Navalny: des laboratoires européens confirment l’empoisonnement au Novitchok

Dans cette photo d'archives prise le 29 février 2020, l'opposant russe Alexeï Navalny et son épouse Youlia participent à une marche en mémoire d'un détracteur du Kremlin à Moscou. (AFP)
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Des laboratoires français et suédois ont confirmé que l’opposant russe Alexeï Navalny avait bel et bien été empoisonné au Novitchok, accentuant la pression mise sur Moscou pour faire la lumière sur cette affaire.


Mise à jour 14/09/2020, 13h47

L’état de santé d’Alexeï Navalny, empoisonné au Novitchok, continue de s’améliorer et l’opposant russe peut désormais se lever de son lit, a annoncé lundi l’hôpital berlinois où il est soigné. L’opposant numéro un au Kremlin, victime d’un empoisonnement le 20 août en Sibérie, selon son entourage, pourra bientôt se passer complètement de « ventilation artificielle », a ajouté l’hôpital de la Charité, qui n’évoque plus d’éventuelles séquelles à long terme.


Un laboratoire militaire allemand avait déjà conclu le 3 septembre à l’empoisonnement de l’opposant russe, âgé de 44 ans, par ce puissant agent neurotoxique, ce que Moscou conteste.

Pour étayer la thèse d’un usage de cet agent neurotoxique, le gouvernement d’Angela Merkel a donc « demandé à d’autres partenaires européens, à savoir la France et la Suède, de vérifier de manière indépendante les preuves allemandes », a annoncé lundi le porte-parole du gouvernement, Steffen Seibert.

« Les résultats de cet examen par des laboratoires spéciaux en France et en Suède sont maintenant disponibles et confirment les preuves allemandes », a révélé M. Seibert.

Présentation des agents innervants. (AFP)

Fine poudre

En Suède, c’est le laboratoire spécialisé dans les substances hautement toxiques de l’Agence suédoise de la recherche sur la Défense, basé à Umea, qui a analysé les échantillons. Outre la Russie, « il est peu probable qu’un autre pays signataire de la Convention (sur l’interdiction des armes chimiques) puisse obtenir » cet agent neurotoxique, a commenté auprès de l’AFP Asa Scott, cheffe de division pour la défense et la sécurité au sein de cette Agence.

Avec un laboratoire militaire allemand, ce sont désormais « trois laboratoires qui ont fourni de manière indépendante la preuve qu’un agent neurotoxique du groupe Novitchok est la cause de l’empoisonnement de M. Navalny », a de son côté résumé M. Seibert.

Cet agent hautement toxique avait déjà été utilisé contre l’ex-agent double russe Sergueï Skripal et sa fille Ioulia en 2018 en Angleterre, selon les autorités britanniques.

Considéré comme une arme chimique, le Novitchok se présente le plus souvent sous la forme d’une fine poudre susceptible de pénétrer les pores de la peau ou les voies respiratoires.

L’utilisation de Novitchok « constitue une grave violation de la Convention sur l’interdiction des armes chimiques », a ainsi rappelé lundi le porte-parole du gouvernement allemand.

Berlin a « donc sollicité l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) dans l’analyse des preuves dans l’affaire Navalny », a prévenu M. Seibert.

La Convention sur l’interdiction des armes chimiques, signée en 1993, prévoit notamment « pour tous les États signataires de recevoir une assistance technique de l’OIAC ».

L’OIAC a ainsi « prélevé des échantillons de M. Navalny et a pris les mesures nécessaires pour les faire analyser par les laboratoires de référence de l’OIAC », précise M. Seibert.

Victoire symbolique

Le gouvernement allemand a dans ce contexte réitéré « l’appel lancé à la Russie pour qu’elle apporte des éclaircissements à ce qu’il s’est passé », selon le porte-parole.

« Nous sommes en contact étroit avec nos partenaires européens au sujet des prochaines étapes », a-t-il aussi fait valoir.

La question de sanctions reste sur la table, comme l’avenir du projet, mené par la Russie et plusieurs pays européens, avec au premier chef l’Allemagne, de gazoduc Nord Stream 2.

Côté russe, la police avait annoncé vendredi vouloir interroger en Allemagne l’opposant victime d’un empoisonnement, selon ses partisans, le 20 août lors d’un déplacement en Sibérie.

La Russie a demandé à ce que Berlin remette l’ensemble de son dossier sur l’opposant russe, notamment les analyses du laboratoire militaire allemand.

Les autorités russes affirment que leurs analyses, effectuées lors de l’hospitalisation de l’opposant à Omsk (Sibérie), avant son transfert vers l’Allemagne, n’avaient révélé aucune substance toxique dans l’organisme de M. Navalny.

L’opposant russe, qui dénonce de longue date la corruption d’élites russes, a été sorti du coma artificiel le 7 septembre. Il est cependant encore trop tôt pour savoir s’il conservera des séquelles de cet empoisonnement, a prévenu à plusieurs reprises l’hôpital berlinois de la Charité, où il est soigné.

Les alliés de M. Navalny ont revendiqué dimanche des victoires aux élections régionales dans deux villes sibériennes, dont une, symbolique, à Tomsk, la ville où il a été empoisonné selon ses proches.

Macron dénonce une «tentative d’assassinat»

Après l’Allemagne, les États-Unis, l’Union européenne et le G7, Emmanuel Macron a demandé lundi des comptes à Vladimir Poutine sur le sort d’Alexeï Navalny, lors d’un entretien téléphonique où il a dénoncé une « tentative d’assassinat » de l’opposant russe.

