La présence de l’armée dans les CHSLD reste une anomalie, rappelle le premier ministre canadien

La caporal Cynthia Bolduc, technicienne médicale du 25e Centre des services de santé des Forces canadiennes (Bagotville), aide une résidente du Centre d’hébergement Jean-De La Lande, dans le cadre de l'opération LASER à Montréal, au Québec, le 18 mai 2020.. [MDN]
Temps de lecture estimé : 5 minutes

En conférence de presse à l’issue d’une rencontre des Nations unies réunissant plus de 50 chefs d’État et de gouvernement, l’Événement de haut niveau sur le financement du développement à l’époque de la COVID-19 et durant les années suivantes, le premier ministre Trudeau a déclaré que la présence de l’armée dans des CHSLD relevait de l’anomalie.

«Ce n’est pas une solution à long terme […] C’est une mesure préliminaire, et il faut voir comment on peut passer à une autre étape pour que le Québec puisse prendre en contrôle la situation directement», a expliqué le premier ministre canadien, ajoutant qu’il avait «hâte entreprendre des conversations avec [François Legault, le premier ministre du Québec, NDLR] sur les prochaines étapes».

Quant, en avril, il avait accepté la demande de Québec de déployer plus membres des Forces armées canadiennes dans les CHSLD, le premier ministre Trudeau avait bien prévenu que là n’est pas le rôle de l’armée, qu’il ne s’agit pas d’une solution à long terme et qu’il faudra se poser des questions une fois la crise passée.

Mais voilà, la crise ne passe pas et la solution temporaire commence à être un peu trop permanente.

La quasi totalité du personnel médical des FAC au chevet des aînés

Depuis qu’on est passé de 125 à 1 000 puis à 1 400, le nombre de militaires déployés qui soutiennent les autorités civiles dans 23 CHSLD au Québec s’est stabilisé, en date du 26 mai 2020, à 1504, comparé aux 285 membres des Forces armées canadiennes qui soutiennent les autorités civiles dans 5 établissements de soins de longue durée en Ontario.

Les membres des FAC déployés ont été répartis en équipes de renfort aux soins de santé civils (RSSC) comprenant un responsable médical supérieur, des préposés aux soins personnels et des troupes de soutien. La composition précise de chaque équipe est déterminée par les besoins de chaque établissement, besoins déterminés pendant la phase de reconnaissance. Chaque établissement peut compter sur les services d’entre 14 et 60 militaires, et ceux-ci collaborent avec les responsables médicaux civils sur place.

La quasi-totalité du personnel de santé des Forces armées canadiennes se trouve actuellement dans les établissements de soin de longue durée pour prêter main forte au personnel civil.

De plus, des membres des Forces armées ont été infectées, et il faudra «prendre soin d’eux».

En date du 27 mai, la répartition des cas de COVID-19 détectés chez les militaires des FAC déployés dans le cadre de l’opération LASER pour travailler dans les ESLD au Québec et en Ontario est de 15 en Ontario et 24 au Québec.

Loin de contredire son chef, en entrevue cette semaine au réseau anglais de la télévision publique canadienne, la CBC, le ministre de la Défense, Harjit Sajjan, a lui aussi remis en cause l’avenir de l’opération Laser. «Je peux vous assurer qu’on ne pourra pas tenir comme ça pendant quatre autres mois […] Nous n’avons pas le personnel suffisant ; nos gens travaillent sept jours par semaine, ce n’est tout simplement pas soutenable», a-t-il déclaré.

Le ministre a expliqué que certaines provinces ne «comprennent pas tout à fait comment l’armée fonctionne», et qu’il comptait leur «expliquer les limites».

Le besoin d’une armée n’est pas disparue avec la COVID-19

Cela reste d’autant plus vrai que, comme l’avait déjà expliqué en avril le chef d’état-major de la Défense, le général Vance, malgré la COVID-19, les militaires sont et restent des militaires.

«Toutes les opérations nationales courantes et les opérations à l’étranger désignées continuent», avait alors indiqué le général, «même si la posture et le profil de la force ont été adaptées pour tenir compte de la COVID-19.»

