Au-delà des disputes, Washington dépend des équipements chinois contre le virus

Des travailleurs fabriquent des masques pour répondre à la demande accrue lors de l'épidémie de COVID-19 en Chine dans une usine de Nanjing en février 2020. [AFP]
Temps de lecture estimé : 7 minutes

Elus et responsables américains ne décolèrent pas au sujet de la gestion du coronavirus par la Chine. Mais dans leur bras de fer avec Pékin, ils sont confrontés à une dure réalité: les Etats-Unis dépendent désespérément d’équipements chinois pour lutter contre la pandémie.

Depuis des semaines, Washington dénonce un manque de transparence chinois lors de l’apparition de la maladie Covid-19 à Wuhan en décembre qui, selon Donald Trump, a coûté « de nombreuses vies dans le monde entier ».

Mais une accusation plus grave a fait son apparition ces derniers jours: selon un rapport du renseignement américain évoqué par des médias et relayé par de nombreux parlementaires, la Chine a carrément menti sur le nombre de cas et de décès dus à l’épidémie, largement sous-évalués.

« Un grand nombre, encore inconnu, de personnes sont mortes alors qu’elles n’auraient pas dû mourir, en raison du comportement du régime autoritaire de Pékin », a tancé sur Twitter John Bolton, ex-conseiller de Donald Trump, en résumant le sentiment de nombreux élus.

Interdire les importations?

Le président des Etats-Unis, tout en semblant confirmer les conclusions du renseignement, s’est lui montré moins virulent ces derniers jours, parlant de chiffres « un peu sous-estimés ».

Depuis le début de la crise, le milliardaire républicain oscille entre vives remontrances et marques d’amitié pour son homologue chinois Xi Jinping.

Faut-il y voir un lien avec le fait que Washington a malgré tout besoin de son premier adversaire? Difficile à dire. 

Les appels se multiplient en tout cas pour que les Etats-Unis gagnent en autosuffisance. John Bolton toujours: « Nous avons besoin de nouvelles politiques pour mettre fin à la sur-dépendance de nos chaînes de production à l’égard de la Chine, notamment pour des produits-clés comme les vaccins ».

Ce faucon de la diplomatie américaine a ses relais au Congrès, comme le sénateur républicain Tom Cotton qui propose d’interdire toute importation de principes actifs pour l’industrie pharmaceutique depuis la Chine à compter de 2022.

Car les chiffres sont éloquents.

Avant la crise, la Chine produisait près de la moitié des importations américaines de masques de protection, dont la pénurie est aujourd’hui criante.

Et alors que le Covid-19 semble tant bien que mal endigué dans le géant asiatique, ce pays s’avère être le premier recours du reste du monde pour les équipements de protection contre le virus.

Les producteurs américains ont augmenté leurs capacités, mais cela reste très en-deçà des besoins actuels.

« La Chine est une source d’approvisionnement extrêmement importante pour ces produits tellement indispensables en ce moment, pour les Etats-Unis comme pour les autres », explique Chad Bown, du Peterson Institute for International Economics.

Cette dépendance vis-à-vis de Pékin place aussi les importateurs face à de mauvaises surprises.

Dan Harris, un avocat qui représente des sociétés dans les marchés émergents, a récemment raconté sur son blog comment trois entreprises avaient été arnaquées en achetant pour plus d’un million de dollars de ces masques chinois censés bloquer 95% des très petites particules. L’une d’elles a reçu une cargaison de « masques de Halloween moisis et poussiéreux »…

Le problème des principes actifs

Certains observateurs redoutent en outre que les Etats-Unis ne soient pas en position optimale en raison de la guerre commerciale engagée par Donald Trump avec Pékin.

« Quand on lance une guerre commerciale avec un pays que l’on défie ouvertement alors même qu’on dépend de lui pour certaines choses, on se handicape tout seul », prévient Chad Bown.

