Mali: les émissaires africains poursuivent l’effort pour un retour à l’ordre civil

Le colonel Assimi Goïta (C) président du Comité national pour le Salut du peuple (CNSP), mis en place par la junte, avant une réunion avec la délégation de la Cédéao le 22 août 2020 à Bamako. (AFP)
Temps de lecture estimé : 4 minutes

Les émissaires ouest-africains ont repris lundi des discussions ardues avec la junte au pouvoir depuis une semaine au Mali, sur les conditions d’un retour à l’ordre civil dans le pays en pleine tourmente.


Mise à jour 26/08/2020, 18h00

Le mouvement de contestation qui a mobilisé pendant des semaines contre le président malien Ibrahim Boubacar Keïta s’est dit mercredi disposé à « accompagner » la junte qui l’a finalement renversé, dans le processus de transition devant rendre le pouvoir aux civils. La junte a formellement reçu pour la première fois la coalition hétéroclite qui avait mobilisé pendant des semaines pour la démission de M. Keïta.

Par ailleurs, la mission de médiation de la Communauté des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) s’est achevée lundi sans accord sur les conditions d’une transition. Mais elle a exprimé l’espoir que la junte accède à sa demande d’une transition limitée à environ un an ou moins et conduite par une personnalité civile, et non pas militaire, avant que les chefs de l’Etat de l’organisation n’examinent à nouveau la situation lors d’un sommet prévu vendredi. Les dirigeants de la Cédéao sont censés délibérer sur la nécessité de maintenir ou non, voire de renforcer des sanctions déjà prises, comme la fermeture des frontières des Etats membres avec le Mali et l’arrêt des flux financiers et commerciaux.

Et mercredi, l’UE a annoncé avoir suspendu « temporairement » ses missions de formation de l’armée et de la police au Mali « en raison des circonstances », selon le chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, à l’issue d’une réunion à Berlin des ministres européens de la Défense.Selon des responsables européens, la Mission européenne de formation l’armée malienne (EUTM Mali) a entraîné environ 18.000 soldats au Mali depuis son lancement en février 2013. Sous-équipée, mal formée et mal dirigée, l’armée malienne avait connu une débâcle face à des groupes armées, notamment jihadistes, qui ont occupé les deux-tiers du pays pendant plus de neuf mois en 2012-2013, avant d’être chassés par une intervention militaire internationale lancée par la France.


Les militaires, confrontés à des protestations sur les réseaux sociaux contre la teneur rapportée de ces pourparlers alors qu’ils avaient été plutôt épargnés jusqu’alors par leurs compatriotes, se sont empressés d’assurer que « rien (n’était) décidé », quelques instants avant de s’asseoir face à la délégation de haut niveau dépêchée par la Communauté des Etats ouest-africains (Cédéao).

Des sources au sein de la mission ouest-africaine ont prêté aux militaires le projet d’une transition de trois ans, dirigée par un des leurs qui assumerait les fonctions de chef d’Etat. Dans leur esprit, selon ces sources, un gouvernement composé de militaires et de civils serait mis en place.

Une position bien éloignée du délai « raisonnable » dans lequel la junte promettait des élections générales le soir du coup d’Etat du 18 août. Eloignée aussi de l’exigence de « retour immédiat à l’ordre constitutionnel » qui est celle de la Cédéao, vivement préoccupée par l’effet produit par le putsch dans un pays en proie depuis des années à une grave crise sécuritaire, économique et politique.

« Je tiens à préciser qu’à ce stade des discussions avec l’équipe de médiation de la Cédéao, rien n’est décidé », a déclaré avec fermeté le colonel Ismaël Wagué, porte-parole des militaires réunis autour du nouvel homme fort, le colonel Assimi Goïta.

« A aucun moment, on n’a parlé de gouvernement à majorité militaire », a-t-il dit. « Toute décision relative à la taille de la transition, au président de transition, à la formation du gouvernement, se fera entre Maliens » et donnera lieu à une « consultation massive », a-t-il assuré aux journalistes rassemblés devant le ministère de la Défense où devaient reprendre les pourparlers.

Nouveau sommet

Un des membres de la délégation ouest-africaine, Jean-Claude Kassi Brou, président de la Commission de la Cédéao, a exprimé dimanche l’espoir de finaliser les discussions d’ici à ce lundi. Il a noté la « volonté de vraiment aller de l’avant » des militaires.

La délégation rappelle en même temps que la Cédéao dispose de moyens coercitifs. Les chefs d’Etat de l’organisation, déjà réunis en sommet extraordinaire virtuel jeudi, doivent se concerter à nouveau mercredi et auront à décider, en fonction des résultats obtenus à Bamako, de renforcer ou d’alléger les mesures prises à la suite du coup d’Etat.

La Cédéao a déjà décidé la fermeture des frontières de ses Etats membres avec le Mali. Le pays, confronté à un profond marasme, à une crise humanitaire et à la défaillance de l’Etat, en plus de la propagation du jihadisme et des violences intercommunautaires, n’a pas besoin de telles sanctions.

En mars 2012, un précédent coup d’Etat, mené par des officiers contre un pouvoir politique accusé d’inaptitude face à de récentes rébellions touareg et jihadistes, avait précipité la déroute de l’armée et une descente aux enfers qui continue aujourd’hui, malgré le soutien d’une communauté internationale inquiète et le déploiement de forces onusiennes, françaises et africaines.

La violence a depuis gagné le centre du Mali et les pays voisins.

La junte avait fini à l’époque par céder à la pression internationale et à transférer le pouvoir à des autorités civiles intérimaires. Ibrahim Boubacar Keïta avait été élu président en août 2013 et réélu en 2018.

Le sort de Keïta

M. Keïta, tenu pour responsable des maux de son pays, faisait face depuis avril à une forte contestation menée dans la rue par une coalition hétéroclite. Ce sont finalement les militaires qui l’ont renversé.

Autre exigence initiale des voisins du Mali, le rétablissement de M. Keïta dans ses fonctions paraît moins d’actualité.

Son sort semble être l’un des sujets sur lesquels, selon l’ancien président nigérian Goodluck Jonathan à la tête de la mission ouest-africaine, cette dernière et la junte ont rapproché les points de vue dimanche.

La junte qui détient le dirigeant de 75 ans a accepté qu’il rentre chez lui et le cas échéant qu’il quitte le pays pour des soins médicaux, a indiqué une source au sein de la délégation ouest-africaine.

Rien n’indiquait que M. Keïta, en bonne santé selon la délégation qui a pu le voir samedi, était retourné chez lui lundi.