Le Bélarus arrête une opposante après avoir échoué à la forcer à l’exil

L'opposante bélarusse Maria Kolesnikova dans une manifestation à Minsk le 6 septembre 2020. (AFP)
Temps de lecture estimé : 4 minutes

Le Bélarus a affirmé mardi avoir arrêté l’opposante Maria Kolesnikova, figure de la contestation visant le président Alexandre Loukachenko, alors qu’elle fuyait le pays, une version démentie par l’Ukraine voisine qui parle d’une tentative avortée d’exil forcé.

« Kolesnikova est actuellement détenue », a indiqué à l’AFP le porte-parole des gardes-frontières, Anton Bytchkovski, au sujet de la dernière des trois figures féminines de l’opposition durant la campagne présidentielle à être restée au Bélarus.

Les deux autres, la candidate Svetlana Tikhanovskaïa et Veronika Tsepkalo, se sont exilées.

Selon M. Bytchkovski, deux autres membres du Conseil de coordination formé par l’opposition pour promouvoir une transition du pouvoir ont passé la frontière vers l’Ukraine. Il s’agit d’Anton Rodnenkov et Ivan Kravtsov.

Le vice-ministre ukrainien de l’Intérieur Anton Gerachtchenko a expliqué sur Facebook que les autorités bélarusses expulsaient les trois opposants de leur pays, mais que Mme Kolesnikova avait résisté. Elle a déchiré son passeport pour bloquer l’opération, assure l’agence Interfax-Ukraine. C’est alors qu’elle a été arrêtée.

Les gardes-frontières bélarusses affirment eux dans un communiqué que Mme Kolesnikova a été « pratiquement jetée du véhicule » à la frontière, sous-entendant que ses camarades s’étaient débarrassés d’elle.

 «Besoin d’aide»

Dans une interview donnée à plusieurs médias publics russes et qui sera diffusée ultérieurement, Alexandre Loukachenko a estimé que l’arrestation de Mme Kolesnikova était « juste », selon un journaliste l’ayant interviewé.

Il a également admis être « peut-être resté trop longtemps » au pouvoir, a ajouté ce journaliste, Evguéni Rojkov, à la télévision russe. Mais le dirigeant a ajouté que lui seul pouvait « défendre les bélarusses », accusant de nouveau les opposants de vouloir « briser tous nos liens avec nos frères Russes ».

Maria Kolesnikova, 38 ans, avait disparu lundi à Minsk, « enlevée » selon ses proches et embarquée dans un véhicule contre son gré.

Svetlana Tikhanovskaïa, elle-même exilée en Lituanie, a réclamé sa libération immédiate, dénonçant une « situation absolument inacceptable » au Bélarus.

« Cela ne peut pas être la norme en Europe, ni dans un monde civilisé », a-t-elle déclaré lors d’une intervention par visioconférence devant l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE). « Mon peuple, ma nation ont besoin d’aide », a dit Mme Tikhanovskaïa, dont une collaboratrice a disparu à son tour mardi selon son équipe de campagne.

Pour sa part, le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, a dit espérer que la situation autour de Maria Kolesnikova serait « bientôt éclaircie ».

Nombre de figures de la contestation, membres ou non du Conseil de coordination, ont été contraints à l’exil ou incarcérés ces dernières semaines. Les autorités ont engagé contre cet organe des poursuites judiciaires pour « menace à la sécurité nationale ».

Alexandre Loukachenko, au pouvoir depuis 26 ans au Bélarus, fait face à une mobilisation sans précédent contre sa réélection, jugée frauduleuse, lors du scrutin du 9 août.

Depuis un mois, des manifestations hebdomadaires ont réuni chaque dimanche plus de 100.000 personnes à Minsk.

«Danger réel»

Le pouvoir bélarusse a par le passé déjà eu recours à l’exil forcé pour éloigner ses détracteurs. Mme Tikhanovskaïa elle-même est partie en Lituanie juste après le scrutin, sous la pression selon ses partisans. 

La semaine dernière, une autre membre du Conseil de coordination, Olga Kovalkova, avait raconté avoir été contrainte à l’exil en Pologne.

