Trump contre TikTok: la Chine fustige une «intimidation»

Le logo de TikTok s'affiche sur l'écran d'un téléphone portable, avec le drapeau américain en toile de fond, le 3 août 2020 à Arlington (Etats-Unis) (AFP)
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« C’est de l’intimidation pure et simple »: la Chine a fustigé mardi Donald Trump, qui a ordonné la vente aux Etats-Unis de la très populaire application de partage de vidéos TikTok, propriété du chinois ByteDance.

Dans un contexte de vives tensions Pékin-Washington, le président américain accuse la plateforme de pouvoir être employée par le renseignement chinois à des fins de surveillance. Il n’a toutefois jamais apporté de preuves.

TikTok est très utilisée par les 15-25 ans et compte environ un milliard d’utilisateurs dans le monde. L’application permet de créer, partager et visionner de courtes vidéos (moins de 60 secondes) généralement musicales ou humoristiques.

Mais elle devra fermer aux Etats-Unis le 15 septembre « à moins que Microsoft ou une autre entreprise (américaine) soit en mesure de l’acheter et de trouver un accord », a annoncé lundi Donald Trump.

Autre exigence du locataire de la Maison blanche: les caisses de l’Etat américain « devront recevoir un pourcentage conséquent du prix » de la vente de TikTok parce que « nous rendons ce succès possible ».

Pékin ne l’entend pas de cette oreille.

Cette vente forcée « va à l’encontre des principes de l’économie de marché et des principes d’ouverture, de transparence et de non-discrimination de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC) », a dénoncé Wang Wenbin, porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères.

« C’est de l’intimidation pure et simple. La Chine y est fermement opposée », a-t-il souligné lors d’une conférence de presse.

«Manipulation politique»

Donald Trump avait déclaré vendredi vouloir bannir TikTok au nom de la sécurité nationale et être opposé à son rachat par un groupe américain.

Mais dimanche, il a discuté avec Satya Nadella, le patron du groupe Microsoft qui mène des négociations en vue de racheter la branche américaine de l’application à sa maison-mère ByteDance.

Après leur discussion, le patron du groupe informatique basé à Seattle a confirmé poursuivre les négociations en vue d’un accord.

A Pékin, le porte-parole de la diplomatie chinoise a affirmé que TikTok respectait scrupuleusement les règles et lois en vigueur. 

« Les Etats-Unis, sans fournir la moindre preuve, abusent du concept de sécurité nationale et de leur pouvoir d’Etat afin de réprimer de manière déraisonnable certaines entreprises non-américaines », a dénoncé Wang Wenbin.

« Tout ceci est une manipulation politique. » 

Sans aller jusqu’à annoncer des mesures de rétorsion, il a estimé que Washington était en train d’ouvrir « la boîte de Pandore » avec ses mesures visant les compagnies étrangères.

« Si tout le monde imite les Etats-Unis, alors n’importe quel pays pourra prendre des mesures similaires à l’encontre d’entreprises américaines au nom de la sécurité nationale », a averti Wang Wenbin.

Si la vente de TikTok à Microsoft a bien lieu, le géant informatique américain possèdera et dirigera le réseau social aux Etats-Unis, au Canada, en Australie et en Nouvelle-Zélande. 

Délocalisation ?

La firme de Seattle a promis de « s’assurer que toutes les données des utilisateurs américains de TikTok soient transférées et restent » sur le sol américain.

Microsoft aurait ainsi une chance de percer sur le marché très prisé des réseaux sociaux.

TikTok n’a de cesse depuis sa création de se présenter comme une entreprise internationale. Ses serveurs informatiques sont situés hors de Chine. Son siège est à Los Angeles. 

Mais la pression américaine pourrait entraîner des changements.

« Vu le contexte actuel, ByteDance étudie la possibilité de déplacer le siège de TikTok en dehors des Etats-Unis », a indiqué lundi l’entreprise. 

Des médias britanniques ont évoqué une relocalisation potentielle de l’entreprise à Londres.

Le fondateur de ByteDance, Zhang Yiming, a estimé mardi dans une lettre à ses employés que l’objectif réel des États-Unis n’était pas de forcer la vente des opérations américaines de TikTok mais plutôt d’interdire l’application.

