dizaines d’habitants sous le choc se sont recueillis jeudi près des lieux de la double fusillade raciste qui a tué neuf personnes à Hanau, une ville multiculturelle près de Francfort.

« J’ai entendu des bruits et je pensais que c’était les derniers pétards du Nouvel an qui étaient utilisés… puis en allant sur mon balcon j’ai vu partout des lumières bleues! », raconte à l’AFP Inge Bank, 82 ans.

Habitante d’Hanau depuis 10 ans, elle ne comprend toujours pas comment un Allemand de 43 ans, Tobias R., a pu tirer sur un bar à chicha de la ville, le Midnight, puis gagner en voiture un deuxième établissement à deux kilomètres, l’Arena Bar.

Là, après avoir sonné à la porte, il a tué cinq personnes présentes dans la zone fumeur, dont une femme, faisant au total neuf morts et six blessés dans ces deux lieux.

– ‘Belles paroles’ –

Les victimes, dont certaines sont d’origine ou de nationalité étrangère, avaient entre 21 et 44 ans, selon le parquet antiterroriste. Un Bosnien et un Bulgare figurent parmi elles, de même que cinq Turcs.

« C’est une partie de nous qui n’est plus là », a témoigné auprès de l’AFP un cousin d’une des victimes. Et ce vide ne pourra être comblé « dans la vie de tous les jours, ni par les si belles paroles des grands politiciens », a-t-il fustigé, regrettant que le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) soit toléré en Allemagne.

« Racisme égal AfD, nazisme égal AfD, et si l’AfD est légale en Allemagne, alors le racisme et le nazisme sont légaux eux aussi », s’est-il emporté.

Un peu plus loin, Ahmed, 30 ans, a du mal à retenir ses larmes.

« C’est un bar tout à fait normal, moi-même je vais y acheter mes cigarettes! (…) Je suis choqué ! Je connais bien certaines des personnes qui étaient là », se lamente-t-il. « J’aurais pu faire partie des victimes ».

En fin de matinée, la police scientifique avait dû recouvrir d’une bâche un tag laissé par le tueur présumé faisant la publicité de son site internet personnel sur un mur blanc.

C’est sur son site que Tobias R. a publié un manifeste de 24 pages dans lequel il tient un discours raciste, appelant à l’extermination des peuples de 24 pays, tout en se disant observé depuis l’enfance par une « organisation secrète » et en développant des thèses conspirationnistes.

Au fur et à mesure de la journée, fleurs et bougies ont été déposées près des lieux du drame, toujours barrés par un important dispositif policier.

– Dernier hommage –

Plusieurs proches des victimes mais aussi des habitants de la ville s’y sont recueillis tout au long de la journée, se prenant parfois dans les bras, en pleurs.

« Je suis très triste parce que la Hesse et tout particulièrement Hanau est connue pour accueillir des gens de différentes religions et nationalités », gémit Sabuhr Alizadeh, un Afghan de 20 ans, habitant depuis 4 ans dans la ville.

« Bien sûr que tout cela nous inquiète. On ne pense jamais que cela puisse arriver ici, devant notre porte. Quel drame », s’exclame Baran Celik, 27 ans, né a Hanau.

Beaucoup se dirigeaient vers la marche funèbre tenue jeudi en début de soirée sur la place du marché, à laquelle se sont joints entre autres le chef de l’Etat allemand Frank-Walter Steinmeier et le maire d’Hanau, le social-démocrate Claus Kaminsky.

Dans toute l’Allemagne, plus de 50 rassemblements ont rendu un dernier hommage aux victimes.

Ce que l’on sait du suspect

Dans cette image tirée d’une vidéo non datée, un homme s’identifiant comme Tobias Rathjen s’exprime à la caméra de son ordinateur. [Capture d’écran]

L’unique suspect de la double tuerie de Hanau, qui a fait neuf morts mercredi soir dans le centre de l’Allemagne, apparaît comme un paranoïaque au discours raciste, éduqué et adepte de théories conspirationnistes.

