Explosions «apocalyptiques» à Beyrouth: au moins 100 morts et près de 300.000 sans-abri

Le port de Beyrouth le 5 août 2020 au lendemain de la double explosion qui a secoué la ville, (AFP)
Temps de lecture estimé : 11 minutes

Au moins 100 morts, des milliers de blessés et des centaines de milliers de sans-abri: ville « sinistrée », Beyrouth reste abasourdie mercredi, au lendemain d’explosions ahurissantes, des habitants cherchant encore des disparus et des affaires personnelles au milieu de paysages d’apocalypse.


Mise à jour 06/08/2020, 8h27

Selon le dernier bilan, encore provisoire et susceptible de s’alourdir, les déflagrations ont fait au moins 137 morts et 5.000 blessés.

Le président français Emmanuel Macron a pour sa part exhorté jeudi les autorités libanaises, conspuées par la rue, à « changer de système » et indiqué qu’il allait proposer un « nouveau pacte politique », lors d’une visite à Beyrouth, dévastée par les violentes explosions de mardi. Pressé de commenter la colère populaire, il a réaffirmé le besoin pour le gouvernement libanais d’entreprendre « des réformes indispensables ». « Si ces réformes ne sont pas faites, le Liban continuera de s’enfoncer ».


Mise à jour 05/08/2020, 19h19

Le gouvernement fédéral canadien a annoncé mercredi en début de soirée qu’il fournira 5 millions $ en aide humanitaire pour soutenir le peuple libanais.


D’après les autorités, quelque 2.750 tonnes de nitrate d’ammonium, stockées « sans mesures de précaution » dans le port de Beyrouth, sont à l’origine de la puissance des déflagrations, les pires vécues par la capitale libanaise, malgré son histoire tourmentée. »La situation est apocalyptique, Beyrouth n’a jamais connu ça de son histoire », a estimé le gouverneur de Beyrouth, Marwan Aboud.

« On aurait dit un tsunami, ou Hiroshima (…). C’était un véritable enfer », a raconté à l’AFP Elie Zakaria, habitant du quartier de Mar Mikhail, célèbre pour ses bars nocturnes et qui fait face au port. « C’est un massacre. Je suis sorti au balcon, j’ai vu des gens qui criaient, ensanglantés, tout était détruit. »

Le port de Beyrouth après deux énormes explosions le 4 août 2020. (AFP)

Trois milliards de dollars

La puissance de ces explosions présentées comme accidentelles est telle qu’elles ont été enregistrées par les capteurs de l’institut américain de géophysique (USGS) comme un séisme de magnitude 3,3. Et leur souffle a été clairement ressenti jusque sur l’île de Chypre, à plus de 200 km de là.

Le paysage, mercredi, reste lunaire: les conteneurs ressemblent à des boîtes de conserve tordues, les voitures sont calcinées, le sol jonché de valises et de papiers provenant de bureaux soufflés par l’explosion.

Selon un dernier bilan provisoire de la Croix-Rouge, plus de 100 personnes ont été tuées et plus de 4.000 blessées.

Selon le gouverneur de Beyrouth, jusqu’à 300.000 personnes sont sans domicile en raison des énormes dégâts. Il a estimé les dommages, qui ont touché selon lui plus de la moitié de la capitale, à plus de trois milliards de dollars.

Des secouristes, épaulés par des agents de sécurité, ont oeuvré toute la nuit à la recherche de survivants ou de cadavres sous les décombres. Les opérations continuent. L’UE va envoyer une centaine de pompiers spécialisés pour participer aux recherches.

L’explosion a soufflé les vitres des habitations dans la plupart des quartiers de Beyrouth et de sa grande banlieue, et les artères de la ville restent jonchées de bris de verre.

L’Agence des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation, la FAO, craint à brève échéance un problème de disponibilité de farine pour le Liban, des silos de céréales installés près du port ayant été éventrés.

Les hôpitaux de la capitale, déjà confrontés à la pandémie de Covid-19, sont saturés. Des habitants, blessés et ensanglantés, ont dû faire le tour des hôpitaux toute la nuit pour les supplier d’être admis.

Carte de Beyrouth et de son port, situation et bilan après la double explosion meurtrière de mardi. (AFP)

Colère

Le Premier ministre, Hassan Diab, dont le gouvernement est contesté par une partie de la population et a été encore davantage fragilisé par la démission lundi du ministre des Affaires étrangères, a décrété trois jours de deuil national et promis que les responsables devraient « rendre des comptes ».

