Erdogan menace l’Europe de «millions» de migrants, réclame une trêve en Syrie

Des soldats grecs portent des rouleaux de barbelés pour fermer la frontière avec la Turquie et empêcher l'entrée de migrants, le 2 mars 2020 près de Kastanies. [AFP]
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Le président turc Recep Tayyip Erdogan a affirmé lundi que « des millions » de migrants se rendraient en Europe après l’ouverture des frontières, accentuant la pression sur l’Occident dont il attend davantage d’appui pour obtenir une trêve en Syrie.

Depuis que la Turquie a ouvert vendredi ses frontières avec l’Europe, plusieurs milliers de personnes se sont ruées vers la Grèce, une situation préoccupante pour l’Europe qui redoute une nouvelle crise migratoire majeure semblable à celle de 2015.

Ankara, qui est de facto devenu le gardien de l’Europe après avoir conclu un pacte migratoire en 2016 avec Bruxelles, a ouvert les portes pour obtenir davantage de soutien en Syrie où la Turquie a annoncé dimanche le lancement d’une offensive contre le régime.

Alors que la Turquie multiplie depuis plusieurs jours les frappes de drones dans la région d’Idleb (Nord-Ouest), M. Erdogan a dit qu’il espérait arracher une trêve lors de discussions à Moscou jeudi avec le président russe Vladimir Poutine, soutien de Damas.

A la frontière entre la Turquie et la Grèce, des milliers de migrants continuaient d’affluer dans l’espoir de traverser, en dépit des mesures draconiennes prises par Athènes, dont les forces tirent des grenades lacrymogènes et utilisent des canons à eau.

« Depuis que nous avons ouvert nos frontières (vendredi), le nombre de ceux qui se sont dirigés vers l’Europe a atteint les centaines de milliers. Bientôt, ce nombre s’exprimera en millions », a affirmé M. Erdogan lors d’un discours à Ankara.

Ces chiffres semblent largement surévalués par rapport à la réalité observée sur le terrain par l’AFP. Samedi soir, l’ONU avait compté 13.000 personnes à la frontière gréco-turque.

Arrivées sur les îles

Selon les autorités grecques, 1.300 demandeurs d’asile ont réussi à gagner les îles égéennes entre dimanche matin et lundi matin. Un petit garçon est mort lundi au large de Lesbos lors du naufrage d’une embarcation chargée d’une cinquantaine de migrants.

Se faisant menaçant, M. Erdogan a affirmé qu’il maintiendrait les « portes de l’Europe ouvertes. Maintenant, vous allez prendre votre part du fardeau+ », a-t-il dit lundi lors d’un discours à Ankara.

Face à cette situation et pour montrer leur solidarité, les dirigeants des institutions européennes vont se rendre mardi dans la zone frontalière côté grec, a annoncé la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen.

Et la chancelière allemande Angela Merkel a indiqué qu’elle attendait que cet accord soit « respecté ». Elle doit s’entretenir lundi soir au téléphone avec M. Erdogan, selon ce dernier.

Mme Merkel avait piloté, côté européen, les négociations qui avaient abouti en mars 2016 à un accord migratoire controversé aux termes duquel Ankara s’engageait notamment à lutter contre les traversées illégales vers la Grèce en échange d’une aide financière.

Le chef de l’Etat turc doit par ailleurs recevoir lundi le Premier ministre bulgare Boïko Borissov, dont le pays est frontalier de la Turquie. 

La Turquie accueille sur son sol plus de quatre millions de réfugiés et migrants, en majorité des Syriens.

Ankara a aussi justifié l’ouverture des frontières avec l’Europe par son incapacité à faire face à une nouvelle vague migratoire, alors que près d’un million de personnes déplacées par une offensive du régime syrien à Idleb sont massées à la frontière turque.

«Mensonges»: les espoirs brisés des migrants bloqués à la frontière gréco-turque

Après avoir appris que la Turquie ne retiendrait plus ceux qui voulaient se rendre en Europe, plusieurs milliers de migrants se sont rués vers la frontière grecque, munis de leurs rêves et d’une conviction: traverser serait un jeu d’enfant.

Mais arrivés sur place, ils n’ont trouvé qu’une frontière grecque fermée à double tour. Entassés par milliers à proximité du poste de Pazarkule, à deux pas du continent tant désiré, ils subissent les gaz lacrymogènes le jour, et le froid mordant la nuit.

« La frontière est fermée. On nous a dit +c’est ouvert, c’est ouvert !+ Mais ce sont des mensonges », peste Nejip, un Afghan âgé de 20 ans, veste en cuir sur le dos et capuche sur la tête.

Il a réussi avec des amis à se frayer un chemin à travers les barbelés, mais à peine avaient-ils posé le pied en Europe, qu’une patrouille grecque les a interceptés et renvoyés.

« La police grecque nous a attrapés. Ils nous ont tout pris, notre argent, tout », déplore-t-il. Certains de ses compagnons de route avancent pieds nus: leurs chaussures, disent-ils, ont été confisquées par les Grecs.Comme Nejip, plusieurs migrants interrogés par l’AFP ont fait part de leur désillusion et de leur frustration croissante, après plusieurs jours d’attente et de tentatives de traversée avortées.

