Afghanistan: un accord Etats-Unis/talibans et des incertitudes

Le commandant des forces américaines et de l'OTAN le général Austin Scott Miller (c) salue un jeune garçon à Kaboul, le 26 février 2020. [AFP]
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Washington et les talibans doivent signer samedi à Doha un accord visant à préparer une sortie des Etats-Unis de la plus longue guerre de leur histoire et à lancer des discussions de paix inter-afghanes.

L’accord sera présenté comme le début d’une nouvelle ère pour l’Afghanistan, pays pauvre ravagé par la guerre depuis 40 ans, et laisse entrevoir la fin de l’intervention américaine lancée le 7 octobre 2001 en réponse aux attentats du 11-Septembre.

Mais personne ne sait de quoi sera fait l’avenir du pays après l’accord, avec des interrogations sur les intentions réelles des talibans et la capacité des protagonistes afghans à mettre fin à la crise politique.

Plus de 100.000 civils afghans ont été tués ou blessés au cours de la dernière décennie, selon l’ONU, et le conflit a coûté aux contribuables américains plus de 1.000 milliards de dollars (environ 914 mds d’euros) en frais militaires et de reconstruction depuis 2001.Les négociations entre les talibans et les Etats-Unis, avec l’intermédiaire qatari, ont échoué à plusieurs reprises en raison de la violence qui continue de faire rage en Afghanistan.

Bien que le contenu de l’accord n’ait pas été dévoilé, on s’attend à ce que le Pentagone commence à retirer des troupes d’Afghanistan, où sont actuellement basés entre 12.000 et 13.000 hommes. Les Etats-Unis ont déclaré qu’un premier retrait au cours des prochains mois concernerait environ 8.600 soldats.

D’autres retraits pourraient suivre. Ils dépendraient des progrès des pourparlers de paix entre le gouvernement du président Ashraf Ghani et les talibans. Pour le moment, ces derniers considèrent le gouvernement comme une marionnette des Américains.

«Opportunité historique»

Chronologie de l’intervention américaine en Afghanistan depuis 2001 . [AFP]

Les insurgés sont également censés garantir que l’Afghanistan ne sera plus utilisé par des groupes jihadistes tels qu’Al-Qaïda et le groupe Etat islamique (EI) pour lancer des attaques à l’étranger.

L’implantation d’Al-Qaïda sur le sol afghan avec la bénédiction des talibans a été la raison principale de l’intervention américaine du pays. 

La signature de l’accord programmée pour samedi intervient après une trêve partielle d’une semaine en Afghanistan destinée à instaurer la confiance entre les belligérants et à montrer que les talibans peuvent contrôler leurs forces.

En dépit d’attaques isolées dans les zones rurales, le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo a estimé mardi que la période de trêve « fonctionnait ». « Nous sommes à l’orée d’une opportunité historique pour la paix », a-t-il déclaré. 

Jusqu’à 30 pays devraient être représentés lors de la signature de l’accord à Doha mais le gouvernement afghan n’enverra pas de délégué.

« Le gouvernement n’est pas là, nous ne faisons pas partie de ces négociations. Nous n’avons pas confiance dans les talibans », a expliqué à l’AFP un responsable afghan.

Les problèmes de confiance entre les deux parties afghanes alimentent le climat de crise politique, et les Etats-Unis refusent de soutenir pleinement la réélection d’Ashraf Ghani, des mois après un scrutin entaché d’allégations de fraude.

«Fatigué de la guerre»

Donald Trump a promis à plusieurs reprises de ramener les troupes américaines au pays et de mettre fin aux guerres « stupides » de l’Amérique.

Mais les analystes craignent une situation ingérable. Washington « va déclarer la victoire » et, si des problèmes surgissent, « dira +c’est la faute des Afghans+ », a déclaré à l’AFP Colin Clarke, chercheur au centre de réflexion Soufan Center.

« Quel intérêt les talibans ont-ils à respecter l’accord une fois qu’ils auront obtenu ce qu’ils veulent, à savoir le retrait des Etats-Unis ? », s’est-il interrogé.

Les Etats-Unis et les talibans étaient sur le point de s’entendre après la fin d’un neuvième cycle de négociations mais en septembre 2019, Donald Trump a torpillé le processus après la mort d’un militaire américain dans une attaque à Kaboul attribuée aux insurgés.

L’imprévisibilité du président américain pourrait faire échouer l’accord de Doha à la dernière minute, bien qu’il ait promis de mettre son nom sur un accord si la trêve partielle se prolongeait.

De son côté, le chef adjoint des talibans, Sirajuddin Haqqani, a écrit dans un éditorial paru dans le New York Times la semaine dernière que « tout le monde est fatigué de la guerre ». 

« Les meurtres et les mutilations doivent cesser », a ajouté cet homme à la tête du réseau Haqqani, un groupe qualifié de terroriste par les États-Unis et considéré comme la branche la plus sanglante des rebelles.

