Plan d’annexion en Cisjordanie: menace sur le traité de paix israélo-jordanien?

Une photo du Palais royal jordanien montre le roi Abdallah II et sa garde d'honneur lors d'une cérémonie officielle le 25 mai 2020, à Amman. [AFP]
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Le projet israélien d’annexion de pans de la Cisjordanie, susceptible d’être mis en oeuvre à partir du 1er juillet, violerait le traité de paix avec la Jordanie voisine, poussant Amman dans ses retranchements pour reconsidérer ses relations avec l’Etat hébreu, estiment des experts.

D’autres considèrent toutefois que le royaume, fragile économiquement et dépendant d’une aide américaine annuelle de plus d’un milliard de dollars, n’aurait pas les moyens de s’opposer frontalement au projet, validé par Washington.

Les Jordaniens considèrent pourtant ce plan comme une « menace existentielle » pour leur propre pays de quelque 10 millions d’habitants, dont plus de la moitié est d’origine palestinienne.

Des sondages d’opinion montrent aussi que les Jordaniens sont majoritairement opposés au traité de paix avec Israël, signé en 1994, un an après les accords de paix d’Oslo entre l’Etat hébreu et l’Organisation de libération de la Palestine (OLP).

Le roi Abdallah II, qui évoque régulièrement une « paix froide » avec l’Etat hébreu, a mis en garde contre un « conflit majeur » en cas d’annexions en Cisjordanie.

« Je ne veux pas proférer de menaces (…), mais nous considérons toutes les options », a-t-il prévenu dans un entretien en mai avec le magazine allemand Der Spiegel.

Le Premier ministre Omar al-Razzaz a estimé qu’Amman serait « forcé de revoir tous les aspects de ses relations avec Israël ».

Selon les analystes, la Jordanie dispose, sur le papier, de plusieurs options.

Elle pourrait annuler le traité de paix, ou seulement certaines clauses, notamment celles concernant la coopération sécuritaire et les renseignements.

Le royaume pourrait aussi fermer l’ambassade israélienne à Amman et rappeler son ambassadeur à Tel-Aviv.

« La Jordanie doit envoyer un message fort à Israël et aux Américains qui dit +si vous choisissez ce chemin (de l’annexion, NDLR), nous annulerons le traité de paix+ », argue Oraib al-Rintawi, directeur du centre al-Qods pour les études politiques.

Pour l’ancien ministre de l’Information, Mohammed al-Momani, l’annexion serait « une violation » claire du traité de paix car il stipule qu' »aucun partie n’entreprendra d’action unilatérale aux dépends des intérêts de l’autre partie ». Or, « les intérêts jordaniens reposent sur la création d’un Etat palestinien. »

Un Palestinien à dos d’âne avec sa fille dans un village au sud d’Hébron, en Cisjordanie occupée, le 22 juin 2020. [AFP]

«Menace directe»

L’annexion est une « menace directe pour la sécurité nationale jordanienne », abonde M. Momani, selon qui la Jordanie pourrait faire pression au niveau du Conseil de sécurité de l’ONU, ou bien se tourner vers la Cour pénale internationale (CPI).

La Jordanie est, avec l’Egypte, le seul pays arabe à avoir signé un traité de paix avec Israël.

Les analystes estiment qu’Amman a signé en 1994 en pensant ouvrir la voie à la création d’un Etat palestinien et résoudre ainsi la question des réfugiés palestiniens sur son sol.

Coincée entre Israël et la Jordanie, la Cisjordanie –qui inclut Jérusalem Est– était sous administration jordanienne jusqu’à ce qu’Israël s’empare du territoire en 1967, lors de la guerre des Six jours.

Des centaines de milliers de Palestiniens se sont alors réfugiés en Jordanie, s’ajoutant à ceux arrivés en 1948 à la création de l’Etat hébreu.

Quelque 2,2 millions de réfugiés palestiniens sont aujourd’hui enregistrés en Jordanie auprès des Nations unies.

Pour les Palestiniens, le projet d’annexion israélien rendrait impossible la création d’un Etat palestinien viable.

Un avis partagé par le roi Abdallah II, qui répète qu’il ne peut y avoir d’alternative, et que les réfugiés ne peuvent résider de manière permanente dans des pays d’accueil.

«Rhétorique»

Dans les rues d’Amman, des Jordaniens appuient les vues de leur monarque.

« Le plan d’annexion est un danger existentiel pour la Jordanie et la Palestine », dit Abdallah Musa, un commerçant de 44 ans.

Luay Malhass, photographe, craint que « des dizaines de milliers de Palestiniens (soient) forcés de fuir la Cisjordanie ».

Le roi Abdallah prendrait « la décision la plus importante de son règne », débuté en 1999, en rompant avec Israël, note M. Musa.

Les modalités pratiques pour la Jordanie d’empêcher l’annexion sont toutefois très limitées, avancent des analystes.

