Après la tragédie du port, les Libanais craignent une pénurie de pain

Du pain frais dans une boulangerie de Beyrouth, le 1er juillet 2020. (AFP)
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Du blé se répand hors de silos éventrés, se mélangeant à la suie, aux débris et au ciment: l’explosion au port de Beyrouth a touché les plus grands silos de céréales du Liban, provoquant la panique parmi la population qui craint une pénurie de pain.

La destruction du port de la capitale a encore restreint l’accès à la nourriture d’une population qui importe 85% de ses besoins alimentaires, dont le blé nécessaire à la production des galettes de pain, indispensables à chaque repas libanais et vendues aujourd’hui au prix subventionné de 2.000 livres libanaises (1,2 euro) le paquet de 900 grammes.

« Lorsque nous avons vu les silos, nous avons paniqué », reconnaît Ghassan Bou Habib, PDG de la chaîne de boulangeries Wooden Bakery.

Quelque 15.000 tonnes de blé, de maïs et d’orge entreposées dans les imposants silos, vieux de 55 ans, ont été projetées par l’explosion et une minoterie voisine a été détruite.

Tant les boulangeries que les consommateurs craignent que la destruction des silos, d’une capacité de 120.000 tonnes, n’aggrave une éventuelle pénurie de blé. 

Une crise de liquidités depuis l’automne a réduit les importations, les banques ayant interrompu les transferts à l’étranger.

L’activité des conteneurs avait déjà baissé de 45% au premier semestre 2020 par rapport à l’année dernière, selon la Blominvest Bank, tandis que la dévaluation rapide de la livre libanaise a entraîné une hausse vertigineuse des prix.

« Nous avions déjà des difficultés avec le peu de farine et de blé disponibles », affirme Ghassan Bou Habib. « Les minoteries n’en avaient pas assez ou n’avaient pas de carburant pour fonctionner », dit-il.

Données sur le port de Beyrouth, et carte des principales liaisons maritimes. (AFP)

«Nous ne mangeons pas de steak»

Même avant l’explosion, les 50 branches de la chaîne Wooden Bakery ne recevaient que les deux-tiers des 70 tonnes de farine quotidiennes nécessaires. 

« Maintenant, notre cuisine centrale ne produit plus assez pour remplir les rayons », dit M. Bou Habib. 

Au lendemain de l’explosion, des clients paniqués se sont précipités par centaines à la boulangerie des Capucins, dans le quartier commerçant de Hamra.

« Nous avons tout vendu. Chacun achetait cinq paquets de pain au lieu d’un seul, au cas où il y aurait une pénurie », affirme un employé, Haïdar Moussaoui.

« Le pain est la seule chose qui peut rassasier les pauvres: nous ne sommes pas assis à manger un steak avec une fourchette et un couteau », déclare-t-il à l’AFP.

Des responsables ont tenté d’atténuer les craintes des Libanais, affirmant que le pays avait des stocks de blé suffisants pour un mois et que de nouvelles cargaisons arriveraient cette semaine à travers les ports de Tripoli dans le nord et Saïda dans le sud.

Mais les silos manquent, fait remarquer Moussa Khoury, un entrepreneur agricole qui a géré le stockage des céréales de Beyrouth de 2014 à 2017.

« Rien n’est comparable au port de Beyrouth, où les céréales étaient déchargées des bateaux ou retirées des silos 24 heures sur 24 », ajoute-t-il, prédisant « d’énormes problèmes » dans les prochains mois.

« Les ports de Tripoli et Saïda sont plus petits, ce qui signifie que le déchargement sera plus long et plus coûteux » et pourrait se répercuter sur le prix du pain, ajoute-t-il.

Les propriétaires de minoteries ont déjà calculé que le transport du blé par camion depuis Tripoli, à 80 km au nord de Beyrouth, coûterait 6 dollars de plus par tonne, déclare Arslan Sinno, président de Dora Mills.

« Qui payera? Nous? », demande-t-il amèrement.

Un silo à grains complètement détruit dans le port de Beyrouth après la violente explosion qui a secoué la capitale libanaise, le 6 août 2020. (AFP)

«La cerise» sur le gâteau

Arslan Sinno explique à l’AFP que les stocks dans les silos et les minoteries étaient déjà à la baisse en raison des délais de paiement de la Banque centrale aux fournisseurs étrangers.

« D’autres fournisseurs peuvent ne plus vouloir venir en raison de problèmes de sécurité », ajoute-t-il.

L’Agence des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO) a aussi tiré la sonnette d’alarme après l’explosion de Beyrouth, affirmant mercredi craindre « à brève échéance, un problème de disponibilité de farine ».

Depuis des mois, des initiatives comme celle de la Banque alimentaire libanaise distribuent des rations aux familles dans le besoin, dont du pain offert par certaines des minoteries et boulangeries aujourd’hui touchées de plein fouet.

Depuis l’explosion mardi, des volontaires de la Banque alimentaire libanaise (LFB) sont sur le pont, distribuant des sandwichs et des repas aux familles dont les habitations ont été endommagées, affirme Souha Zeaiter, sa directrice exécutive.

Mais même son initiative peut être affectée.

Une boulangerie qui donnait 500 paquets de pain par jour à la LFB avant le drame l’a avertie qu’elle ne pouvait pas donner plus en raison de la pénurie de farine. 

« Nous étions déjà confrontés au Covid-19 et à la crise économique, et puis ce désastre est arrivé », dit Souhai Zeaiter à l’AFP. « C’était la cerise sur le gâteau ».  