Afghanistan: de nombreux défis militaires à relever malgré l’accord de paix

Le commandant des forces américaines et de l’OTAN le général Austin Scott Miller (c) salue un jeune garçon à Kaboul, le 26 février 2020. [AFP]

Après la signature d’un accord avec les talibans, les Etats-Unis resteront confrontés à de nombreux défis sur le plan militaire en Afghanistan, du retrait de leurs forces au désarmement des insurgés et à leur intégration dans l’armée nationale.

Pour préserver la sécurité des forces américaines sur le terrain, le retrait sera très progressif et le plus discret possible, indique-t-on au Pentagone, en donnant pour exemple la réduction des forces américaines en Syrie l’an dernier, qui s’est déroulée sans incident notable, mais sans témoin.

L’accord avec les talibans, qui doit être signé samedi à Doha, laisse entrevoir une fin à la guerre en Afghanistan, lancée le 7 octobre 2001 en réponse aux attentats du 11-Septembre. Elle est la plus longue que les Etats-Unis aient jamais menée.

Cet accord prévoit que les États-Unis s’engagent à retirer d’ici la fin de l’été une partie de leurs 12.000 à 13.000 militaires actuellement déployés en Afghanistan pour n’en garder initialement que 8.600, tout retrait supplémentaire étant lié à des progrès politiques inter-afghans.

L’objectif est d’éviter de faire des militaires américains restants une cible pour les talibans ou des jihadistes d’Al-Qaïda ou du groupe Etat islamique qui opèrent dans le pays, précisent des sources militaires ayant requis l’anonymat.

Risque de dérapage

La situation pourrait déraper si les forces américaines se retiraient avant qu’un accord politique entre les talibans et le gouvernement afghan soit mis en oeuvre, a prévenu un ancien conseiller de l’état-major américain, Carter Malkasian.

« Une fois que nous serons partis, les talibans pourraient juger que l’équilibre des forces a changé et qu’ils veulent dénoncer l’accord et reprendre les armes contre l’armée afghane », a-t-il averti au cours d’une récente conférence du Council on Foreign Relations. 

L’accord étant basé sur des garanties sécuritaires des talibans, les insurgés devront contrôler leurs troupes sur le terrain au risque de voir certains d’entre eux tenter de faire dérailler le processus, a noté l’ancienne conseillère du Pentagone, Michèle Flournoy.

Il y a toujours « le risque du saboteur du côté taliban, le combattant local qui ne veut pas rendre les armes », c’est pourquoi l’accord de paix comprend des mécanismes de communication entre les deux parties en cas d’incident, a-t-elle noté au cours de la même conférence.

Confiance dans les talibans?

L’armée américaine a prévu de garder des éléments des forces spéciales pour poursuivre la lutte contre Al-Qaïda et l’EI, ce qui implique qu’à terme, elle mène des opérations « antiterroristes » dans des zones sous le contrôle des talibans. 

C’est pourquoi l’accord prévoit des « mesures d’instauration de confiance » entre les deux parties, et les militaires américains ne cachent pas leur scepticisme sur leurs chances d’avoir un jour suffisamment confiance dans les talibans pour coopérer avec eux contre l’EI ou Al-Qaïda.

Questionné mercredi à ce sujet par des élus du Congrès, le chef d’état-major américain, le général Mark Milley, a noté qu’il « soutenait la signature d’un accord de paix avec les talibans ». « Mais je n’approuverai pas le partage de renseignement avec eux », a-t-il ajouté.

Le défi de la réintégration

Le plus grand défi sera de réintégrer les talibans dans la société afghane après près de 20 ans de guerre, nombre d’entre eux n’ayant connu que le métier des armes, explique à l’AFP James Dobbins, ancien conseiller de George W. Bush et de Barack Obama pour l’Afghanistan.

Un accord de paix durable « va nécessiter qu’ils partagent le pouvoir, ça veut dire qu’ils vont devoir intégrer les talibans au sein de l’armée afghane », ajoute-t-il. « Ce ne sont pas des choses faciles ».

Dans un rapport publié fin 2019, l’Inspecteur général pour la reconstruction de l’Afghanistan (Sigar), John Sopko, soulignait que « la réintégration, lorsque les combattants doivent revenir à la vie civile, se faire accepter par leur communauté, et trouver une source de revenus stable, est un processus long et complexe ». 

Les Etats-Unis devront donc être prêts à investir massivement dans un programme de reconstruction du pays, sans quoi les quelque 60.000 talibans actuellement lourdement armés « seraient déçus de ne pas toucher les dividendes de la paix (et) pourraient replonger dans la violence », a ajouté M. Sopko.

« Il y a encore tant à négocier, que je pense que c’est un processus qui prendra plusieurs années », conclut James Dobbins. L’accord avec les Etats-Unis « est un début encourageant », dit-il.