Bélarus : l’UE rejette le résultat de la présidentielle

Svetlana Tikhanovskaïa, lors d'une conférence de presse au lendemain du résultat de l'élection présidentielle, le 10 août 2020 à Minsk, au Belarus. (AFP)
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La figure de proue de l’opposition bélarusse, Svetlana Tikhanovskaïa, a appelé mercredi les Européens à rejeter les résultats de la présidentielle « frauduleuse » du 9 août, avant un sommet de l’UE devant étendre les sanctions contre le régime d’Alexandre Loukachenko.


Mise à jour 19/08/2020, 18h16

L’Union européenne s’est dite mercredi « aux côtés » des Bélarusses et a rejeté le résultat de l’élection présidentielle ayant donné la victoire à Alexandre Loukachenko, qui a pour sa part ordonné aux forces de sécurité d’empêcher les « troubles » de continuer.

La crise au Bélarus a fait l’objet d’un sommet extraordinaire de l’UE à l’issue duquel le président du Conseil européen, Charles Michel, a promis des sanctions supplémentaires contre un nombre « substantiel » de dirigeants du régime responsables de « violences, de répressions et de fraudes électorales ».

L’Union est « aux côtés » du peuple bélarusse, a ajouté Charles Michel, la chancelière allemande Angela Merkel précisant aux journalistes que les 27 ne reconnaissaient pas le résultat de l’élection du 9 août.


Déclaré vainqueur avec plus de 80% des voix, M. Loukachenko, au pouvoir depuis 1994, fait face à une pression croissante tant au Bélarus, où se déroulent des manifestations quotidiennes et un mouvement de grève touchant des industries vitales à l’économie du pays, qu’à l’étranger.

Les protestations ont fait un troisième mort mercredi, un manifestant de 43 ans, qui avait été blessé par balle selon ses proches et les médias à la tête. Il avait participé le 11 août à un rassemblement à Brest lors duquel la police avait reconnu avoir tiré à balles réelles.

S’adressant au Conseil de l’Europe depuis la Lituanie où elle est réfugiée depuis le 11 août, Svetlana Tikhanovskaïa a exhorté à rejeter un scrutin « ni équitable ni transparent » et dont les résultats « ont été falsifiés ».

« Les gens, qui sont allés défendre leur vote dans les rues de leurs villes partout au Bélarus, ont été brutalement battus, emprisonnés et torturés par le régime qui s’accroche désespérément au pouvoir », a-t-elle souligné en anglais, estimant que M. Loukachenko a « perdu toute légitimité ». Professeure d’anglais de formation, novice en politique, Svetlana Tikhanovskaïa, 37 ans, a bouleversé la campagne présidentielle en rassemblant des foules inédites à ses meetings et en obtenant les soutiens d’autres opposants. Elle revendique la victoire et dénonce des fraudes.

Chronologie de la crise politique actuelle au Bélarus. (AFP)

Elle avait remplacé au pied levé son mari Sergueï, vidéo-blogueur en vue arrêté en mai après avoir fait acte de candidature contre Alexandre Loukachenko. Accusé notamment de « troubles à l’ordre public », il encourt plusieurs années de prison.

La situation au Bélarus fait l’objet d’un sommet extraordinaire de l’UE, qui s’est ouvert mercredi avec à la clé une possible extension à d’autres responsables bélarusses des sanctions déjà prises la semaine dernière après la répression des manifestations.

Les dirigeants européens ont exhorté mardi Vladimir Poutine à faire pression sur Alexandre Loukachenko, dont il est un allié essentiel, afin de favoriser un dialogue avec l’opposition. Le président français Emmanuel Macron a appelé à « l’apaisement et au dialogue », tandis que la chancelière allemande Angela Merkel a souligné que Minsk devait « renoncer à la violence ».

Le président russe a jusqu’à présent apporté un soutien prudent à son voisin, mettant en garde contre toute « tentative d’ingérence étrangère » au Bélarus. L’attitude de la Russie, plus proche partenaire politique, économique et militaire de Minsk, sera cruciale quant à l’issue de la crise.

«Transition pacifique du pouvoir»

L’opposition manifeste chaque jour depuis l’élection du 9 août et a organisé le weekend dernier la plus grande action de protestation de l’histoire du pays avec 100.000 participants, appelant aussi à un mouvement de grève qui a touché plusieurs secteurs clés de l’industrie bélarusse.

Des manifestants opposés à la réélection du président Loukachenko rassemblés place de l’Indépendance, le 18 août 2020 à Minsk, au Bélarus. (AFP)

De nombreux rapports faisaient toutefois état de menaces ou de pressions sur les ouvriers des usines concernées, faisant baisser le nombre de grévistes par rapport au début du mouvement lundi.

Mercredi matin, des dizaines de manifestants se sont rassemblés pour soutenir les grévistes des mines de potasse de Soligorsk, au sud de Minsk, tandis que la police a arrêté plusieurs protestataires devant l’emblématique usine de tracteurs MTZ de la capitale. 

Les forces de l’ordre ont également bloqué l’entrée du théâtre académique d’Etat dont le directeur, qui a rejoint les protestataires, a été limogé.

M. Loukachenko a remercié mercredi les travailleurs n’ayant pas rejoint la grève, tout en accusant les Occidentaux de financer l’opposition et de « pointer du doigt » le Bélarus pour « détourner l’attention des problèmes qui existent » dans leurs propres pays.

