Colombie: confessions d’un officier sur des exécutions de civils

Le colonel à la retraite Gabriel de Jesus Rincon lors d'une interview avec l'AFP, le 19 janvier 2020 à Bogota, en Colombie. [AFP]
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En pleine offensive contre les guérillas, une morgue de Colombie s’est remplie à tel point de cadavres, présentés comme des rebelles ou des délinquants, qu’ils ont fini dans une fosse commune, témoigne le colonel Gabriel de Jesus Rincon.

Il s’agissait en réalité de civils abattus par des militaires. « Je n’ai pas tué, mais j’ai contribué à ce que cela se fasse », a admis cet officier de 53 ans, lors d’un entretien exclusif avec l’AFP.

La révélation de ces exécutions extra-judiciaires a déclenché un énorme scandale dans une Colombie minée par six décennies d’une guerre interne qui a fait plus de huit millions de victimes (morts, disparus et déplacés).

Après 22 ans de service dans l’armée de terre, Rincon a été mis en retraite, condamné pour disparition forcée et homicide. De 2006 et 2008, cet homme au regard d’acier commandait la 15e Brigade mobile, dans le département Norte de Santander, dans l’est de la Colombie. 

L’offensive contre les guérillas était alors si intense que la morgue du village d’Ocaña a débordé. Craignant une crise sanitaire, le maire et le curé ont, en septembre 2008, fait transférer 25 corps dans une fosse commune. Plusieurs ont alors été identifiés comme ceux de civils disparus depuis des semaines.

Faux morts au combat

Rincon affirme avoir su lors de l’exhumation qui étaient ses victimes: des jeunes de Soacha, banlieue pauvre de Bogota, à 740 kilomètres de là.

« J’ai donné les moyens (…) de les faire passer pour des morts au combat », précise-t-il.

Il confie pour la première fois à un média des faits pour lesquels il comparaît devant la Juridiction spéciale de paix (JEP), issue de l’accord de 2016 avec l’ex-guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc), aujourd’hui désarmée.

« Je n’ai pas dénoncé et j’ai permis que les unités déployées là-bas, dans la zone de combat, recourent à de telles pratiques », admet-il.

Les soldats tenaient le compte des guérilleros et narco-paramilitaires tués lors des affrontements, amplifiés sous le président d’ultra-droite Alvaro Uribe (2002-2010). Les bons résultats étaient récompensés en médailles, permissions et promotions.

Rincon, détenu dix ans, a été condamné en 2017 à 46 ans de prison pour l’assassinat de cinq jeunes, âgés de 20 à 25 ans, présentés comme « tombés au combat ».

Deux civils, agissant comme recruteurs, emmenaient les victimes en autobus jusqu’à Ocaña, leur faisant miroiter un « argent rapide ». Puis des soldats de l’unité Espada les exécutaient. « Je n’ai jamais eu à leur expliquer (…) je leur ai seulement dit: vous allez partir en opération, on va vous livrer des personnes et vous savez ce que vous avez à faire. »

Des milliers de «faux positifs»

Victor Gomez avait 23 ans lorsqu’il a fait ce voyage sans retour avec deux autres. 

« Ils les ont saoulés, puis les ont emmenés jusqu’à (…) un faux barrage militaire où les recruteurs les ont livrés (…) Le lendemain, ils étaient morts », a expliqué Carmenza Gomez, mère de Victor.

Tous trois ont été présentés comme membres d’un gang. « Victor avait une balle dans le front, un coup de grâce », précise cette femme de 62 ans, sous protection depuis des menaces dues à sa volonté de « chercher la vérité ».

Des milliers de morts au combat – des « positifs » en jargon militaire – étaient en réalité des civils abattus de sang froid. Le Parquet a été saisi de 2.248 cas de ces « faux positifs », dont 59% tués entre 2006 et 2008, du temps du président Uribe, aujourd’hui sénateur et qui nie toute responsabilité.

« Les commandants étaient incités à obtenir des résultats de quelque manière que ce soit, et cela les amenait à commettre (…) ces assassinats (…) sous un semblant de légalité », explique Rincon.

Selon José Miguel Vivanco, de l’ONG Human Rights Watch, des dossiers ont été « oubliés par la justice pénale militaire », et une « estimation crédible » des Nations unies fait état d’environ 5.000 exécutions.

Cela n’a pas été le fait de « quelques pourris, mais des crimes généralisés et systématiques », souligne-t-il.

«Contribuer à la guerre»

Le général Mario Montoya lors d’une opération militaire en mai 2002 dans le nord-est de la Colombie. [AFP]

Des enquêtes judiciaires ont été ouvertes contre 29 généraux.

Rincon avait un jour été interpellé par le chef de l’armée de terre, le général Mario Montoya, depuis retraité et qui comparaît lui aussi devant la JEP.

En demandant comment il comptait « contribuer à la guerre », Montoya lui avait suggéré: « Pourquoi ne sortez-vous pas des types de la morgue, vous leur mettez un uniforme et vous les déclarez comme résultats. »   

Bien qu’il n’ait jamais reçu l’ordre direct de tuer, Rincon a révélé l’existence d' »un Top 10″ des unités militaires, dont le succès se mesurait en nombre de morts. 

L’avocat du général Montoya assure que son client « n’encourageait absolument rien ». 

« Il y a 2.140 militaires cités dans des enquêtes sur des exécutions extra-judiciaires, soit 0,9% de ceux opérant dans l’armée de terre durant la période (…) cela montre qu’à aucun moment il n’y a eu de directive pour des faits aussi atroces », affirme Me Andres Garzon. 

Vérité dangereuse   

Rincon est en liberté provisoire depuis 2018 afin de se présenter devant la JEP, qui enquête sur les crimes les plus graves commis par des guérilleros des Farc et des militaires. 

