Manifestations: Trump désavoué par son ministre de la Défense qui ne veut pas déployer l’armée

Le secrétaire à la Défense, Mark Esper, et le général Mark Milley lors d'une conférence de presse au Pentagone. en octobre 2019. [Archives/AFP]
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En désaccord apparent avec Donald Trump, le secrétaire américain à la Défense s’est dit mercredi opposé à l’idée de déployer l’armée dans les grandes villes des Etats-Unis pour juguler le vaste mouvement de protestation qui s’exprime contre le racisme et les brutalités policières.

Ces déclarations de Mark Esper, le chef du Pentagone, sont intervenues alors que le pays se préparait à une nouvelle journée de contestation, après une semaine de manifestations pacifiques mais aussi de troubles, notamment nocturnes, les foules continuant à braver les couvre-feux.

La nuit de mardi à mercredi a toutefois été plus calme, avec seulement des actes de pillages localisés succédant à une journée de grandes marches pacifiques.

Lundi, alors que la situation dégénérait en émeutes dans de nombreuses villes, le président Trump avait menacé de déployer les troupes « pour régler rapidement le problème », des propos immédiatement dénoncés par l’opposition qui y avait vu une dérive autocratique.  

« Je ne suis pas favorable à décréter l’état d’insurrection », qui permettrait au milliardaire républicain de déployer des soldats d’active face à des citoyens américains, et non des réservistes de la Garde nationale comme c’est actuellement le cas, a déclaré M. Esper mercredi.

A Washington, où le couvre-feu n’avait pour l’instant pas été reconduit pour mercredi soir, un important dispositif policier était déployé au petit matin pour boucler l’accès à la Maison Blanche.

La veille, des milliers de manifestants avaient protesté, dans le calme, contre la mort de George Floyd, un Noir américain tué par un policier lors de son interpellation le 25 mai à Minneapolis, et plus largement contre le racisme et les violences policières aux Etats-Unis.

« No justice, no peace » (‘Pas de paix sans justice’) ou « Hands up! Don’t shoot! » (‘Mains en l’air! Ne tirez pas! »), scandaient les manifestants, plutôt jeunes et toutes origines confondues.

«Inspections»

Beaucoup d’entre eux sont restés après le couvre-feu alors que la situation était beaucoup plus calme que les deux derniers jours; notamment lundi soir quand les abords de la Maison Blanche ont été évacués manu militari pour permettre à Donald Trump de sortir dans la rue et poser avec un exemplaire de la Bible devant la petite église qui fait face au centre du pouvoir exécutif américain. 

Le président a semblé vouloir faire acte de bravoure après les informations de presse selon lesquelles il avait été hâtivement mis à l’abri vendredi soir par le Secret Service dans un bunker sécurisé lors d’une manifestation devant sa résidence officielle.

« C’était une fausse information », a-t-il assuré mercredi matin, expliquant avoir en effet été escorté dans le bunker mais au cours de la journée, donc avant les manifestations, pour des « inspections ».

9.000 arrestations

A New York, où le couvre-feu a été prolongé jusqu’à dimanche, la situation était également plus calme mardi soir, après des images de violence qui ont fait le tour du monde en tout début de semaine. 

Dans le quartier de Brooklyn, plusieurs centaines de personnes ont bravé les ordres intimant de rester à la maison. 

Aaron, un étudiant de 20 ans, a expliqué à l’AFP être contre cette mesure. « Pour eux, il ne faut surtout pas que les gens manifestent contre le meurtre d’un gars sur le cou de qui on a mis un genou pendant huit minutes », a-t-il dit, en référence à la mort de George Floyd.  

Au total, la police a procédé ces derniers jours à plus de 9.000 arrestations dans tout le pays, selon une estimation reprise par les médias américains. Pour des actes de violences, des dégradations, ou pour non-respect du couvre-feu.

A Minneapolis, épicentre des manifestations, la situation se calmait progressivement après de lourdes tensions.

AJ Channer, chanteur du groupe Fire from the Gods, a expliqué à l’AFP pourquoi il manifestait.

« Ma guerre n’est pas contre la police, ma guerre est contre le système qui permet cette police », a-t-il dit. 

« Cette immunité que la police semble avoir » alors que « vous êtes toujours un être humain, vous êtes toujours un Américain et vous devriez donc être poursuivi dans la pleine force de la loi ».

Derek Chauvin, le policier qui a tué George Floyd lors de son interpellation, a été arrêté et inculpé d’homicide involontaire. Les trois autres agents qui l’ont laissé faire ont été renvoyés de la police mais ne sont pour l’instant pas poursuivis par la justice.

