Mali : arrêté par des militaires, le président Keïta annonce sa démission

Des militaires mutinés arrivent à Bamako le 18 août 2020. (AFP)
Temps de lecture estimé : 4 minutes

Le président malien Ibrahim Boubacar Keïta a annoncé dans la nuit de mardi à mercredi sa démission, expliquant n’avoir pas d’autre choix que de se soumettre à la volonté de son armée en révolte pour éviter que du sang ne soit versé.

Le président Keïta, arrêté en compagnie de son premier ministre Boubou Cissé en fin d’après-midi et emmené dans le camp militaire d’où était partie une mutinerie en début de journée, est apparu vers minuit sur la télévision publique ORTM, portant un masque sur la bouche.

S’adressant d’une voix grave aux citoyens maliens et aux militaires de tout rang, il a déclaré avoir œuvré depuis son élection en 2013 à redresser le pays et à «donner corps et vie» à l’armée malienne, confrontée depuis des années aux violences djihadistes.

Puis il a évoqué les «manifestations diverses» qui depuis plusieurs mois ont réclamé son départ, faisant des victimes, estimant que «le pire en a résulté».

«Si aujourd’hui il a plu à certains éléments de nos forces armées de conclure que cela devait se terminer par leur intervention, ai-je réellement le choix ? M’y soumettre, car je ne souhaite qu’aucun sang ne soit versé pour mon maintien aux affaires», a-t-il dit.

«C’est pourquoi je voudrais en ce moment précis, tout en remerciant le peuple malien de son accompagnement au long de ces longues années et la chaleur de son affection, vous dire ma décision de quitter mes fonctions, toutes mes fonctions, à partir de ce moment».

«Et avec toutes les conséquences de droit : la dissolution de l’Assemblée nationale et celle du gouvernement», a-t-il ajouté.

Arrêté par des soldats en révolte

Ibrahim Boubacar Keïta et son premier ministre Boubou Cissé ont été arrêtés mardi en fin d’après-midi par des militaires en révolte, dont des éléments ont ensuite fraternisé avec des manifestants qui réclament depuis des mois le départ du chef de l’État.

En quelques heures, la mutinerie qui a éclaté dans la matinée dans la garnison de Kati s’est muée en tentative de coup d’État, condamnée par la communauté internationale, et notamment la France, qui a déployé 5100 militaires au Sahel, en particulier au Mali, dans le cadre de l’opération antidjihadiste Barkhane.

«Nous pouvons vous dire que le président et le premier ministre sont sous notre contrôle. Nous les avons arrêtés chez lui» (au domicile du chef de l’État à Bamako), a déclaré à l’AFP un des chefs de la mutinerie, qui a requis l’anonymat.

L’ex-président malien Ibrahim Boubacar Keïta lors d’un meeting politique à Bamako le 10 août 2018. (AFP)

Des propos confirmés par le directeur de la communication du chef du gouvernement malien, Boubou Doucouré : le président et le premier ministre «ont été conduits par les militaires révoltés dans des véhicules blindés à Kati», où se trouve le camp Soundiata Keïta, à une quinzaine de kilomètres de Bamako.

Les mutins ont ensuite pris le contrôle du camp et des rues adjacentes, avant de se diriger en convoi vers le centre de la capitale, selon un correspondant de l’AFP.

Dans Bamako, ils ont été acclamés par des manifestants rassemblés pour réclamer le départ du chef de l’État aux abords de la place de l’Indépendance, épicentre de la contestation qui ébranle le Mali depuis plusieurs mois, avant de se diriger vers la résidence du président Keïta, selon la même source.

Le secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres a appelé à la «libération immédiate et sans condition» du président malien et au «rétablissement immédiat de l’ordre constitutionnel».

Le Conseil de sécurité de l’ONU se réunira mercredi en urgence au sujet de la crise au Mali, à la demande de la France et du Niger, qui préside actuellement la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (Cédéao).

«Faire taire les armes»

Le président français Emmanuel Macron a exprimé «son plein soutien aux efforts de médiation en cours des États d’Afrique de l’Ouest».

Son chef de la diplomatie, Jean-Yves Le Drian, avait auparavant affirmé que la France condamnait «avec la plus grande fermeté» cette «mutinerie».

Le président de la Commission de l’Union africaine (UA), Moussa Faki Mahamat, a condamné «énergiquement» l’arrestation du président malien.

«Ceci ne peut en aucun cas être une réponse à la profonde crise sociopolitique qui frappe le Mali depuis plusieurs mois», a souligné le chef de la diplomatie de l’Union européenne Josep Borrell.

Peu avant son arrestation par les militaires, le premier ministre Boubou Cissé leur avait demandé dans un communiqué de «faire taire les armes», se disant prêt à engager avec eux un «dialogue fraternel afin de lever tous les malentendus».

«Les mouvements d’humeur constatés traduisent une certaine frustration qui peut avoir des causes légitimes», avait estimé M. Cissé, sans plus de détails sur les raisons de la colère des militaires.

Le Mali est confronté à une grave crise sociopolitique qui préoccupe la communauté internationale.

Une coalition hétéroclite d’opposants politiques, de guides religieux et de membres de la société civile multiplie les manifestations pour réclamer le départ du président Keïta, accusé de mauvaise gestion.

Troubles meurtriers

À cela s’ajoute une «situation sociale délétère», selon la dirigeante syndicale Sidibé Dédéou Ousmane.

Le Mouvement du 5 juin – Rassemblement des Forces patriotiques du Mali (M5-RFP), qui mène la contestation, a refusé jeudi dernier une rencontre avec le président Keïta, fixant notamment comme préalable la fin de la «répression» contre ses militants.

Le week-end du 10 juillet, une manifestation à l’appel du Mouvement du 5 juin a dégénéré en trois jours de troubles meurtriers.  

C’est du camp de Kati, le 21 mars 2012, alors que les rebelles touareg avaient lancé une offensive majeure dans le nord du Mali et que les djihadistes affluaient en provenance des pays voisins, que des soldats s’étaient mutinés contre l’inaptitude du gouvernement à faire face à la situation.

Ils avaient chassé le président Amadou Toumani Touré.

Le coup d’État avait précipité la chute du nord du Mali aux mains de groupes islamistes armés, qui ont occupé cette région pendant neuf mois avant d’en être en partie chassés par une intervention militaire internationale lancée par la France en janvier 2013 et toujours en cours.

Sous la pression internationale, la junte avait fini par céder le pouvoir à des autorités civiles intérimaires jusqu’à l’élection en 2013 d’Ibrahim Boubacar Keïta.

Malgré les interventions étrangères, les violences djihadistes, souvent mêlées à des conflits communautaires et à du banditisme, se poursuivent et se sont même étendues depuis 2015 au centre du Mali et aux pays voisins, Burkina Faso et Niger.