Après l’élection du 9 août, quatre soirées de manifestations avaient été matées par la force par la police, faisant au moins trois morts et des dizaines de blessés, tandis que plus de 6.700 personnes étaient arrêtées. Les personnes interpellées ont rapporté des passages à tabac et tortures.

L’opposition a formé un « Conseil de coordination » destiné à « faciliter la transition pacifique du pouvoir par le dialogue ». Selon Mme Tikhanovskaïa, il « appellera immédiatement à de nouvelles élections présidentielles équitables et démocratiques sous supervision internationale ».

Alexandre Loukachenko a de son côté rejeté ce « conseil de coordination » et dénoncé une « tentative de s’emparer du pouvoir ». Il a menacé de « refroidir certaines têtes brûlées ».

Devant se réunir pour la première fois mercredi, cette instance doit notamment comprendre la lauréate du prix Nobel de littérature Svetlana Alexievitch ou encore Ales Bialiatski, directeur de la principale organisation bélarusse de défense des droits humains, Viasna.

Loukachenko ordonne d’empêcher les troubles et de renforcer les frontières

Alexandre Loukachenko. (AFP)

Pendant ce temps, le président Alexandre Loukachenko a ordonné mercredi au gouvernement d’empêcher les troubles en Biélorussie et de renforcer les frontières, au 11e jour d’actions de protestation de l’opposition qui conteste les résultats de la présidentielle du 9 août.

«Il ne doit plus y avoir aucun trouble à Minsk. Les gens sont fatigués et demandent la paix et la tranquillité», a déclaré M. Loukachenko après une réunion avec son Conseil de sécurité, selon des propos retransmis par l’agence de presse d’État Belta.

«L’écrasante majorité (de la population) est habituée à vivre dans un pays calme et nous devons rendre ce pays calme de nouveau», a-t-il ajouté, sur fond de manifestations quotidiennes de l’opposition.

Il a également ordonné le renforcement des contrôles aux frontières «afin d’empêcher que des militants, des armes, des munitions ou de l’argent provenant d’autres pays entrent en Biélorussie pour financer les émeutes».

M. Loukachenko a aussi demandé à l’armée de porter une «attention particulière aux mouvements des troupes de l’OTAN sur le territoire de la Pologne et de la Lituanie», deux pays frontaliers de la Biélorussie. Il a appelé à «ne pas hésiter à diriger les forces armées et les équipements en direction de leurs mouvements».

Enfin, il a exhorté le gouvernement à «s’assurer du bon fonctionnement des entreprises» après que l’opposition a lancé un appel à la grève suivi dans plusieurs industries vitales pour l’économie biélorusse.

Officiellement déclaré vainqueur avec plus de 80 % des voix à l’issue d’une présidentielle contestée, M. Loukachenko, au pouvoir depuis 1994, fait face à une pression croissante tant en Biélorussie qu’à l’étranger. Il a rejeté à plusieurs reprises l’idée d’un départ.

Union européenne: les 27 en sommet extraordinaire sur la crise en Biélorussie

Réunion par visioconférence des dirigeants européens, le 19 août 2020 à Bruxelles. (AFP)

Les dirigeants européens étaient réunis par visioconférence mercredi pour un sommet extraordinaire sur la crise en Biélorussie, où les opposants au président Alexandre Loukachenko ne désarment pas après onze jours de manifestations consécutives.

Les dirigeants européens devraient une nouvelle fois appeler le président biélorusse au dialogue avec ses opposants, dénoncer le résultat de la présidentielle et inciter le président russe Vladimir Poutine à faire pression sur son allié Alexandre Loukachenko.  

En outre, l’UE travaille à une extension des sanctions contre Minsk, dont le principe a été acté vendredi lors d’une réunion des ministres des Affaires étrangères.

L’attitude de Moscou, plus proche partenaire politique, économique et militaire de Minsk, est cruciale quant à l’issue de la crise. Jusqu’à présent, M. Poutine a apporté un soutien prudent à son voisin, mettant en garde contre toute « tentative d’ingérence étrangère » en Biélorussie.

Un sujet supplémentaire s’est invité au sommet, selon une source européenne: le Mali, après le coup d’État militaire qui a renversé le président Ibrahim Boubacar Keïta.

Juste après le début du sommet à 12 h locales (6 h à Montréal), le président du Conseil, Charles Michel, a twitté à propos de la Biélorussie: «notre message est clair. La violence doit cesser et il faut lancer un dialogue pacifique et inclusif. Le gouvernement de la Biélorussie doit refléter la volonté du peuple».  

Les 27 ministres des Affaires étrangères de l’UE se sont mis d’accord vendredi sur le principe d’une extension des sanctions contre des responsables du régime de Loukachenko.

L’UE met au point une liste de personnes accusées d’avoir falsifié le résultat de la présidentielle et d’avoir organisé la répression des manifestations. Il faut l’unanimité des 27 – sans aucune abstention – pour que cette liste soit adoptée.

La Biélorussie est toujours sous le coup d’un embargo sur les ventes d’armes et de matériel pouvant être utilisé pour la répression. Quatre personnes sont déjà interdites de séjour dans l’UE et leurs avoirs ont été gelés depuis 2016. Les nouveaux noms s’ajouteront à cette liste.