La Turquie, qui accueille quelque quatre millions de réfugiés, dont une majorité de Syriens, a décidé vendredi d' »ouvrir les portes » de l’Europe, en dépit d’un accord conclu en 2016 aux termes duquel elle s’engageait à lutter contre les passages clandestins.

En réveillant le souvenir de la crise migratoire majeure qui a secoué l’Europe en 2015, Ankara essaie ainsi d’obtenir un appui occidental en Syrie où il est en délicate posture.

«Plus envie»

Face à cet afflux, les autorités grecques ont barricadé le poste frontalier de Kastanies, en face de Pazarkule, utilisé dimanche des canons à eau et des grenades assourdissantes et envoyé des SMS pour dissuader les migrants de tenter de traverser.

Furieux, un migrant jette des pierres en direction des policiers tout en déployant devant lui un parapluie, maigre protection face aux grenades lacrymogènes qui fusent.

Plus loin, quelques hommes réussissent à ramper sous une clôture avant de courir ventre à terre dans le no man’s land qui sépare les deux frontières.

Et au milieu du chaos, Ahmet Hacali attend que le calme revienne en caressant nonchalamment son chat et son chien, qu’il a emmenés avec lui.

Ce Palestinien installé en Turquie depuis sept ans essaie aujourd’hui de rejoindre son épouse, en Grèce depuis quatre mois. « On essaie de construire une nouvelle vie », dit-il. « Quand la porte s’ouvrira, je passerai ».

D’autres ont déjà jeté l’éponge. Resul, un Afghan, s’éloigne de la zone avec son enfant sur les épaules. « La frontière est fermée (…) Maintenant, on marche pour rentrer chez nous, à pied. Nous n’avons plus envie d’aller (en Europe) », dit-il.

Les milliers de migrants ayant choisi de rester s’apprêtaient dimanche à passer une nouvelle nuit à proximité de la frontière, qui prend de plus en plus l’allure d’un campement. Des braseros épars projettent sur les arbres des ombres silencieuses.

Passeurs aux anges

A quelques kilomètres de là, d’autres ont tenté toute la journée de gagner la Grèce en traversant le fleuve frontalier, l’Evros, parfois avec succès.

Des taxis et des autocars déposent des migrants au bord d’un chemin terreux qui mène jusqu’au cours d’eau, où des canots pétaradants se dirigent vers la Grèce.

Pour colmater la brèche, des militaires grecs érigent à la hâte une clôture de barbelés sur l’autre rive.

La Grèce a indiqué dimanche matin avoir empêché près de 10.000 migrants d’entrer « illégalement » sur son territoire en 24 heures depuis la Turquie.

Si les migrants sont victimes de cette situation, au fleuve Evros, les passeurs, eux, se frottent les mains. 

Sous le regard d’un garde-frontière turc impassible, ils multiplient les navettes entre les deux rives, l’embarcation chargée à l’aller, les poches remplies au retour.

« J’exerce ce métier depuis plusieurs années, mais c’est la première fois que je le fais avec la permission » des autorités, déclare l’un d’eux, qui préfère ne pas donner son nom. « J’ai l’impression de remplir mon devoir ».

Rencontre Erdogan-Poutine

Après des semaines d’escalade, la Turquie a annoncé dimanche qu’elle avait lancé une offensive d’envergure baptisée « Bouclier du Printemps » contre le régime de Bachar al-Assad, soutenu par Moscou.

Les forces turques ont abattu deux avions syriens et tué plusieurs dizaines de soldats. « Ce n’est que le début », a prévenu lundi M. Erdogan.

De son côté, le régime syrien a affirmé sa détermination à repousser l’offensive menée par Ankara, qui sera au cœur de la rencontre entre MM. Erdogan et Poutine jeudi à Moscou.

« Je vais discuter de ces développements avec M. Poutine. J’espère qu’il prendra les mesures nécessaires comme un cessez-le-feu et que nous trouverons une solution », a affirmé lundi M. Erdogan.

Alors que la rencontre entre MM. Erdogan et Poutine s’annonce tendue, le Kremlin a souligné lundi la « grande importance » de la coopération entre Ankara et Moscou en Syrie, où le conflit a fait plus de 380.000 morts depuis 2011.

La Turquie appuie certains groupes rebelles et la Russie soutient le régime d’Assad. En dépit de leurs intérêts divergents, les deux pays ont renforcé leur partenariat ces dernières années.

Mais cette relation s’est dégradée depuis que plus de 30 militaires turcs ont été tués la semaine dernière dans des frappes aériennes attribuées par Ankara au régime, qui se dit déterminé à reprendre la région d’Idleb, dernier bastion rebelle et jihadiste en Syrie.

Au sol, les combats faisaient rage autour de la ville stratégique de Saraqeb, qui a plusieurs fois changé de mains ces dernières semaines. Selon l’agence de presse officielle syrienne SANA, les troupes du régime sont entrées lundi dans cette ville.