Au-delà des masques, Yanzhong Huang, expert en santé publique au cercle de réflexion Council on Foreign Relations, juge encore plus problématique la question des principes actifs indispensables à la production de médicaments.

Lors d’une audition parlementaire l’an dernier, il avait été signalé que plus de 80% de ces ingrédients pharmaceutiques cruciaux sont importés par les Etats-Unis, essentiellement de Chine ou d’Inde.

Huang souligne toutefois que Washington est mieux placé sur certains secteurs, comme les traitements pour des maladies non contagieuses qui inquiètent de plus en plus côté chinois.

« La Chine est en position de force mais ce n’est pas à sens unique », dit-il, estimant qu’il ne serait « sage pour aucun pays d’utiliser cela comme une arme ».

L’économiste Chad Bown estime d’ailleurs que les Etats-Unis ne devraient pas viser l’autosuffisance médicale, mais diversifier l’origine de leurs importations.

« Avec une pandémie comme celle-ci, aucun endroit de la planète n’est à l’abri », prévient-il.

Covid: aucune pitié dans la course mondiale aux masques

Des masques de protection contre le Covid-19 marqués du nom des soignants qui les utilisent dans l’hôpital de Crémone, en Lombardie, le 2 avril 2020. [AFP]

Des Américains qui surenchérissent sur des acheteurs français sur le tarmac d’un aéroport chinois, des Français ou des Tchèques qui saisissent des cartons à destination d’autres pays…. La compétition pour l’achat de masques contre le virus est sans pitié.

Pris au dépourvu par la pandémie, incapables de les produire eux-mêmes en nombre suffisant, les pays, notamment occidentaux, cherchent des milliards de masques, principalement en Asie: une situation qui conduit à faire fi des règles et du fair-play censés prévaloir dans les échanges économiques mondiaux.Ainsi, des masques commandés en Chine par la France auraient été rachetés par des acquéreurs américains non identifiés sur le tarmac des aéroports chinois, selon des présidents de région françaises qui ont eu à souffrir de ces procédés.

« Il y a un pays étranger qui a payé trois fois le prix de la cargaison sur le tarmac », a dénoncé le président de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, Renaud Muselier.

« Nous nous sommes fait prendre un chargement par des Américains qui ont surenchéri sur un chargement que nous avions identifié », a assuré Valérie Pécresse, la présidente de la région Ile-de-France.

Le gouvernement américain a démenti, mais ces acquéreurs pourraient être des acteurs privés ou des États fédérés. Le gouvernement français assure sécuriser ses approvisionnements et ne pas avoir « de précisions » sur l’éventuelle surenchère américaine. 

«Effrayante concurrence globale»

Le phénomène est mondial. Le Premier ministre canadien Justin Trudeau s’est dit jeudi « très inquiet » et a demandé une enquête après des informations de Radio Canada selon lesquelles une cargaison de masques achetée en Chine pour le Québec aurait été livrée en plus faible quantité que prévu après qu’une partie eut été revendue « au plus offrant », à savoir les États-Unis.

« Les marchés d’approvisionnement pour le Covid 19 sont en train de s’effondrer », a estimé jeudi lors d’une visio-conférence le professeur Christopher R. Yukins de l’Université de Washington, et « concurrence et transparence » en font les frais.

« Il y a une tension extrême sur ces marchandises face à des besoins immédiats des États qui tardent à être comblés », explique Bolloté Logistics, un important logisticien français présent en Chine. 

« Les États sont en situation de compétition les uns envers les autres, voire de rivalité. C’est ce que la philosophie politique nomme l’+état de nature+ », rappelle le chercheur Jean-Sylvestre Mongrenier de l’institut franco-belge Thomas More, une « insécurité endémique entre les nations voire, en cas de désagrégation de l’ordre public international, un état d’anarchie ». 

Pour autant, « le surenchérissement sur une livraison de masques relève plutôt de la compétition pour l’accès aux ressources : c’est désagréable mais ce n’est pas le déchaînement des hostilités », estime-t-il.

