Omar el-Béchir, l’autocrate déchu à l’heure du bilan

L'ancien président soudanais Omar el-Béchir lors de la deuxième audience de son procès à Khartoum, le 24 août 2019. [AFP]
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Putschiste, autocrate corrompu, criminel recherché : un an après sa destitution et son emprisonnement, l’ex-président soudanais, Omar el-Béchir a encore des comptes à rendre pour ses 30 années de règne autoritaire.

L’ex-dictateur de 76 ans, aujourd’hui détenu à la prison de Kober à Khartoum où il enfermait ses opposants, avait écrasé impitoyablement toute contestation après son accession au pouvoir en 1989 par un coup d’Etat.

Célèbre pour les pas de danse qu’il n’hésitait pas à entreprendre en public, l’homme n’a jamais manqué d’assurance, assumant chacune de ses postures politiques.

Quelques jours seulement avant d’être destitué le 11 avril 2019 par l’armée sous la pression de la rue, Omar el-Béchir haranguait encore la foule, en tenue safari et faisant tournoyer sa canne au dessus de sa tête.

Ce n’est qu’après quatre mois de manifestations de rue que la contestation aura raison de lui, l’empêchant de briguer un nouveau mandat en 2020 après avoir été élu deux fois président, en 2010 et 2015, dans des scrutins boycottés par l’opposition.

Coup d’Etat

Pendant une décennie, il aura nargué l’opinion internationale en paradant lors de visites à l’étranger malgré un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale (CPI) de 2009 pour « crimes de guerre », « crimes contre l’humanité » au Darfour, et un autre de 2010 pour « génocide ».

Dans le conflit du Darfour à partir de 2003, les milices arabes pro-régime Janjawid avaient terrorisé la population de la province occidentale. Bilan selon l’ONU: 300.000 morts et 2,5 millions de déplacés.

Le Conseil souverain soudanais, constitué en août 2019 pour superviser la transition politique, a affirmé en février qu’il serait remis à la CPI sans donner de date.

Mais c’est une affaire de corruption, pour des fonds perçus auprès du prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed ben Salmane, qui lui a valu sa première condamnation en décembre à Khartoum à deux ans de détention dans un centre correctionnel pour personnes âgées. Cette peine a été confirmée en appel.

Il est aussi poursuivi par la justice soudanaise pour sa responsabilité dans le coup d’Etat de 1989 par lequel il a pris le pouvoir.

Crâne dégarni, large moustache et silhouette enrobée, Omar Hassan Ahmad el-Béchir, a deux femmes mais pas d’enfant.

Il est né dans la petite ville d’Hosh Bannaga, à près de 200 km au nord de Khartoum.

Issu d’une famille pauvre, il appartient à la tribu des Al-Bedairyya Al-Dahmashyya, l’une des plus puissantes du pays. Formé à l’académie militaire en Egypte, il participe en 1973 à la guerre contre Israël aux côtés de l’armée égyptienne.

Entouré d’un groupe d’officiers, il renverse en 1989 le gouvernement démocratiquement élu de Sadek al-Mahdi et dirige le pays avec l’appui du Front islamique national, le parti de son mentor Hassan al-Tourabi.

Sous l’influence de ce dernier, il oriente le Soudan –pays morcelé en une pléthore de tribus et alors divisé entre le Nord majoritairement musulman et le Sud peuplé de chrétiens ou animistes– vers l’islam radical.

Khartoum devient la plaque tournante de l’internationale islamiste, accueillant notamment Oussama ben Laden, avant de l’expulser en 1996 sous la pression des Etats-Unis.

Puis, à la fin des années 1990, M. Béchir tourne le dos à l’islamisme radical pour améliorer ses relations avec ses adversaires et voisins.

Apogée et déclin

« Béchir est devenu habile avec le temps, il a appris le métier, au départ, ce n’était pas une personnalité de premier plan », commente Marc Lavergne, directeur de recherches au CNRS, spécialiste de la Corne de l’Afrique.

A l’apogée de son pouvoir, il bénéficie dans les années 2000 de la manne pétrolière et renforce encore son emprise sur le pays.

En 2005, en plein conflit au Darfour, il signe l’accord de paix avec les rebelles du Sud qui ouvre la voie à un partage du pouvoir et à un référendum sur l’indépendance de cette région. Celle-ci deviendra en 2011 le Soudan du Sud.

Les réserves pétrolières étant concentrées dans le sud, Omar el-Béchir perd un atout de poids, et entame son déclin alors que le pays s’enfonce dans une grave crise économique.

Longtemps allié de l’Iran, qui l’a aidé à mettre en place son appareil sécuritaire, Béchir tente un dernier pari en rejoignant le camp du grand rival régional, l’Arabie saoudite, jugée meilleure alliée après les révoltes arabes de 2011.

« Béchir a toujours louvoyé pour survivre à travers les conflagrations du monde arabe », résume M. Lavergne.