Amman « est liée stratégiquement aux Etats-Unis (…) et très dépendante de l’aide américaine », souligne Ahmas Awad, à la tête du Centre Phoenix pour les études économiques et informatiques.

Amman « peut suspendre le traité (…) mais elle ne fera rien de concret pour empêcher l’annexion », appuie Kirk Sowell, analyste pour Utica Risk Services.

Stopper la coopération sécuritaire? Energétique? Dans les deux cas, cela reviendrait pour la Jordanie à se tirer une balle dans le pied, prévient-il.

« Il y aura beaucoup de rhétorique, mais il n’y a rien que puisse faire » Amman, selon lui.

Annexion de pans de la Cisjordanie: une «déclaration de guerre» aussi pour le Hamas

Des Palestiniens manifestent contre le projet israélien d’annexer des parties de la Cisjordanie occupée, à Khan Younes, dans le sud de la bande de Gaza, le 23 juin 2020. [AFP]

Le mouvement armé palestinien Hamas a averti jeudi qu’une annexion par Israël de pans de la Cisjordanie occupée constituerait une « déclaration de guerre », après que l’ONU a mis en garde contre les risques d’un tel projet.

Ces propos interviennent dans un climat de craintes à l’approche du 1er juillet, date à partir de laquelle le gouvernement israélien doit se prononcer sur la mise en oeuvre du plan américain pour le Proche-Orient.

Celui-ci prévoit l’annexion par Israël de la vallée du Jourdain et des colonies en Cisjordanie, territoire palestinien occupé par l’armée israélienne depuis 1967, ainsi que la création d’un Etat palestinien sur un territoire réduit.

« La résistance considère une annexion de la Cisjordanie et de la vallée du Jourdain comme une déclaration de guerre contre notre peuple et nous ferons en sorte que l’ennemi s’en morde les doigts de remords », a déclaré à la télévision le porte-parole des Brigades Ezzedine al-Qassam, Abou Obaida, la branche militaire du Hamas, Abou Obaida.

Au cours des dernières années, le Hamas et Israël se sont livré trois guerres (2008, 2012, 2014) et malgré une trêve récente, les deux camps s’affrontent, à l’occasion, avec des tirs de roquettes depuis Gaza et des frappes de représailles de l’armée israélienne.

Mi-juin, Israël avait été la cible d’un tir de roquette depuis l’enclave palestinienne, quelques heures après un appel du Hamas à « l’unité » et à « la résistance » face au projet israélien. L’armée israélienne avait riposté en visant des positions du mouvement islamiste.

«Donner une chance à la diplomatie»

Rejeté en bloc par les Palestiniens, le plan de l’administration américaine a aussi été dénoncé par l’Union européenne, la Ligue arabe et l’ONU.

A Jérusalem jeudi, l’émissaire des Nations unies pour le Proche-Orient Nickolay Mladenov a mis en garde contre le « vide » que pourrait créer l’annexion israélienne, que viendraient combler des « radicaux » aux « intentions dévastatrices ».

« Si les Palestiniens sentent qu’il n’y a pas de perspective pour une résolution pacifique du conflit, cela ne fera que créer des opportunités pour des radicaux, des personnes avec des intentions (…) dévastatrices, pour venir remplir ce vide », a-t-il averti, lors d’une rencontre avec la presse étrangère à Jérusalem.

« Personne ne veut d’une nouvelle guerre au Moyen-Orient et certainement pas d’une (guerre) qui a le potentiel de s’étendre au-delà de ses frontières », a ajouté le responsable, qui a estimé qu' »un seul incident » pouvait faire dégénérer la situation.

Le responsable onusien a en outre dit « travailler très dur » pour permettre une reprise des discussions entre Palestiniens et Israéliens.

« Nous avons largement consulté, et nous continuons de consulter largement les pays arabes, qui dans le futur joueront peut-être un rôle beaucoup plus important que par le passé dans ces discussions », a-t-il déclaré.

Historiquement, les pays arabes –hormis l’Egypte et la Jordanie liés à Israël par des traités de paix– ont fait du règlement du conflit israélo-palestinien la condition de la normalisation de leurs relations avec Israël.

Mais au cours des dernières années, les autorités israéliennes ont développé des relations officieuses avec des pays du Golfe, dont les Emirats arabes unis.

Dans une rare tribune publiée dans un journal israélien, l’ambassadeur émirati aux Etats-Unis, Youssef al-Otaïba, a récemment estimé qu’une annexion par Israël de pans de la Cisjordanie occupée entraverait une « normalisation » des relations avec l’Etat hébreu.

« J’essaie de réinstaller un dialogue (…) et j’ai peur que sans dialogue, sans donner une chance à la diplomatie, nous serons dans les semaines et les mois à venir, dans une situation beaucoup plus compliquée qu’aujourd’hui », a encore mis en garde M. Mladenov.