Des secouristes fouillent les décombres du port de Beyrouth, des responsables arrêtés

Les recherches continuent à Beyrouth pour tenter de trouver des survivants après l’explosion dans la capitale libanaise, le 6 août. (AFP)

A la recherche de survivants sous le regard angoissé de familles de victimes, des secouristes internationaux fouillent vendredi les décombres du port de Beyrouth dont plusieurs responsables ont été arrêtés après la gigantesque explosion qui a fait plus de 150 morts.

Cette déflagration d’une puissance inouïe, la plus dévastatrice vécue par le Liban, a alimenté la colère de la population, qui avait déclenché en octobre 2019 un vaste mouvement de protestation contre la classe dirigeante.

L’indignation est d’autant plus grande que le gouvernement s’est avéré incapable de justifier la présence du nitrate d’ammonium au port « sans mesures de précaution » de l’aveu même du Premier ministre.

Près de l’épicentre de la déflagration, à proximité des silos géants de céréales détruits, les secouristes français, italiens, allemands et autres coordonnent leurs efforts.

« J’attends d’apprendre que tu as été retiré vivant des décombres, habibi (mon chéri) », a écrit sur Twitter Emilie Hasrouty, soeur d’un fonctionnaire du port âgé de 38 ans, porté disparu dans les silos.

« J’ai frappé à toutes les portes pour avoir de tes nouvelles, et maintenant que l’attente est presque terminée, je suis paralysée par la peur », a-t-elle ajouté. Vendredi matin, quatre corps ont été retrouvés par les secouristes dans le port presque entièrement détruit par la déflagration mardi. Elle fait également plus de 5.000 blessés, des dizaines de disparus et des centaines de milliers de sans-abri dans les quartiers dévastés proches, alimentant la colère de la population contre la classe politique, accusée d’incompétence et de corruption.

L’aide internationale afflue à Beyrouth, où le président français, Emmanuel Macron, s’est rendu jeudi, réclamant une enquête internationale sur cette explosion provoquée selon les autorités par un incendie dans un entrepôt où étaient stockées depuis six ans 2.700 tonnes de nitrate d’ammonium, une substance chimique hautement inflammable.

M. Macron a rencontré les responsables libanais, des hommes politiques, parmi lesquels des membres du Hezbollah, et des représentants de la société civile. Il a appelé à un « profond changement » de la part des dirigeants, annonçant qu’il réunirait « dans les tout prochains jours » une conférence d’aide pour le Liban, en plein naufrage économique depuis plusieurs mois.

«Tout a été pulvérisé»

Le port de Beyrouth a été dévasté par deux gigantesques explosions, mardi 4 août. (AFP)

Depuis l’explosion mardi soir, les familles des disparus se sont précipitées au port pour avoir des nouvelles de leurs proches.

La « particularité » du drame de Beyrouth? « L’épicentre est à quelques mètres de nous, alors que dans un séisme, il est souvent à plusieurs centaines de mètres sous terre », a déclaré à l’AFP le colonel Vincent Tissier, qui dirige une équipe de 55 membres de la sécurité civile française.

« Les choses s’effondrent en général par couches, par étages. Ici, tout a été pulvérisé ».

Des sauveteurs russes, pataugeant dans du maïs, mènent leurs recherches alors que des excavateurs retirent des conteneurs broyés.

Les équipes de la défense civile libanaise observent anxieusement un chien renifleur qui fait le tour d’un cratère creusé sous une grue échouée. Un calme angoissant règne dans le port, seulement rompu par les bruits des machines déblayant l’immense étendue de décombres, des monticules à n’en plus finir de fer tordu et désarticulé.

Hôpital de campagne russe

Dans une capitale aux airs d’apocalypse, alors que les autorités n’ont mis en place aucun dispositif pour aider les citoyens, des centaines de Libanais se sont mobilisés, dans un vaste élan de solidarité, pour poursuivre les opérations de déblaiement ou accueil des sans-abri.

Plusieurs pays parmi lesquels la France ont pour leur part dépêché du matériel médical et sanitaire ainsi que des hôpitaux de campagne. L’Union européenne a débloqué 33 millions d’euros en urgence et l’armée américaine a envoyé trois cargaisons d’eau, de nourriture et de médicaments.

Des aides de l’Iran, des Emirats arabes unis et de l’Arabie saoudite étaient attendues vendredi. Dans l’immense cité sportive de Beyrouth, la Russie a installé un hôpital de campagne, dressant une vingtaine de tentes médicales où les premiers patients ont commencé à arriver, les hôpitaux de la capitale étant saturés.

16 fonctionnaires détenus 

Jeudi soir, les forces de l’ordre ont eu recours aux gaz lacrymogènes dans le centre-ville pour disperser des dizaines de manifestants enragé par l’incompétence et la corruption des autorités.

Des appels circulent sur les réseaux sociaux pour une manifestation anti-gouvernementale samedi, sous le thème « Pendez-les ».

Les autorités libanaises affirment que l’entrepôt a explosé après un incendie. Autorités du port, services des douanes et certains services de sécurité étaient tous au courant que des matières chimiques dangereuses y étaient entreposées mais ils se sont rejeté mutuellement la responsabilité.

Outre le nitrate d’ammonium, le procureur militaire a évoqué la présence de « matériaux hautement inflammables et des mèches lentes » selon un communiqué.

Seize fonctionnaires du port et des autorités douanières ont été arrêtés et placés en détention dans le cadre de l’enquête.