Double fusillade: Merkel dénonce le «poison» du racisme en Allemagne

Au moins neuf morts dans deux fusillades à Hanau, près de Francfort, dans le centre de l'Allemagne, le 19 février 2020. [AFP]
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Angela Merkel a fustigé jeudi le «poison» du racisme en Allemagne après la double fusillade qui a fait neuf morts à Hanau, près de Francfort, liant cet acte à d’autres attentats d’extrême droite commis dans son pays.

«Le racisme est un poison, la haine est un poison. Et ce poison existe dans notre société, des actes de la NSU jusqu’au meurtre de Walter Lübcke et aux assassinats de Halle», a déclaré la chancelière.

Elle évoque ainsi, respectivement, la série de meurtres et d’attentats d’un trio néonazi entre 2000 et 2011, le meurtre en juin dernier d’un élu promigrants appartenant au parti conservateur de Mme Merkel, puis l’attaque ayant visé une synagogue qui a fait deux morts en octobre.

«Nous nous opposons avec force et détermination à tous ceux qui tentent de diviser l’Allemagne», a-t-elle ajouté, insistant sur «les droits et la dignité de chaque personne dans notre pays», sans distinction «d’origine ou de religion».

Reconnaissant qu’il était «trop tôt» pour faire toute la lumière sur ce crime, «il y a de nombreuses indications selon lesquelles l’auteur a agi mû par des idées d’extrême droite, racistes, par haine contre des personnes d’origine, de croyance ou d’apparence différentes».

Le parquet antiterroriste s’est saisi jeudi matin de l’enquête sur cette double fusillade, évoquant une motivation probablement «xénophobe». L’unique suspect a été retrouvé mort chez lui, laissant une lettre de revendication et une vidéo, aux côtés du corps de sa mère.

La menace d’un terrorisme d’extrême droite, sous-estimée dans les années 2000 lorsque les meurtres par la NSU de huit immigrés turcs, d’un Grec et d’une policière allemande étaient à tort traités comme des règlements de comptes, inquiète de plus en plus les autorités allemandes.

Vendredi dernier, 12 membres d’un groupuscule d’extrême droite ont été arrêtés dans le cadre d’une vaste enquête antiterroriste. Ils sont soupçonnés d’avoir planifié des attaques de grande ampleur contre des mosquées sur le modèle de l’auteur de l’attaque de Christchurch en Nouvelle-Zélande qui, en mars 2019, avait tué 51 personnes dans deux mosquées en se filmant en direct.

Montée des attaques xénophobes ces dernières années

L’Allemagne, où neuf personnes ont été tuées mercredi soir dans deux fusillades visant des bars à chicha à Hanau connaît une recrudescence des attaques racistes et antisémites, dont plusieurs meurtrières ces dernières années.

Des précédents récents

Le 9 octobre 2019, deux personnes sont tuées et deux gravement blessées lors d’une tentative d’assaut contre une synagogue à Halle (est) le jour du Yom Kippour.  

Après avoir échoué à pénétrer dans l’édifice où se trouvaient une cinquantaine de personnes, Stephan Balliet, extrémiste de droite, abat une passante puis un jeune homme dans un restaurant de kébabs. Il avait publié sur l’internet un « manifeste » exprimant ses vues antisémites.  

Le 2 juin 2019, Walter Lübcke, élu local et haut fonctionnaire territorial promigrants, membre du parti de la chancelière Angela Merkel, est tué par balle chez lui dans la banlieue de Kassel (centre). Le meurtrier présumé, Stephan Ernst, est lié à la mouvance néonazie.

Le 26 septembre 2016, Nino Köhler, un sympathisant d’extrême droite, fait exploser deux bombes artisanales devant l’entrée d’une mosquée et sur la terrasse d’un centre de congrès à Dresde (Saxe), sans faire de victime. Il est condamné en août 2018 à près de 10 ans de prison.  

Le 22 juillet 2016, David Ali Sonboly, Germano-Iranien de 18 ans lié à l’extrême droite et fasciné par Anders Behring Breivik (auteur du massacre de 77 personnes en Norvège en 2011), tue neuf personnes près d’un centre commercial de Munich, puis se suicide.  

Montée des actes racistes

En 2018, les actes criminels à caractère xénophobe et antisémite ont augmenté de près de 20 %, selon le ministère allemand de l’Intérieur, qui a recensé cette année-là 7701 actes criminels xénophobes et 1799 antisémites, commis à près de 90 % par des auteurs de milieux d’extrême droite.

À Dresde, huit néonazis soupçonnés d’avoir voulu perpétrer des attentats contre des étrangers et des responsables politiques sont jugés depuis septembre. Ils figurent parmi les hooligans, néonazis et skinheads de Chemnitz (Saxe), théâtre en août 2018 de dérapages anti-migrants. Dans ce Land, le nombre d’agressions commises par l’extrême droite a bondi de 38 % en 2018.

La semaine dernière, 12 membres d’un groupuscule d’extrême droite ont été arrêtés dans le cadre d’une enquête antiterroriste, soupçonnés d’avoir planifié des attaques de grande ampleur contre des mosquées.