« Il est inadmissible qu’une cargaison de nitrate d’ammonium, estimée à 2.750 tonnes, soit présente depuis six ans dans un entrepôt, sans mesures de précaution. C’est inacceptable et nous ne pouvons pas nous taire », a déclaré le Premier ministre devant le Conseil supérieur de défense, selon un porte-parole.

Le nitrate d’ammonium, substance entrant dans la composition de certains engrais mais aussi d’explosifs, est un sel blanc et inodore utilisé comme base de nombreux engrais azotés sous forme de granulés. Il a causé plusieurs accidents industriels dont l’explosion de l’usine AZF à Toulouse, dans le sud-ouest de la France, en septembre 2001 (31 morts, 8.000 blessés).

Une source au sein des services de sécurité a indiqué à l’AFP que le nitrate d’ammonium avait été saisi sur un bateau en panne il y a six ans et entreposé au hangar numéro 12 du port, « sans aucun suivi ».

Des Casques bleus ont été grièvement blessés à bord d’un navire amarré dans le port, selon la mission de l’ONU au Liban (Finul). 

Sur les réseaux sociaux, les Libanais expriment à nouveau leur colère et leur dégoût contre la classe dirigeante, qu’ils accusent de corruption, estimant que l’explosion était le résultat de sa mauvaise gestion et de sa négligence.

Réuni mardi soir, le Conseil supérieur de défense a proclamé Beyrouth « ville sinistrée » et appelé à l’aide.

Au lendemain de la tragédie, la fumée circule toujours dans l’air à travers les édifices éventrés et les trottoirs encombrés de débris. Les hôpitaux déjà débordés ont accueilli des milliers de blessés. (AFP)

L’étranger commence à envoyer de l’aide au Liban après les explosions meurtrières

De l’aide provenant de pays étrangers et d’institutions commence à être envoyée mercredi au Liban, au lendemain de deux gigantesques explosions ayant fait au moins 100 morts et des milliers de blessés.

Mardi soir, quelques heures après le drame, le premier ministre libanais Hassan Diab avait lancé un « appel urgent à tous les pays amis et aux pays frères ».

Le président français Emmanuel Macron a annoncé dans la foulée sur Twitter l’envoi d’un détachement de la sécurité civile et de «plusieurs tonnes de matériel sanitaire».

La France, ancienne puissance mandataire, va acheminer l’aide dès mercredi par trois avions, a détaillé le chef de la diplomatie française Jean-Yves Le Drian.

Un responsable de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) Michael Ryan a affirmé que l’institution onusienne avait « déjà commencé à expédier des kits de traumatologie et de chirurgie depuis l’entrepôt régional de Dubaï ».

«Nous avons également des équipes médicales d’urgence prêtes à se déployer», a-t-il ajouté.

Des pays du Golfe, dont certains ont des relations diplomatiques et économiques étroites avec le Liban, ont rapidement offert leur aide dès mardi.

Le Koweït a annoncé mercredi l’arrivée au Liban d’un avion contenant de « l’aide médicale ».

L’émir du Qatar, cheikh Tamim ben Hamad Al-Thani, a fait état de l’envoi de plusieurs hôpitaux de campagne.

Pyramides et tour illuminées

Aux Émirats arabes unis, la célèbre tour Burj Khalifa de Dubaï, la plus haute du monde, s’est illuminée aux couleurs du drapeau libanais, en signe de solidarité.  

Idem pour les célèbres pyramides de Guizeh, près du Caire.

L’Iran, très influent au Liban, a offert une «aide médicale» par la voix de son président Hassan Rohani, selon un communiqué.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan a promis « une aide humanitaire dans tous les domaines, en particulier dans le domaine de la santé ».

Le Croissant Rouge turc doit envoyer mercredi une équipe d’aide humanitaire ainsi que des fournitures médicales d’urgence.

Le roi de Jordanie Abdallah II a ordonné mercredi la préparation d’un hôpital militaire de campagne à envoyer au Liban.

Le pape François a appelé à « prier pour les victimes, pour leurs familles et pour le Liban » et à l’envoi d’« aide de la communauté internationale [pour] surmonter la crise ».

Les Pays-Bas ont annoncé que 67 travailleurs humanitaires partiraient pour Beyrouth mercredi soir, dont des médecins, policiers et pompiers.

