L’ancien roi d’Espagne Juan Carlos s’exile

L'ancien roi d'Espagne Juan Carlos le 1er avril 2018 à Palma de Majorque. (AFP)
Temps de lecture estimé : 6 minutes

L’ancien roi d’Espagne Juan Carlos, longtemps révéré pour avoir mené la transition de la dictature de Franco à la démocratie, s’est résolu lundi à l’exil après que la justice de son pays a ouvert contre lui une enquête pour corruption.

L’ancien monarque, âgé de 82 ans, a annoncé sa décision de quitter l’Espagne à son fils, le roi Felipe VI, qui l’a acceptée et l’en a remercié dans un communiqué publié par la Maison Royale.

« Guidé (…) par la conviction de rendre le meilleur service aux Espagnols, à leurs institutions, et à toi en tant que Roi, je t’informe de ma décision réfléchie de m’exiler, en cette période, en dehors de l’Espagne », a écrit l’ancien souverain cité dans le communiqué, qui n’a pas précisé sa destination.

Juan Carlos explique à son fils sa décision par la volonté de « faciliter l’exercice de (ses) fonctions », devant « les conséquences publiques de certains événements passés de (sa) vie privée », une allusion transparente à l’enquête ouverte contre lui en juin par le parquet de la Cour suprême.

Celle-ci cherche à établir si Juan Carlos s’est rendu coupable de corruption en recevant de l’Arabie saoudite une énorme commission lors de l’attribution de la construction d’un TGV entre la Mecque et Médine à un consortium d’entreprises espagnoles.

En juillet, le chef du gouvernement Pedro Sanchez s’était dit « troublé » par ces « informations inquiétantes ». L’exécutif a simplement exprimé lundi son « respect » vis-à-vis de cette décision, dans un communiqué.

L’avocat de Juan Carlos, Javier Sanchez-Junco, a précisé dans un communiqué que l’ancien monarque ne cherchait pas à échapper à la justice en s’exilant mais restait à la disposition du parquet.

Cependant, le vice-président du gouvernement Pablo Iglesias a dénoncé sur Twitter une « fuite » que le chef du parti anti-monarchiste Podemos juge « indigne d’un ex-chef d’État ».

Le roi Juan Carlos et son fils Felipe le 18 juin 2014 à Madrid lors de la décision d’abdication du roi au profit de son fils. (AFP)

«Il devra payer»

« Où qu’il aille, il devra payer pour ce qu’il a fait. C’est dommage parce qu’il a fait beaucoup pour l’Espagne, mais il est clair qu’à un moment de sa carrière il s’est corrompu », a déclaré à l’AFP Iñigo Inchaurraga, un publicitaire de 33 ans, qui promenait son chien à Madrid.

Mais Maria Nogueira, une fonctionnaire de 30 ans, s’est dit « un peu fâchée » par cette affaire en pleine pandémie. « C’est une façon de laver l’institution qui ne me plaît pas, c’est seulement un lavage de façade ».

Sur son site où a été publiée la lettre officielle, la Maison Royale précise que le Roi a souligné « l’importance historique » du règne de son père « au service de l’Espagne et la démocratie ».

De fait, Juan Carlos, choisi par Francisco Franco pour lui succéder, avait surpris après la mort du dictateur en 1975  ménageant une transition en douceur vers la démocratie avec son Premier ministre Adolfo Suárez. Il avait ensuite neutralisé une tentative de coup d’État en février 1981.

Cela avait valu au souverain sportif aux nombreuses conquêtes féminines une immense popularité dans un pays où la monarchie est pourtant contestée. 

Mais son image avait été progressivement ternie par des rumeurs de corruption du monarque très proche des monarchies du Golfe. 

Dénoncé par sa maîtresse

En 2012, alors que les Espagnols souffraient de la grande récession, ils apprenaient que leur roi s’était cassé la hanche lors d’un safari de luxe au Botswana payé par un homme d’affaires saoudien en compagnie de sa maîtresse, une femme d’affaires allemande. Le scandale était devenu intenable et le roi avait fini par abdiquer en faveur de son fils.

Cette ancienne maîtresse, Corinna zu Sayn-Wittgenstein, a affirmé dans des enregistrements publiés en 2018, que Juan Carlos avait touché une commission lors de l’adjudication de la construction du TGV à un consortium espagnol. Les justices suisse et espagnole enquêtent sur cette affaire.

A la suite de nouvelles révélations cette année du quotidien suisse Tribune de Genève et du journal britannique Daily Telegraph, Felipe VI a retiré à son père une dotation annuelle du Palais royal évaluée à plus de 194.000 euros par an. Puis il a annoncé qu’il renonçait à l’héritage de son père « afin de préserver l’exemplarité de la Couronne ». 