Avant d’être retrouvé sans vie auprès du corps de sa mère, Tobias R., 43 ans, a laissé derrière lui une vidéo et un manifeste de 24 pages, que l’AFP a pu consulter.

Les autorités l’ont identifié seulement comme Tobias R., mais les médias allemands, qui l’ont retracé, indiquent qu’il s’agit de Tobias Rathjen, 43 ans, qui a mis en ligne un manifeste où il appelle à exterminer «complètement» «plusieurs races et cultures vivant parmi nous».

Peter Neumann, spécialiste du terrorisme au King’s College de Londres, décrit sur Twitter, à partir des mêmes sources, une personnalité «d’extrême droite» avec «un important problème de santé mentale».

Voilà ce que l’on sait du suspect et de son mobile.

Qui est Tobias Rathjen ?

Rathjen se présente sur son site internet comme un Allemand né en 1977 à Hanau, une ville de près de 100 000 habitants du centre de l’Allemagne. Il y a grandi et effectué sa scolarité.

Après son baccalauréat, il a suivi une formation de conseiller bancaire à Francfort puis a fait des études de gestion à Bayreuth (Bavière) entre 2000 et 2007.

Selon plusieurs témoignages recueillis par l’AFP à Hanau, l’auteur de la double fusillade habitait très près du deuxième bar visé, dans un quartier populaire.

«Surveillé depuis toujours»

Dans son manifeste, où apparaissent des dessins au trait minutieux censés le représenter dans différentes situations de sa vie, il assure avoir été constamment espionné depuis son enfance par une «organisation secrète» qui pouvait «lire dans ses pensées».  

Parmi les «pensées» qu’il prétend avoir vu se réaliser, il évoque pêle-mêle: les guerres en Irak et en Afghanistan déclenchées par les États-Unis ; son souhait, « réalisé » en 2004, de voir Jürgen Klinsmann devenir sélectionneur de l’équipe allemande de football et plusieurs films hollywoodiens dont il avait imaginé le scénario («Allô maman, ici bébé», «The Cell», «Starship Troopers», etc.).

«Rien de tout cela ne peut être une coïncidence», y estime-t-il, précisant qu’il a porté plainte à trois reprises, en vain.

Sa surveillance continuelle explique, selon lui, qu’il soit toujours resté célibataire. Il ne reprend néanmoins aucune rhétorique visant les femmes en général, à la différence de la mouvance misogyne des «incels» («célibataires involontaires»).

Motivations xénophobes

Dans son manifeste, il appelle à «anéantir» la population d’au moins 24 pays, dans le Maghreb, le Moyen-Orient, notamment celle d’Israël, et d’Asie du Sud, avançant des thèses racialistes.

Dans sa vision du monde, l’existence de ces «groupes ethniques» est «en soi une erreur fondamentale».

Sa haine des étrangers pourrait être née quand, à 22 ans, en formation bancaire, il dit avoir subi un braquage. Pendant l’identification des suspects, «90 % des personnes qui seront présentées sont étrangères», affirme-t-il.  

Convaincu de la suprématie du peuple allemand et admirateur du président américain Donald Trump, il enjoint les États-Unis à prendre la tête du combat pour «sauvegarder l’Occident», notamment pour contrer l’influence grandissante de la Chine.

Complotisme

Dans une vidéo postée sur YouTube une semaine avant ses crimes, supprimée depuis, il avait appelé en anglais «tous les Américains» à «se réveiller», prétendant que leur «pays est sous le contrôle de sociétés secrètes invisibles» qui utilisent des «méthodes maléfiques inconnues comme le contrôle des esprits».  

Filmé devant un fauteuil marron, un mur de classeurs vieillots et un petit lit, il parle également de l’existence de «bases militaires souterraines» dans lesquelles certaines personnes font «l’éloge du diable», «maltraitent, torturent et tuent de petits enfants».  

Son site internet personnel comportait également des sections sur des personnes disparues, sur les recherches prétendument secrètes du gouvernement américain concernant les extraterrestres ou sur les expériences psychologiques de la CIA dans les années 1950 et 1960.