Le premier ministre libanais Hassan Diab a lancé un «appel urgent à tous les pays amis et les pays frères». (AFP)

«Soutien»

La République tchèque et la Grèce envoient respectivement des équipes de sauvetage.

Israël a appelé mardi à «dépasser le conflit» en proposant «une aide humanitaire et médicale» au Liban, son voisin avec lequel il est techniquement en état de guerre.

Le président américain Donald Trump a répété que son pays se «tenait prêt» à apporter son aide.

En Europe, la chancelière allemande Angela Merkel a promis d’offrir «un soutien au Liban».

Même expression de solidarité en provenance de Tunisie, qui a décidé l’envoi «d’urgence» de deux avions militaires d’aides alimentaires et médicales et la prise en charge à Tunis de 100 blessés.

Le Royaume-Uni s’est dit prêt à «apporter son soutien de toutes les manières possibles», a tweeté le premier ministre Boris Johnson.

Le chef de la Ligue arabe Ahmed Aboul Gheit a exprimé ses «sincères condoléances» et appelé à faire la lumière sur les «responsables» de ces «explosions terribles».

Ce drame survient alors que le Liban connaît sa pire crise économique depuis des décennies, marquée par une dépréciation inédite de sa monnaie, une hyperinflation, des licenciements massifs et des restrictions bancaires drastiques.

Le Canada prêt à aider, la Croix-Rouge canadienne lance un fonds de secours

«Les Canadiens sont de tout cœur avec les Libanais aujourd’hui. On pense à tous ceux qui ont été blessés dans cette explosion tragique, ainsi qu’à ceux qui essaient de retrouver un ami ou un membre de leur famille ou encore qui ont perdu un être cher. On est prêts à vous aider.», a pour sa part déclaré le premier ministre canadien Justin Trudeau.

«Nos pensées accompagnent les Libanais et tous nos amis de la communauté libanaise très présente au Québec», a quant à lui déclaré le premier ministre du Québec, François Legault, sur les réseaux sociaux.

La mairesse de Montréal, Valérie Plante, s’est également adressé aux Libanais, la plus grande communauté libanaise du Canada se trouvant dans la région métropolitaine de recensement de Montréal.

Au dernier recensement, près de 144 000 personnes d’origine libanaise vivaient au Canada, constituant le 6e plus grand groupe ethnique d’origine non européenne au pays, concentré à 80% dans la région métropolitaine de Montréal.

«Les images qui nous parviennent de Beyrouth, au Liban, sont terrifiantes. Toutes mes pensées accompagnent celles et ceux qui sont touchés de près ou de loin par cette terrible explosion», a twitté Valérie Plante.

Alors que le Liban est aux prises avec une crise en constante évolution et les besoins économiques et humanitaires sont criants et que la situation, particulièrement pour les personnes les plus vulnérables, risque d’être aggravée par la pandémie de Covid-19, le Comité de support à la Croix-Rouge libanaise, section Canada, appuie les efforts de la Croix-Rouge sur le terrain et la Croix-Rouge canadienne a mis sur pied un fonds de secours.

Le Mouvement de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge coordonne les opérations de secours et de rétablissement afin d’aider au plus vite les personnes dans les zones touchées. «Les fonds amassés serviront à appuyer les préparatifs de l’organisation, ses interventions auprès des personnes présentant des besoins humanitaires au Liban et la prestation des services», dit la Croix-Rouge canadienne qui précisent que, «pour le moment, les activités en cours consistent à déployer des cliniques mobiles, à prêter main-forte aux établissements de santé et à renforcer la capacité des systèmes hospitaliers, mais elles sont susceptibles d’évoluer en fonction des besoins émergents.»

A Beyrouth, scènes de chaos dans les hôpitaux saturés

Un homme est transporté vers un hôpital le 4 août 2020 après deux énormes explosions à Beyrouth. (AFP)

En voyant les blessés en sang allongés à même le sol dans les rues et les hôpitaux de Beyrouth, le chirurgien Antoine Qurban, crâne bandé car lui-même touché, a eu l’impression de revivre les scènes d’apocalypses de ses années en Afghanistan.

Mardi soir, le sexagénaire prenait un café avec un ami dans le centre de la capitale, quand soudainement il a été jeté à terre vingt mètres plus loin, propulsé par le souffle des explosions meurtrières et dévastatrices qui ont secoué le port de Beyrouth.