L’instruction axée sur le théâtre et sur la mission, bien que modifiée, doit se poursuivre afin que les troupes soient prêtes, indiquait le général, tout en ajoutant qu’il y aura des changements dans les opérations à l’étranger désignées «[…] étant donné que le monde lutte contre la COVID-19» et que des adversaires pourraient bien «chercher à profiter de la situation», toutes choses qui modifient l’environnement opérationnel.

Les Forces armées canadiennes demeurent vigilantes afin de détecter tout changement de ce type d’être prêtes à agir, le cas échéant, assurait aussi général.

Et le 27 mai, le chef d’état-major et la sous-ministre de la Défense, Mme Jody Thomas, ont tenu une réunion virtuelle avec environ 600 personnes de la haute direction des Forces armées et du ministère de la Défense afin de donner des détails et de répondre aux questions concernant la reprise des activités courantes des Forces armées canadiennes.

Le premier ministre Trudeau, qui aura une conversation téléphonique avec ses homologues des provinces et des territoires jeudi soir, comme il le fait chaque semaine depuis le début de la crise de la COVID-19, a prévenu qu’il voulait soulever à cette occasion l’enjeu des conditions dans les centres de soins et résidences pour aînés.

Et nos militaires et leurs familles dans tout ça ?

Elles sont belles les annonces «enrôlez-vous». Elles sont inspirantes les photos de nos militaires dans les CHSLD, qui sauvent des vies que le système de santé était en train «d’échapper».

Les militaires atteints de la COVID-19 ? Certes, ils sont jeunes et s’en remettront, avançait le brigadier-général Carpentier, commandant de la 2e Division du Canada et de la Force opérationnelle interarmées Est. «Nos militaires sont agiles et habitués à s’adapter à des environnements dynamiques. Ils sont fiers d’aider les autres en s’adaptant rapidement pour accomplir de nouvelles tâches dans un nouveau milieu, en équipe avec d’autres professionnels de la santé qui visent un objectif commun.»

Mais certains militaires, habituellement discrets, nous écrivent et ne peuvent, bien que toujours prêts à servir et fiers du travail qu’ils accomplissent dans les établissements de soins de longue, s’empêcher de formuler eux aussi des réserves.

Et la réserve formulée le plus souvent par plusieurs d’entre eux est qu’il ne faudrait pas non plus que les Forces armées canadiennes deviennent la «bonne à tout faire» d’autorités civiles trop souvent dépassées. Il y a longtemps que les lacunes dans les CHSLD sont connues et il n’était pas nécessaire d’être un génie pour anticiper que, advenant une crise, on ferait face à de graves problèmes. Même si en temps de crise il est du devoir des militaires de répondre à l’appel, il semble, à en juger par la réaction qu’a suscité chez nombre d’entre eux les multiples demandes du gouvernement Legault, que plusieurs en sont venus de se demander si, la crise mise à part, c’est bien à eux de suppléer aux carences du système de santé d’une province.

D’autant plus que, comme le soulignait le chef d’état-major de la Défense, tout en venant en aide comme c’est leur devoir aux autorités civiles dans la lutte à la pandémie, les activités essentielles des Forces armées canadiennes doivent reprendre pour qu’elles puissent respecter leurs obligations. Ainsi la disponibilité opérationnelle «doit absolument être maintenue et on ne doit en aucun cas lui permettre de s’éroder», rappelait récemment le chef d’état-major de la Défense.

Non seulement, si le système de santé québécois est lui-même malade, on ne pourra pas le soigner éternellement à coup de déploiements militaires, mais on n’a certainement pas former des militaires pour qu’ils servent de bonnes à tout faire dans une société imprévoyante qui aurait trop longtemps refusé de voir ses lacunes.

Et on a très certainement dépassé les limites de l’acceptable quand ce mois-ci, face à la pénurie de main d’oeuvre agricole, certains citoyens n’ont pas eu de meilleures idées que de suggérer qu’on envoie l’armée faire la cueillette de fraises. L’armée pourrait aussi les préparer avec un filet de crème, peut-être ?

À lire aussi: Op LASER au Québec: le rapport d’observation jette une lumière crue sur des problèmes récurrents >>