Même en pleine pandémie, Washington refuse de suspendre les sanctions internationales

Désinfection des rues, le 13 mars 2020 à Téhéran, en Iran, l'un des pays les plus touchés par la pandémie et les sanctions américaines. [AFP]
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Les appels les plus divers n’y ont rien fait: même en pleine pandémie, les Etats-Unis restent sourds aux demandes de suspension des sanctions qui frappent des pays gravement frappés par la crise sanitaire, comme l’Iran, et renforcent même leurs mesures punitives.

Une attitude qui provoque l’incompréhension de nombre d’observateurs.

« Même les pays que nous n’aimons pas vivent sur la même planète », dit à l’AFP Max Abrahams, professeur à la Northeastern University. « Nous devons travailler avec eux pour traiter les problèmes communs. Ce n’est pas dans l’intérêt de la sécurité nationale américaine de voir le coronavirus se propager ».

Huit adversaires parmi les plus farouches de Washington ont justement réclamé une pause dans une lettre à l’ONU, pour combattre l’épidémie de manière « totale et efficace ».

Parmi les signataires, l’Iran, bête noire de l’administration de Donald Trump au Moyen-Orient, ainsi que ses ennemis latino-américains — Venezuela, Cuba –, ou encore la Corée du Nord. 

Et, enfin, ses deux principaux rivaux stratégiques, la Chine et la Russie, dont le président Vladimir Poutine a personnellement proposé un « moratoire » sur les sanctions économiques.

Arme favorite

L’appel a bien été relayé par le secrétaire général des Nations unies Antonio Guterres, qui a demandé vendredi de « suspendre les sanctions qui peuvent saper la capacité des pays à répondre à la pandémie ».

Et pourtant.

Au cours des derniers jours seulement, Washington a ajouté à sa longue liste noire cinq entreprises des Emirats arabes unis — un pays allié — accusées de contourner l’embargo américain contre le pétrole iranien, ou encore plusieurs intérêts économiques iraniens en Irak.

Plus largement, la diplomatie de l’administration Trump continue d’avoir recours à son arme préférée: les mesures punitives.

Cette semaine, elle a ainsi annoncé l’inculpation pour « narco-terrorisme » du président vénézuélien Nicolas Maduro, qu’elle veut chasser du pouvoir, et coupé l’aide à l’Afghanistan pour contraindre ses dirigeants à jouer le jeu du processus de paix censé permettre à l’armée américaine de se retirer.

C’est toutefois le cas de l’Iran qui retient le plus l’attention.

La République islamique est en effet un des pays au monde les plus touchés par le Covid-19, avec officiellement plus de 2.300 morts et de 32.000 cas, un bilan que les Etats-Unis eux-mêmes jugent largement sous-estimé.

C’est aussi l’Etat le plus durement touché par les sanctions américaines, qui l’ont déjà plongé dans une grave crise économique avec leur extraterritorialité dévastatrice: tout pays ou entreprise qui échange avec Téhéran s’expose immédiatement aux foudres de Washington, avec un effet dissuasif certain.

Dérogations humanitaires insuffisantes

Pourquoi donc ne pas mettre les sanctions entre parenthèses face à un tel défi planétaire?

« Parce que le mauvais comportement de l’Iran s’est aggravé, même pendant la pandémie », répond Behnam Ben Taleblu, du cercle de réflexion Foundation for Defense of Democracies, qui pousse le gouvernement américain à ne pas lâcher la bride.

« Washington sait ce qui arrive quand le pire soutien du terrorisme au monde reçoit du cash »: « rien ne parvient au peuple iranien », affirme-t-il à l’AFP, en écho aux arguments trumpistes.

Le chef de la diplomatie américaine Mike Pompeo, un faucon anti-Iran, assure aussi que l’aide humanitaire et les biens de première nécessité échappent aux sanctions.

Mais ce plaidoyer peine à convaincre.

« Les dérogations humanitaires s’étaient déjà avérées insuffisantes en temps normal », estime Ali Vaez, de l’organisation de prévention des conflits International Crisis Group. 

Selon lui, « les sanctions ont affaibli la capacité de l’Iran à endiguer la pandémie, et cela ne va pas coûter des vies seulement aux Iraniens, mais aussi à d’autres dans la région et au-delà ».

« Cette pandémie est extraterritoriale, tout comme les sanctions américaines », constate-t-il.

Pour Max Abrahams, la stratégie américaine s’explique par l’objectif à peine caché de certains membres influents de l’administration: faire chuter le pouvoir iranien. 

« L’administration voit le coronavirus comme une opportunité à exploiter pour renforcer la pression sur le régime, voire fomenter une révolution », déplore-t-il, pointant notamment Mike Pompeo comme l’un des principaux artisans de cette « campagne de pression maximale ».

Ali Vaez partage cette analyse. Les appels à une pause des sanctions « tombent dans l’oreille d’un sourd car l’administration a trop confiance dans sa stratégie de pression maximale pour la relâcher maintenant et donner une bouée de sauvetage à un régime iranien qu’elle pense être au bord du gouffre », explique-t-il.

Mais il met en garde: « L’indifférence américaine à la souffrance de toute une nation » va « alimenter les arguments des durs du régime selon lesquels l’inimitié de Washington ne vise pas seulement les dirigeants ».