Minsk a aussi interdit au chef de l’Eglise catholique dans le pays, Mgr Tadeusz Kondrusiewicz, de revenir au Bélarus, après ses critiques de la répression.

« Le danger est réel de voir le Bélarus sombrer dans l’illégalité et la persécution politique », s’est alarmée mardi la secrétaire générale du Conseil de l’Europe, Marija Pejcinovic Buric.

Le mouvement de contestation historique s’est organisé durant l’été autour de Mme Tikhanovskaïa, professeur d’anglais de formation sans expérience politique, qui s’était lancée dans la présidentielle pour remplacer son mari, vidéo-blogueur populaire emprisonné au printemps.

Elle a été rejointe par Mme Kolesnikova, ex-directrice de campagne d’un autre candidat d’opposition incarcéré, et Mme Tsepkalo, dont le mari s’est exilé après le rejet de sa candidature. Ce trio avait organisé une campagne anti-Loukachenko, galvanisant les foules.

M. Loukachenko a exclu toute concession, évoquant une vague révision de la Constitution et recevant sur ces points le soutien de Moscou.

«Si la Biélorussie tombe, la prochaine sera la Russie», estime Loukachenko

Le président bélarus contesté, Alexandre Loukachenko, est allé samedi 22 août inspecter les unités militaires déployées à Grodno, dans l’ouest, près de la frontière polonaise. (Belta)

Le président biélorusse Alexandre Loukachenko a estimé mardi que si son régime tombait, la Russie suivrait, après un mois d’une contestation de sa réélection sans précédent qu’il estime soutenue par l’Occident.  

« Vous savez, ce qu’on a conclu avec l’establishment et les autorités russes ? Si la Biélorussie tombe, la prochaine sera la Russie », a-t-il assuré, cité par les agences russes après un entretien accordé à plusieurs médias russes.

« Ne vous relâchez pas », a-t-il ajouté, estimant par ailleurs que « si Loukachenko s’écroule, tout le système s’écroulera, suivi de toute la Biélorussie ».

Après avoir accusé pendant la campagne électorale la Russie de chercher à l’écarter à cause de son refus de se soumettre aux ambitions de Moscou, M. Loukachenko a effectué un virage à 180 degrés, plaidant pour le soutien russe face à la mobilisation de foules jamais vues depuis son arrivée au pouvoir en 1994.

Il s’est entretenu à plusieurs reprises avec Vladimir Poutine a ce sujet, et le président russe a promis d’envoyer des troupes si la contestation devait dégénérer en violences.  

Un sommet entre les deux hommes est prévu dans les jours ou semaines à venir.

La Russie, échaudée par les révolutions des années 2000 et 2010 (Géorgie, Ukraine, Kirghizstan) dans plusieurs pays de l’ex-URSS, sa zone d’influence traditionnelle, voit d’un mauvais œil toute forme de protestation contre la légitimité électorale de pouvoirs souvent autoritaires qui y sont établis.

Revenant sur l’arrestation à la frontière ukrainienne dans la nuit de lundi à mardi de la figure de l’opposition Maria Kolesnikova, M. Loukachenko a affirmé que celle-ci avait été jetée d’une voiture « en marche » par deux autres opposants alors qu’ils fuyaient vers l’Ukraine voisine.

« Dans leur voiture, ils ont mis les gaz, et l’ont jeté de la voiture en marche. En marche », a-t-il insisté, affirmant désormais négocier avec l’Ukraine la remise des deux autres opposants qui se trouvaient dans le véhicule.

Kiev a démenti dès le matin cette version des faits, expliquant que Mme Kolesnikova avait résisté à son expulsion forcée du Biélorussie et que face à l’impossibilité de la chasser du pays, elle avait été arrêtée.  Selon l’agence Interfax-Ukraine, elle a déchiré son passeport afin de ne pas pouvoir passer la frontière.  Ses deux camarades, Anton Rodnenkov et Ivan Kravtsov, doivent pour leur part s’exprimer devant la presse mardi soir à Kiev.