Jim Mattis accuse à son tour Trump de vouloir «diviser» l’Amérique

Jim Mattis (d), le 19 octobre 2017 à Arlington, en Virginie. (Archives/AFP/SAUL LOEB)

Jim Mattis, l’ex-ministre de la Défense de Donald Trump, est sorti mercredi de sa réserve avec un réquisitoire tonitruant contre le président des États-Unis, accusé de vouloir «diviser» l’Amérique secouée par un mouvement de colère historique.

«De mon vivant, Donald Trump est le premier président qui n’essaye pas de rassembler les Américains, qui ne fait même pas semblant d’essayer », écrit l’ancien général des Marines âgé de 69 ans dans une déclaration mise en ligne par la revue The Atlantic et d’autres médias américains.

«Au lieu de cela, il tente de nous diviser», ajoute ce militaire très respecté, qui avait jusqu’ici affiché sa réserve, expliquant qu’il préférait ne pas commenter directement le mandat du milliardaire républicain.

Cette fois, trop c’est trop à ses yeux: «Nous payons les conséquences de trois années sans adultes aux commandes».

Jim Mattis, premier chef du Pentagone après l’arrivée en 2017 à la Maison-Blanche d’un Donald Trump sans expérience militaire ni diplomatique, était alors considéré, jusque dans les rangs républicains, comme l’un des rares «adultes dans la pièce» capables de contenir les impulsions de l’ex-homme d’affaires.

Mais il avait démissionné avec fracas en décembre 2018 au lendemain de l’annonce par le président Trump d’un retrait unilatéral total de Syrie, sans concertation avec les alliés de Washington dans la lutte contre le groupe djihadiste État islamique.

Mercredi, c’est au sujet de la réaction présidentielle aux troubles de la dernière semaine qu’il réagit.

«J’ai observé le déroulement des événements de cette semaine, en colère et consterné», poursuit-il dans ce texte intitulé «L’Union fait la force», soutenant les manifestants qui demandent, selon lui «à raison», l’égalité des droits.

«Un nouveau chemin»

Depuis la mort le 25 mai à Minneapolis de George Floyd, un homme noir asphyxié par un policier blanc, une vague de colère historique s’est levée dans les villes américaines, dénonçant le racisme, les violences policières et les inégalités sociales. Des centaines de milliers de manifestants ont protesté à travers le pays pacifiquement, mais des pillages et des émeutes ont aussi émaillé le mouvement.

Donald Trump, très silencieux sur sa réponse aux maux dénoncés par les manifestants, a en revanche employé un ton martial et menacé de recourir à l’armée pour mater la rue, se présentant en «président de la loi et de l’ordre».

«Nous ne devons pas nous laisser distraire par une poignée de hors-la-loi. Les manifestations, ce sont des dizaines de milliers de personnes de principes qui insistent pour que nous soyons à la hauteur de nos valeurs», estime Jim Mattis.

«Nous devons rejeter et tenir pour responsables ceux qui, au pouvoir, se moqueraient de notre Constitution», ajoute-t-il.

«Quand j’ai rejoint l’armée, il y a environ 50 ans, j’ai prêté serment de soutenir et défendre la Constitution», écrit-il encore. «Jamais je n’ai imaginé que des soldats qui prêtent le même serment puissent recevoir l’ordre, quelles que soient les circonstances, de violer les droits constitutionnels de leurs concitoyens – et encore moins pour permettre au commandant-en-chef élu d’aller poser pour une photo, de manière saugrenue, avec les chefs militaires à ses côtés».

Alors que Donald Trump prononçait une allocution musclée dans les jardins de la Maison-Blanche lundi soir, annonçant le déploiement de milliers de soldats et policiers à Washington, ces mêmes forces de l’ordre dispersaient les manifestants des alentours à coups de gaz lacrymogènes. Objectif : libérer le champ pour le président afin qu’il se rende ensuite, à pied, devant une église emblématique dégradée durant le week-end, où il a posé pour les caméras une bible à la main, sans y entrer.

L’actuel ministre de la Défense Mark Esper était présent sur la photo.  

Mercredi, il a lui-même pris ses distances, admettant avoir fait une erreur et affichant surtout son opposition au déploiement de l’armée sur le territoire américain, en désaccord apparent avec le président.

Jim Mattis va lui plus loin, et parle d’un «abus» du pouvoir exécutif.

«Seulement en adoptant un nouveau chemin», « nous serons à nouveau un pays admiré et respecté, ici comme à l’étranger », conclut l’ex-ministre, à cinq mois d’une élection présidentielle à laquelle Donald Trump briguera un second mandat.

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