Après avoir demandé pardon pour ses crimes, il doit dire la vérité et dédommager ses victimes, en l’occurrence les familles, pour bénéficier d’une peine alternative.

Ayant échappé à un attentat en novembre dernier, il a été mis sous protection, comme 19 autres des 219 militaires comparaissant devant la JEP. Son avocate, Tania Parra, a elle aussi été menacée.

« Raconter la vérité après plus de 50 ans de conflit (…) implique évidemment un risque », souligne Giovanni Alvarez, directeur de l’unité d’investigation et d’accusation de la JEP.

Suspendues en raison du Covid-19, détecté en Colombie le 6 mars, les audiences ont repris le 4 mai.

Rincon attend la confrontation avec les familles. Il veut leur expliquer ce cadre d' »instigation et pression » qui l’a transformé en bourreau « au profit d’intérêts institutionnels ».

« Cela va être très difficile de nous voir face à face, victime et agresseur », lâche-t-il.

Le major de l’armée qui primait les exécutions de civils

Le major à la retraite Gustavo Soto lors d’une interview avec l’AFP, le 19 janvier 2020 à Bogota, en Colombie. [AFP]

Peu importent les captures, seuls « les morts » comptent. En prenant le commandement d’une force d’élite de l’armée colombienne en 2006, le major Gustavo Soto a appliqué à la lettre cette directive « suggérée » selon lui par une hiérarchie avide de résultats.

Cet officier de 48 ans admet avoir récompensé ses troupes pour tuer des civils présentés ensuite comme des guérilleros, afin de gonfler les chiffres. Ce scandale des « faux positifs » est le pire de toute l’histoire militaire de ce pays en guerre depuis six décennies.

« Ce n’est pas moi qui ai lancé ça (…) Les soldats savaient comment présenter les morts (…) L’ordre était de capturer, abattre et présenter comme mort au combat », a expliqué lors d’un entretien exclusif avec l’AFP cet ancien officier du corps d’élite contre l’enlèvement et l’extorsion (Gaula).

Il confie avoir lui-même assisté à une telle exécution et avoir pour d’autres fourni les armes que plaçaient les militaires entre les mains de leurs victimes.

« L’argent que je devais utiliser (…) pour chercher des personnes enlevées, je m’en suis servi pour acheter des armes et payer de nombreux recruteurs » de civils, menés à la mort en leur faisant miroiter un « petit boulot ».

Les soldats exécuteurs étaient primés. « Ils avaient cinq jours de permission (…) Et moi, pour avoir été parmi les dix meilleures unités, j’ai eu droit à 15 jours à Quito en 2007. » Cette année-là, le major Soto a été arrêté.

Loi du silence

C’est la première fois que le major Soto confie à un média ce qu’il a commencé à révéler aux magistrats, chargés de juger guérilleros et militaires accusés des pires crimes commis pendant un conflit qui a fait plus de huit millions de victimes (morts, disparus et déplacés).

Entre mai 2006 et octobre 2007, il était à la tête du Gaula dans le département de Casanare (nord-est).

A son arrivée, l’unité présentait un résultat de 10 à 14 morts. Il en est sorti avec le chiffre record de 83. « Il y en a eu quatre ou cinq totalement légales, les autres étaient illégitimes », précise-t-il.

Le Parquet a été saisi de 2.248 cas de « faux positifs », dont 59% datant des années de l’ex-président d’ultra-droite Alvaro Uribe (2002-2010), aujourd’hui sénateur. Au moins 48% des victimes avaient entre 18 et 30 ans.

Plusieurs des 200 unités de l’armée de terre ont eu recours à cette pratique.

Comme commandant, le major Soto a effectué plusieurs missions avec l’ex corps de la police secrète (DAS), dissous en 2011 après un scandale d’espionnage de journalistes, juges et personnalités politiques.

« Ce sont ceux du DAS qui m’ont appris (…) Le procureur ne me demandait pas ce qui se passait. Rien. Tout le monde se taisait, personne ne disait rien. Ils savaient que tout était illégal », dénonce-t-il.

«Un mort, un gain»  

Des personnes manifestent contre la disparition des « Faux positifs » devant la Juridiction spéciale de paix (JEP), le 12 février 2020 à Bogota, en Colombie. [AFP]

Les militaires ont pu un temps couvrir leurs crimes en dissimulant les papiers d’identité des victimes. « Je n’ai rien dit non plus. Cela me semblait normal. J’ai permis que ça arrive. Je ne sentais alors aucun remord parce que je voyais ça comme un résultat opérationnel. »

Il affirme que le chef de l’armée de terre, le général Mario Montoya, mesurait alors les résultats « en morts ».

« Les captures ne l’intéressaient pas (…) J’ai vu un major Rodriguez qui n’avait aucun mort; le commandant de l’armée est arrivé et lui a demandé: Major, il n’y a pas de guérilla à Barrancominas? », municipalité où il opérait.

Puis le général a lâché: « Ce qu’il faut faire, c’est déployer un bataillon en ligne et donner l’ordre: tirez! Puis on ramasse (…) C’est un mort, un gain ».

Bien qu’il n’ait pas été condamné, le général Montoya a demandé à comparaître devant la JEP. Contacté par l’AFP, son défenseur Me Andrés Garzon a rejeté ces accusations et l’idée que la hiérarchie ait pu inciter à de tels crimes.

Le major Soto craint pour sa vie. Son avocate, Tania Parra, a aussi reçu des menaces. « Cette vérité que j’énonce peut avoir un prix », lâche cet officier, qui se prépare à la confrontation avec les familles qu’il a endeuillées.