Il a appelé son personnel à « s’attendre à davantage de difficultés à l’avenir » et remarqué que le sentiment anti-chinois augmentait « de manière significative dans de nombreux pays ».

Incrédulité face à Trump, qui veut une part du gâteau TikTok

Montage photos du 1er août 2020 montrant le logo du réseau social TikTok et le président américain Donald Trump. (AFP)

L’exigence étonnante de Donald Trump qu’une partie de la transaction Microsoft-TikTok soit versée dans les caisses de l’Etat a suscité de vives critiques et interroge jusque parmi les conseillers du président.

Que faut-il en penser, y a-t-il des précédents ? « Je ne sais pas » a répondu à plusieurs reprises Larry Kudlow, conseiller économique du président, interviewé sur Fox Business mardi.

Après avoir déclaré qu’il bannissait TikTok, un réseau social qui appartient au groupe chinois ByteDance, et qu’il s’opposait à un rachat, Donald Trump s’est finalement déclaré favorable à une acquisition par Microsoft ou une autre société américaine, d’ici le 15 septembre au plus tard.

Mais il a exigé qu’une partie de la somme revienne au Trésor, parce qu’il « rendait possible » la vente.

Une transaction qu’il a, de fait, rendue obligatoire, menaçant l’application d’interdiction totale si elle ne passait pas entre des mains américaines. Washington accuse en effet la plateforme d’espionner ses utilisateurs pour le compte de Pékin. « C’est le genre de tactique mafieuse qu’on pourrait voir en Russie », analyse James Lewis, directeur des technologies au Center for Strategic and International Studies. « Je ne pense pas que ce soit constitutionnel. »

« Nous n’avons jamais rien vu de tel », a remarqué Stuart Varney, de Fox Business. « Sans doute, j’imagine, je ne me souviens pas », a répondu Larry Kudlow, avant de tenter de minimiser la portée des propos du locataire de la Maison Blanche.

« Ecoutez, je ne sais pas si c’est une condition clef. Peut-être que le président pensait que comme le Trésor va devoir beaucoup travailler là-dessus, il y a beaucoup d’options. Je ne suis pas sûr que ce soit un concept spécifique à appliquer. »

Fiche d’information sur le réseau social de partage de vidéos chinois TikTok. (AFP)

Extorsion

« C’est comme pour un propriétaire et un locataire: c’est le bail qui donne la valeur. Nous sommes le bail, en quelque sorte », avait expliqué Donald Trump lundi.

« TikTok est un succès formidable. Mais une part importante de ce succès est dans ce pays », a-t-il développé, estimant qu’il était « juste » que l’Etat reçoive une partie de la somme de la vente.

Le principe d’une compensation financière pour le Trésor lors d’une acquisition est inhabituel, et généralement réservé aux crises. 

Récemment, les grandes compagnies aériennes américaines ont accepté d’accorder des contreparties au contribuable, mais c’était en échange des importantes aides de l’Etat pour faire face à la pandémie de coronavirus.

La suggestion du président est « grossièrement inappropriée et n’a aucune base légale », a commenté Bobby Chesney, un professeur de droit de l’université du Texas, spécialisé dans les questions constitutionnelles et de sécurité nationale.

L’ancien procureur Michael Bromwich a même assimilé la demande de Donald Trump à du racket, en référence à une loi fédérale sur les organisations criminelles, le Racketeer Influenced and Corrupt Organizations act (RICO).

« Quand l’extorsion et la corruption deviennent un art de vivre… » a-t-il tweeté lundi.

Les menaces de Donald Trump interviennent dans un contexte de vives tensions entre Pékin et Washington.

La Chine a réagi en accusant les Etats-Unis de « manipulation politique ».

« C’est de l’intimidation pure et simple », a fustigé Wang Wenbin, porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, lors d’une conférence de presse.

Microsoft, de son côté, a reçu le message cinq sur cinq.

Son patron Satya Nadella s’est entretenu dimanche avec le président pour le convaincre d’approuver les négociations, déjà bien avancées.

Dans la foulée, le groupe a publié un communiqué expliquant que l’acquisition serait soumise « à une évaluation complète de la sécurité et devrait apporter des bénéfices économiques aux Etats-Unis, y compris au Trésor américain ».