Afghanistan: Washington veut sauver la paix, mais est déterminé à partir

Un homme passe devant une fresque murale sur laquelle sont peints les portraits de l'émissaire américain Zalmay Khalilzad (g) et du chef politique des talibans, le mollah Abdul Ghani Baradar, le 5 avril 2020 à Kaboul. [AFP]
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Les États-Unis tentent de sauver les processus de paix en Afghanistan après une nouvelle vague de violences – mais ils semblent déterminés à poursuivre quoi qu’il en soit le retrait de leurs troupes après près de 19 années de guerre.

«Il n’y a pas d’alternative», a martelé vendredi l’émissaire américain Zalmay Khalilzad.

Après avoir passé plus d’un an à négocier l’accord historique signé le 29 février par Washington et les talibans, le diplomate a repris sa navette entre Kaboul et Doha pour faire pression sur le gouvernement afghan et les talibans.

Objectif: remettre sur les rails tout un effort qui menace chaque jour un peu plus de s’effondrer.

L’accord a ouvert la voie à un retrait total des forces américaines d’Afghanistan d’ici mi-2021, soit 20 après leur invasion pour chasser du pouvoir les talibans dans le sillage des attentats du 11-Septembre.

Mais les négociations de paix directes sans précédent entre les rebelles et le gouvernement de Kaboul, censées débuter il y a plus de deux mois, sont restées lettre morte. Et le président Ashraf Ghani vient d’annoncer la reprise des offensives contre les talibans.

Il réagissait à une attaque menée mardi contre une maternité de Kaboul, qui a tué 24 personnes dont des nouveau-nés.

«Particulièrement horrible»

Les États-Unis ont rapidement pris soin de dédouaner les talibans, accusant le groupe djihadiste État islamique (EI) d’être à l’origine de cet acte «épouvantable».

Et ils ont aussitôt exhorté le gouvernement et les talibans à coopérer contre l’EI et à relancer le processus de paix.

«La stratégie américaine ne prend pas en compte la colère de l’opinion afghane, ni celle du gouvernement afghan, face à cette poussée de violence particulièrement horrible même dans un Afghanistan pourtant habitué aux horreurs», dit à l’AFP Michael Kugelman, du cercle de réflexion Woodrow Wilson International Center for Scholars.

On sent chez les Américains une volonté de ne pas acter l’échec de leur effort de paix inédit.

Zalmay Khalilzad a ainsi assuré vendredi à des journalistes que les insurgés respectaient bien leur part du contrat conditionnant le retrait américain, en tout cas «la lettre» de l’accord du 29 février. Ils ne s’en prennent pas aux forces américaines et s’abstiennent d’attaquer les principales villes, a-t-il relevé, soulignant qu’ils ne s’étaient pas encore engagés formellement à cesser toute offensive contre les forces afghanes.

En revanche, il a reconnu que le niveau élevé de violence n’était pas conforme à «l’esprit» des engagements, comme en a encore témoigné jeudi une attaque « très négative » contre l’armée afghane revendiquée par les talibans dans l’est du pays.

«Violation de l’esprit»

Malgré cette « violation de l’esprit » de l’accord de Doha, l’émissaire a assuré que les États-Unis continuaient à retirer leurs troupes.

«La condition-clé, pour les États-Unis, c’est que les talibans tiennent leur engagement sur l’antiterrorisme», en contrant des groupes comme Al-Qaïda ou l’EI, a-t-il fait valoir. «C’est le numéro un.»

Le démarrage de négociations interafghanes ne semble pas être une condition absolue à la poursuite du désengagement américain.

«Ce serait mieux si les négociations interafghanes commençaient quand nous avons encore des forces substantielles dans le sud de l’Afghanistan», a seulement glissé Zalmay Khalilzad.

Car à Washington, malgré l’approche de la présidentielle de novembre, la volonté de Donald Trump de mettre fin à cette «guerre sans fin» est assez consensuelle – même si une poignée de néoconservateurs continuent de critiquer des concessions jugées trop généreuses aux talibans.

Comment, alors, contraindre le gouvernement et les insurgés à s’asseoir enfin à la même table ?

Plus le temps passe, plus cela «crée des opportunités pour ceux qui ne veulent pas du processus de paix ou pour d’autres évènements qui viennent empoisonner l’atmosphère», explique à l’AFP Laurel Miller, aujourd’hui membre de l’organisation de prévention des conflits International Crisis Group.

Pour cette ex-émissaire américaine pour l’Afghanistan, les États-Unis ont encore l’arme de l’aide financière, vitale pour ce pays sous perfusion internationale. Le président Ghani et son adversaire politique Abdullah Abdullah ont d’ailleurs semblé parvenir à un compromis quand la diplomatie américaine a sabré un milliard de dollars d’aide pour protester contre leurs atermoiements.

Mais les Américains n’ont plus vraiment de moyens de pression militaire.

«L’actuelle administration américaine a clairement fait savoir qu’elle voulait retirer ses troupes d’Afghanistan. Menacer de rester ne serait donc pas vraiment crédible», développe Laurel Miller.

«Au bout du compte, les États-Unis ne peuvent pas décréter le processus de paix. Ils peuvent seulement faire pression sur les parties», dit-elle, «mais seuls les Afghans peuvent le concrétiser».