Juan Carlos Ier, de «roi de la démocratie» au discrédit

Photo d’archive prise à Madrid le 22 mai 2004, de l’ex-roi d’Espagne Juan Carlos et de sa femme, la reine Sofia. (AFP)

Juan Carlos Ier, qui a annoncé lundi quitter l’Espagne après sa mise en cause dans une affaire de corruption, a été un personnage-clef et romanesque de l’histoire de l’Espagne, choisi par un dictateur pour lui succéder avant de devenir « le roi de la Démocratie » puis de connaître le discrédit. 

Ayant régné sur l’Espagne pendant 38 ans, il a longtemps été très populaire, notamment pour avoir conduit entre 1975 et 1977 la transition de la dictature de Francisco Franco vers la Démocratie. Mais il a vu sa réputation ternie quand le pays avait pris conscience des lourds soupçons de corruption pesant sur lui. 

Lundi, l’ex-Roi de 82 ans a annoncé sa « décision réfléchie de [s’]exiler, en cette période, en dehors de l’Espagne », dans une lettre adressée à son fils Felipe VI, où il exprime « sa profonde peine » et sa « grande sérénité ».

La justice, en Suisse et en Espagne, enquête notamment sur une centaine de millions de dollars qui auraient été secrètement versés sur un compte en Suisse à Juan Carlos Ier par l’Arabie saoudite.

En juin, la Cour suprême espagnole avait annoncé l’ouverture d’une enquête, pour cerner l’éventuelle responsabilité de l’ancien monarque, mais uniquement pour des faits commis après son abdication en 2014.

Arrivé à dix ans

Né à Rome le 5 janvier 1938, le petit-fils du roi d’Espagne en exil Alphonse XIII grandit dans une famille royale « pas très tendre », qui le place en pensionnat en Suisse, selon l’historien britannique Paul Preston. 

Le petit prince blond n’a que dix ans quand on lui fait prendre un train vers un pays qu’il ne connaît pas: l’Espagne. 

Francisco Franco – qui dirige le pays depuis qu’il a remporté une Guerre civile sanglante (1936-1939) – a décidé de le faire éduquer auprès de lui. Juan de Bourbon a accepté de confier son fils au dictateur en espérant rendre un jour le trône aux Bourbons… 

Dans l’ombre de Franco

Un drame absolu – dont il ne parlera jamais – marque sa jeunesse: en jouant avec une arme chez ses parents au Portugal, le garçon de 18 ans tue d’une balle son frère de 14 ans.

Formé dans les académies militaires, il va passer 27 ans dans l’ombre de Franco, qui le considère peut-être comme le fils qu’il n’a pas eu mais dévore les rapports de police à son sujet.

En 1962, Juan Carlos épouse la fille du roi de Grèce, Sofia, avec laquelle il aura trois enfants, Elena, Cristina et Felipe.

Deux jours après la mort du dictateur, le voila enfin proclamé roi, le 22 novembre 1975.

L’Espagne s’en méfie, mais le souverain fait évoluer le pays vers la Démocratie avec la légalisation du parti communiste, l’amnistie des délits politiques et en 1977, les premières élections libres depuis 1936.

Le 23 février 1981, il réaffirme sa place dans l’Histoire en neutralisant un coup d’Etat militaire fomenté par son ancien secrétaire particulier.

Le roi Juan Carlos (d) et son fils le prince Felipe passent les troupes en revue le 1er juin 2008 à Saragosse. (AFP)

Fortune occulte

Ayant belle allure, en uniforme militaire comme en costume ou tenue de sports, ce roi passionné de ski, moto, voile, chasse, tauromachie – connaît l’apogée de sa popularité en 1992, au moment des Jeux olympiques de Barcelone et de l’Exposition universelle de Séville.

Le pays a longtemps fermé les yeux sur ses innombrables liaisons amoureuses, ses amitiés compromettantes et ses affaires en coulisses.

Son déclin débuta par une chute où il se cassa la hanche, pendant un safari de luxe en 2012 au Botswana. Au cœur de la crise financière mondiale qui a mis le pays à genoux, l’Espagne découvre qu’il est allé chasser l’éléphant, aux frais d’un entrepreneur saoudien, en compagnie de la femme d’affaires allemande qui partageait alors secrètement sa vie. 

L’ancien roi est soupçonné d’avoir servi ses intérêts en servant ceux de l’Espagne, en amassant une fortune occulte à l’étranger, notamment grâce à ses relations avec les monarchies du Golfe. 

Pour tenter de limiter le discrédit de la monarchie, son propre fils Felipe VI a pris ses distances, lui retirant une dotation annuelle de près de 200.000 euros et a annoncé qu’il renonçait à l’héritage paternel.