Avec plus de 100 morts et 4.000 blessés, les hôpitaux ont été rapidement saturés.

Le crâne en sang, M. Qurban a dû faire le tour de plusieurs établissements. Jusqu’à ce qu’un inconnu en moto le transporte à l’hôpital Geitawi, où l’attendait des scènes « d’apocalypse ».

« J’ai vu des blessés ensanglantés sur le bord des routes, d’autres allongés à même le sol dans la cour de l’hôpital », se souvient le chirurgien.

« Un médecin a cousu ma plaie alors que j’étais assis dans la rue. J’attendais depuis plusieurs heures », raconte-t-il.

« Je me suis souvenu de ce que j’avais l’habitude de voir il y a plusieurs années, pendant mes missions humanitaires en Afghanistan », ajoute le médecin.

Venu mercredi matin effectuer des scanners et des analyses à l’Hôtel-Dieu de Beyrouth, ici aussi la confusion est totale.

Dans les couloirs, des mères inquiètes sur le sort d’un enfant blessé. L’air perdu, un vieux monsieur cherche son épouse, transférée depuis un autre établissement.

Les portables n’arrêtent pas de sonner. A chaque conversation, les voix anonymes au milieu de la foule répètent inlassablement la même histoire.

« Il a survécu par miracle », raconte au téléphone une dame. Exaspéré par les appels incessants, un blessé donne à sa soeur son téléphone: « Je n’arrive pas à parler. »

Un médecin soigne une femme devant un hôpital le 4 août 2020 après deux énormes explosions à Beyrouth. (AFP)

Annoncer les décès

A lui seul, l’Hôtel-Dieu a reçu en une nuit 300 blessés et 13 morts, selon son directeur médical, George Dabar.

« Pendant la guerre civile, je faisais mon internat ici. Je n’ai jamais vu de scènes semblables à celles de la veille », confie à l’AFP le médecin en blouse blanche et aux cheveux grisonnants, installé devant son ordinateur.

« Le plus dur a été d’annoncer un décès aux familles venues à la recherche d’un proche », raconte-t-il à l’AFP, peinant à maîtrisant difficilement son émotion.

« C’est difficile de dire à un père qui transporte sa fillette pour la sauver qu’elle a perdu la vie ».

Pour les hôpitaux déjà éreintés par la crise économique et la pandémie de nouveau coronavirus, le drame de mardi soir est la catastrophe de trop.

Dans deux établissements, cinq infirmières ont péri des suites de leurs blessures, touchées durant leur service par un plafond qui s’est effondré ou des bris de verre.

« Les équipes médicales sont épuisées par tout ce qui se passe dans le pays, et par le coronavirus. Mais face à la crise d’hier, la solidarité était exceptionnelle », assure le docteur Dabar.

Des blessés à l’extérieur d’un hôpital après les énormes explosions à Beyrouth le 4 août 2020. (AFP)

«Hôpital blessé»

Situé près du port, l’Hôpital des Soeurs du Rosaire est hors-service, après avoir été ravagé par les explosions. Tout comme l’hôpital Saint-George, où la nuit a été infernale.

Le bâtiment de plusieurs étages n’est plus qu’une coquille de béton vide, avec des plafonds effondrés qui laissent apparaître les câbles électriques. Partout du verre brisé, des tas de décombres. Les portes des ascenseurs sont tordues.

Ici quatre infirmières ont péri.

Jusqu’à l’aube, le personnel a oeuvré au transfert vers d’autres hôpitaux des patients, dont 20 personnes atteintes du Covid-19. Mercredi matin, les derniers équipements médicaux sont en train d’être sortis des ruines.

« Il n’y a rien de plus difficile que d’évacuer un hôpital bondé de patients, alors qu’au même moment les blessés affluent », indique à l’AFP le directeur Eid Azar.

« Nous sommes un hôpital blessé ».

Deux infirmières racontent à l’AFP une nuit éprouvante, durant laquelle le jardin et la cour ont été de fait transformés en un hôpital de campagne, pour accueillir des patients égarés, obligés de quitter leurs lits d’hôpitaux.

Parce que les ascenseurs ne fonctionnaient plus, ils sont descendus à pied plusieurs étages.

« Nous devions suturer les plaies des patients et les soigner à la lueur des torches de nos portables », lâche l’infirmière Lara Daher.

*Avec AFP