Le Soudan en quête de stabilité un an après la chute de Béchir

Des manifestants soudanais réclamant un pouvoir civil le 3 mai 2019 devant le QG de l’armée à Khartoum. (Archives/AFP)

Un an après la chute d’Omar el-Béchir, déposé par l’armée sous la pression de la rue, le Soudan est toujours en quête de stabilité et son gouvernement de transition au chevet d’une économie en lambeaux.

Le 11 avril 2019, après quatre mois de manifestations populaires dans tout le pays, l’armée mettait fin à 30 ans d’un règne tyrannique.

Le dictateur Omar el-Béchir, qui avait pris le pouvoir en 1989 par un coup d’Etat, a depuis été condamné une première fois pour corruption en décembre et se trouve aujourd’hui sous les verrous à Khartoum.

Un haut responsable du nouveau pouvoir s’est aussi engagé en février à ce que M. Béchir soit remis à la Cour pénale internationale (CPI), plus d’une décennie après son inculpation pour des crimes contre l’humanité au Darfour, mais cette perspective demeure floue.

Depuis août 2019, après un long bras de fer entre la contestation et l’armée, un Conseil souverain composé de civils et de militaires supervise la délicate transition vers un régime civil.

Les défis de cette période de trois ans correspondent « à la même constellation de facteurs qui a contribué à la chute de Béchir », explique Magdi al-Gizouli, chercheur au Rift Valley Institute.

Parmi ces défis, il cite « la refonte de l’ordre politique », la « crise économique dévastatrice » et le « prix du maintien de la paix sociale ».

Une profonde crise économique sévit au Soudan, qui peine à se relever de trois décennies de gestion désastreuse.

Dans un pays où le triplement du prix du pain avait déclenché la révolte fatale à M. Béchir fin 2018, les difficultés économiques mettent toujours en péril la stabilité politique.

Levée de sanctions

En août 2019, le Soudan s’est doté d’un gouvernement de technocrates à la suite d’un accord de partage du pouvoir entre l’armée et les principales figures de l’opposition.

Un ex économiste de l’ONU, Abdallah Hamdok, a été nommé Premier ministre.

Parmi la multitude de défis auquel il fait face figurent une inflation annuelle autour de 70%, une dette publique colossale et les négociations de paix avec les rebelles du Darfour (ouest).

Ce conflit, qui a éclaté en 2003 entre forces gouvernementales et insurgés issus de minorités ethniques, a fait environ 300.000 morts et plus de 2,5 millions de déplacés, selon l’ONU.

En 2011, le pays, qui souffrait déjà de sévères sanctions américaines, a dû encaisser un nouveau coup dur avec la sécession du Soudan du Sud, riche en ressources pétrolières.

Les Etats-Unis ont annoncé en octobre 2017 la fin de l’embargo économique imposé depuis 20 ans au Soudan et l’annonce faite par Washington en mars de la levée des sanctions sur 157 entreprises soudanaises a redonné au gouvernement l’espoir d’attirer les investissements étrangers.

«La route sera longue»

Mais le pays demeure sur la liste noire américaine des Etats soutenant le terrorisme, même si une des conditions de son retrait a été remplie cette semaine avec un accord d’indemnisation des familles des victimes de l’attentat contre le destroyer USS Cole en 2000 au Yémen.

Malgré les quelques avancées, les perspectives économiques demeurent moroses.

Coupures de courant et pénuries sont fréquentes et les Soudanais font souvent la queue plusieurs heures pour acheter du pain ou de l’essence.

« La route de la reprise économique sera longue et nécessitera le soutien réfléchi, prolongé et coordonné des bailleurs traditionnels tels que l’Union européenne, le Royaume-Uni, le Japon, les Etats-Unis et les Etats du Golfe », estime Jonas Horner, du centre de réflexion International Crisis Group (ICG).

M. Hamdok, qui a effectué sa première visite à Washington en décembre, a déployé des efforts considérables pour redorer l’image du Soudan à l’étranger.

Et les autorités ont donc accepté l’idée de remettre M. Béchir, sous mandat d’arrêt pour génocide et crimes de guerre au Darfour, à la CPI de La Haye.

Mais de telles mesures sont « controversées » au Soudan « surtout auprès des personnes proches de l’ancien régime », selon Marina Ottaway, chercheuse au Wilson Center.

Flambées de violence

Ces derniers mois, la transition politique a aussi été mise à rude épreuve par plusieurs incidents sécuritaires, dont une tentative d’assassinat non revendiquée du Premier ministre le mois dernier.

Les suspects potentiels sont « innombrables », commente Mme Ottaway qui évoque le mécontentement face à la détérioration de la qualité de vie après le renversement de M. Béchir.

Le Darfour et d’autres régions subissent encore des épisodes de violence communautaire, même si les autorités ont amorcé de fastidieuses négociations de paix avec les groupes rebelles des Etats du Kordofan-Sud et du Nil Bleu. 

Le ministre de l’Information Fayçal Saleh a récemment assuré que « beaucoup de progrès » avaient été réalisés avec les rebelles. « Les problèmes qui subsistent ne sont pas énormes mais ils sont complexes. »