Meurtres d’immigrés dans les années 2000

Entre 2000 et 2007, le pays avait connu une série sans précédent depuis 1945 de meurtres de neuf personnes d’origine immigrée, dont huit Turcs ou personnes d’origine turque, et d’une policière, perpétrés par le trio néonazi « Clandestinité nationale-socialiste » (NSU). La seule survivante du groupuscule, Beate Zschäpe, a été condamnée en juillet 2018 à la prison à perpétuité.

L’affaire a été marquée par une cascade de scandales autour de l’enquête, qui a longtemps suivi la seule piste des « règlements de compte communautaires », ainsi que des services de renseignements intérieurs, censés disposer d’indics dans les milieux néonazis et vivement critiqués pour leur aveuglement.

Fusillades de Hanau: ce que l’on sait du suspect

Le corps d’une victime est transporté le 20 février 2020 au lendemain de la fusillade dans des bars à chicha de Hanau. [AFP]

L’unique suspect de la double fusillade de Hanau, qui a fait neuf morts mercredi soir dans le centre de l’Allemagne, apparaît comme un paranoïaque au discours raciste, éduqué et adepte de théories conspirationnistes.

Avant d’être retrouvé sans vie auprès du corps de sa mère, Tobias R., 43 ans, a laissé derrière lui une vidéo et un manifeste de 24 pages, que l’AFP a pu consulter.

Peter Neumann, spécialiste du terrorisme au King’s College de Londres, décrit sur Twitter, à partir des mêmes sources, une personnalité « d’extrême droite » avec « un important problème de santé mentale ».

Voilà ce que l’on sait du suspect et de son mobile.

Qui est Tobias R. ?

Tobias R. se présente sur son site internet comme un Allemand né en 1977 à Hanau, une ville de près de 100.000 habitants du centre de l’Allemagne. Il y a grandi et effectué sa scolarité.

Après son baccalauréat, il a suivi une formation de conseiller bancaire à Francfort puis a fait des études de gestion à Bayreuth (Bavière) entre 2000 et 2007.

Selon plusieurs témoignages recueillis par l’AFP à Hanau, l’auteur de la double fusillade habitait très près du deuxième bar visé, dans un quartier populaire.

«Surveillé depuis toujours»

Dans son manifeste, où apparaissent des dessins au trait minutieux censés le représenter dans différentes situations de sa vie, il assure avoir été constamment espionné depuis son enfance par une « organisation secrète » qui pouvait « lire dans ses pensées ». 

Parmi les « pensées » qu’il prétend avoir vu se réaliser, il évoque pèle-mêle : les guerres en Irak et en Afghanistan déclenchées par les Etats-Unis; son souhait, « réalisé » en 2004, de voir Jürgen Klinsmann devenir sélectionneur de l’équipe allemande de football et plusieurs films hollywoodiens dont il avait imaginé le scénario (« Allô maman, ici bébé », « The Cell », « Starship Troopers », etc.).

« Rien de tout cela ne peut être une coïncidence », y estime-t-il, précisant qu’il a porté plainte à trois reprises, en vain.

Sa surveillance continuelle explique, selon lui, qu’il soit toujours resté célibataire. Il ne reprend néanmoins aucune rhétorique visant les femmes en général, à la différence de la mouvance misogyne des « incels » (« célibataires involontaires »).

Motivations xénophobes

Dans son manifeste, il appelle à « anéantir » la population d’au moins 24 pays, dans le Maghreb, le Moyen-Orient, notamment celle d’Israël, et d’Asie du Sud, avançant des thèses racialistes.

Dans sa vision du monde, l’existence de ces « groupes ethniques » est « en soi une erreur fondamentale ».

Sa haine des étrangers pourrait être née quand, à 22 ans, en formation bancaire, il dit avoir subi un braquage. Pendant l’identification des suspects, « 90% des personnes qui seront présentées sont étrangères », affirme-t-il. 

Convaincu de la suprématie du peuple allemand et admirateur du président américain Donald Trump, il enjoint les Etats-Unis à prendre la tête du combat pour « sauvegarder l’Occident », notamment pour contrer l’influence grandissante de la Chine.

Complotisme

Dans une vidéo postée sur Youtube une semaine avant ses crimes, supprimée depuis, il avait appelé en anglais « tous les Américains » à « se réveiller », prétendant que leur « pays est sous le contrôle de sociétés secrètes invisibles » qui utilisent des « méthodes maléfiques inconnues comme le contrôle des esprits ». 

Filmé devant un fauteuil marron, un mur de classeurs vieillots et un petit lit, il parle également de l’existence de « bases militaires souterraines » dans lesquelles certaines personnes font « l’éloge du diable », « maltraitent, torturent et tuent de petits enfants ». 

Son site internet personnel comportait également des sections sur des personnes disparues, sur les recherches prétendument secrètes du gouvernement américain concernant les extraterrestres ou sur les expériences psychologiques de la CIA dans les années 1950 et 1960.