Le député ukrainien Andriï Motovylovets, qui s’est rendu en Chine en mars pour accompagner une cargaison médicale, a raconté sur son compte Facebook avoir été témoin d’une concurrence « effrayante pour l’équipement médical. Nos consuls qui se rendent dans des usines (chinoises, ndlr) y rencontrent leurs confrères d’autres pays (Russie, USA, France) qui veulent récupérer nos commandes. Nous avons payé nos commandes préalablement par virement et avons des contrats signés. Eux, ils ont davantage d’argent, et des espèces. Nous nous battons pour chaque cargaison ».

Sur les aéroports chinois, autour des usines et des plateformes logistiques, « la tension est énorme là-bas. Les escrocs sont multiples et variés », a dénoncé M. Muselier.

En Chine, peu de producteurs disposent de licences d’exportation. Les autres sont obligés de passer par des sociétés de négoce s’ils veulent pouvoir exporter. D’où l’existence de nombreux intermédiaires.

Partout dans le monde, de multiples intervenants, États, régions, acteurs privés, intermédiaires, se court-circuitent pour mettre la main sur ces matériaux si précieux, pour lesquels les services secrets peuvent être employés. Ainsi, selon Le Figaro (quotidien français), le Mossad israélien a mené courant mars une opération clandestine pour récupérer des kits de détection du virus dans un pays inconnu.

« L’heure est à la négociation directe, aux marchés de gré à gré, instruments utiles dans les situations d’urgence sanitaire, mais qui s’accompagnent souvent d’un cortège prévisible de favoritisme, malversations, et surfacturations », estime dans une tribune au journal Le Monde Laurence Folliot Lalliot, professeure de droit public.

« Depuis le début de la crise, nous avons renforcé les mesures de sécurité et de surveillance, proposant même à nos clients d’effectuer des livraisons à l’arrivée sous escorte », détaille Bolloté Logistics.

Equipements et personnels manquants dans la luttre contre la pandémie. [AFP]

Mallette de cash

Et dans ce contexte le paiement en liquide fait des miracles.

« Les Américains paient cash et sans voir (la cargaison, ndlr), forcément ça peut être plus attractif pour certains qui cherchent juste à faire du business avec la détresse du monde entier », estime Mme Pécresse.

L’ancien Premier ministre slovaque Peter Pellegrini a déclaré à la télévision TA3 le 15 mars que son pays avait réservé des millions de masques en Ukraine, qui devaient être payés comptant. « Nous étions en train de préparer une mallette avec 1,2 million d’euros. Nous devions utiliser un vol gouvernemental spécial pour aller récupérer les masques. Mais un intermédiaire allemand est arrivé avant, a surenchéri et l’a acheté ».

Ces accrocs surviennent parfois à l’intérieur même de l’Union européenne où plusieurs membres ont interdit l’exportation de matériel médical ou décidé des réquisitions, comme la France.

D’après une information de l’Express, la France a saisi le 5 mars dernier sur son territoire des masques appartenant à la société suédoise Mölnlycke, qui étaient destinés à l’Espagne et l’Italie.

La République Tchèque a également saisi des masques dont une partie devait être livrée en Italie. Les autorités de Prague ont affirmé que la saisie avait été décidée « sur la base d’un soupçon de comportement frauduleux et activités criminelles », mais se sont engagées à envoyer en Italie « dans les meilleurs délais l’équivalent du matériel », selon l’ambassade tchèque à Paris.

Pour le groupe Mölnlycke, « il est de plus en plus difficile de revenir à des conditions de distribution et de production de dispositifs médicaux efficaces en Europe, ce qui nous semble urgent ». 

« La Suède a alerté la Commission européenne de la situation », a déclaré vendredi à l’AFP le ministère suédois des Affaires étrangères, jugeant que « toutes les restrictions à l’exportation au sein de l’UE devraient être levées ».