Le président français lui a demandé que « toute la lumière soit faite, sans délai », sur la « tentative d’assassinat » d’Alexeï Navalny, qu’il a qualifiée « d’empoisonnement », a annoncé l’Élysée.

« Une clarification est nécessaire de la part de la Russie dans le cadre d’une enquête crédible et transparente », lui a demandé le chef de l’État, précisant que « la France partage, sur la base de ses propres analyses, les conclusions de plusieurs de ses partenaires européens sur les faits d’empoisonnement à l’aide d’un agent neurotoxique Novitchok ».

Jusqu’ici, la France s’était exprimée sur cette affaire dans le cadre du G7 et de l’UE au niveau du ministère des Affaires étrangères.

Les pays du G7, dont la France, ont aussi exhorté Moscou à traduire « urgemment » en justice les auteurs de « l’empoisonnement confirmé » de M. Navalny, dénonçant comme « inacceptable » tout usage d’armes chimiques.

Le secrétaire d’État américain Mike Pompeo a pour sa part estimé que l’empoisonnement de l’opposant avait probablement été orchestré par « de hauts responsables » russes.

Le Kremlin a contre-attaqué en indiquant que « toute tentative d’associer la Russie de quelque manière que ce soit à ce qui s’est passé est inacceptable ».

Cette affaire porte un coup dur au dialogue franco-russe, qu’Emmanuel Macron avait tenté de relancer en tendant la main à Vladimir Poutine, semant le trouble chez certains de ses alliés européens.

Russie: les temps forts de l’affaire Navalny

L’hôpital de la Charité à Berlin où est soigné l’apposant russe Alexeï Navalny, le 24 août 2020. (AFP)

Voici les temps forts de l’affaire Navalny, du nom de l’opposant russe Alexeï Navalny, après la confirmation par des laboratoires français et suédois qu’il a été empoisonné par un agent neurotoxique de type Novitchok, accusation rejetée par Moscou.

Hospitalisation

Le 20 août 2020, Alexeï Navalny, principal opposant russe, est placé en réanimation dans un état grave dans un hôpital en Sibérie après avoir fait un malaise à bord d’un avion. Son entourage dénonce un empoisonnement, ce que récusent les médecins russes.

Transfert à Berlin dans le coma

Le 22, l’opposant, dans le coma, est transféré dans un hôpital de Berlin à la demande de sa famille, malgré le refus initial de l’équipe médicale russe. Le 24, les médecins allemands estiment qu’il présente bien des « traces d’empoisonnement ». 

Le 25, le Kremlin leur reproche de conclure à la hâte, la baisse de l’enzyme cholinestérase constatée chez Navalny pouvant selon Moscou avoir « de nombreuses causes, notamment la prise de certains médicaments ». 

Le 27, la justice russe annonce avoir lancé un « examen préliminaire » de l’affaire Navalny, estimant n’avoir « aucune preuve » d’un empoisonnement.

Le 28, l’hôpital berlinois fait état d' »améliorations » de l’état de santé de l’opposant, toujours dans le coma. 

Portrait d’Alexeï Navalny, principal opposant au Kremlin. (AFP)

«Agent neurotoxique»

Le 2 septembre, Berlin annonce que les examens médicaux effectués par un laboratoire de l’armée allemande apportent la « preuve sans équivoque » que l’opposant a été victime d’un empoisonnement « par un agent neurotoxique de type Novitchok ». 

La chancelière allemande Angela Merkel presse Moscou de s’expliquer.

Pression internationale sur Moscou

L’Otan puis l’UE réclament une enquête.

Le 3, le Kremlin affirme ne voir « aucune raison » d’accuser l’État russe d’être à l’origine de l’empoisonnement.

Le 4, un expert toxicologue russe ayant analysé le dossier médical d’Alexeï Navalny estime qu’il a pu être victime d’un problème de digestion, d’abus d’alcool ou de fatigue, rejetant l’empoisonnement diagnostiqué en Allemagne.

Le secrétaire général de l’Otan, Jens Stoltenberg, appelle Moscou à révéler totalement son programme Novitchok.

La Russie menacée de sanctions

Le 6, l’Allemagne, qui préside l’Union européenne, prévient qu’elle va entamer des discussions sur de possibles sanctions contre la Russie.

Berlin n’exclut pas totalement d’éventuelles sanctions contre le projet en cours de finition de gazoduc Nord Stream 2, censé approvisionner l’Allemagne et l’Europe en gaz russe.

La Russie accuse l’Allemagne « de retarder le processus de l’enquête qu’elle réclame », avec des pièces du dossier selon elle toujours pas transmises à Moscou. 

Sortie du coma

Le 7, Moscou dénonce les tentatives « absurdes » d’accuser la Russie de l’empoisonnement de l’opposant.

L’hôpital berlinois annonce qu’Alexeï Navalny a été sorti du coma artificiel et va « par étapes » cesser d’être sous respirateur artificiel.

Le 8, le G7 exhorte la Russie à traduire « urgemment » en justice les auteurs de « l’empoisonnement confirmé ».

Le 9, Washington estime que l’empoisonnement d’Alexeï Navalny a probablement été orchestré par « de hauts responsables » du gouvernement russe.

Le 11, la police russe annonce vouloir interroger l’opposant en Allemagne.

Des labos confirment l’empoisonnement

Le 14, des laboratoires français et suédois confirment un empoisonnement par un agent neurotoxique de type Novitchok. 

En Russie, le camp de l’opposant revendique des victoires électorales symboliques sur les lieux présumés de son empoisonnement aux élections régionales organisées la veille et dominées par le parti du Kremlin.

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