68 % des étudiants des collèges militaires canadiens témoins ou objet de comportements sexualisés non désirés

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Une étude de Statistique Canada intitulée Les expériences de comportements sexualisés non désirés et d’agressions sexuelles vécues par les étudiants des établissements d’enseignement postsecondaire dans les provinces canadiennes, 2019 et publiée aujourd’hui révèle qu’en 2019, la majorité (68 %) des étudiants des collèges militaires canadiens (CMC) ont été témoins ou ont fait l’objet de comportements sexualisés non désirés dans un contexte d’études postsecondaires.

Les types de comportements les plus courants observés ou vécus par les étudiants des CMC étaient les blagues à caractère sexuel, les discussions inappropriées au sujet de la vie sexuelle et les commentaires à caractère sexuel inappropriés au sujet de l’apparence ou du corps d’une personne, mais il y a plus, beaucoup plus, indique l’étude qui, outre les «blagues» qui, à répétition, peuvent devenir difficilement tolérables, parle aussi d’actes discriminatoires nombreux et d’agressions sexuelles.

Et quand on dit que 68 % des étudiants des collèges militaires canadiens (CMC) ont été témoins ou ont fait l’objet d’au moins un type de comportement sexualisé non désiré au cours des 12 mois précédents, cela représente près de 7 étudiants des collèges militaires canadiens sur 10, soit plus de 1 200 étudiants des CMC.

De 2018 à 2019, Statistique Canada a élaboré et mené l’Enquête sur la sécurité individuelle au sein de la population étudiante postsecondaire (ESIPEP). Les questions de l’enquête visaient à mesurer la nature et la prévalence des comportements sexualisés non désirés, des comportements discriminatoires et des agressions sexuelles parmi les étudiants des établissements d’enseignement postsecondaire au Canada. Des renseignements sur les attitudes et les croyances des étudiants ont également été recueillis. Les étudiants des CMC ont aussi été inclus dans l’enquête.

Un milieu encore à prédominance masculine

Contrairement aux établissements d’enseignement postsecondaire typiques, les collèges militaires canadiens (CMC) affichent une forte prédominance masculine, indique l’étude qui note qu’il a été démontré dans le passé que les femmes qui travaillent dans des établissements et occupent des professions traditionnellement à prédominance masculine sont plus à risque d’être victimes de harcèlement sexuel et de comportements sexualisés non désirés dans ces milieux

Le Collège militaire royal du Canada (CMR) à Kingston (Ontario) et le Collège militaire royal de Saint-Jean (CMR Saint-Jean) à Saint-Jean-sur-Richelieu (Québec) sont des établissements d’enseignement postsecondaire qui offrent des programmes d’études de niveau universitaire aux étudiants.

À l’instar des autres établissements d’enseignement postsecondaire, la population étudiante de ces collèges est principalement composée de jeunes de 18 à 24 ans, dont un grand nombre vivent souvent une nouvelle expérience d’autonomie et de pression par les pairs.

Dans l’ensemble, parmi les étudiants des CMC, poursuit l’étude de Statistique Canada, les femmes étaient plus susceptibles que les hommes d’être personnellement ciblées par des comportements sexualisés non désirés (52 % par rapport à 31 %), et elles étaient aussi plus susceptibles de considérer ces comportements comme offensants. L’écart le plus important dans les comportements déclarés concernait les attentions sexuelles non désirées, comme les sifflements ou les interpellations. Les femmes étaient proportionnellement six fois plus nombreuses que les hommes à être personnellement ciblées par ces comportements (24 % par rapport à 4 %).

Au total, 2 étudiants des CMC sur 5 (40 %) ont été témoins ou ont fait l’objet de comportements discriminatoires dans un contexte d’études postsecondaires au cours des 12 mois précédents. La forme la plus courante de discrimination subie ou observée dans les collèges militaires canadiens était les commentaires selon lesquels un homme ne se comporte pas comme un homme devrait se comporter.

Parmi les étudiants des CMC, 1 sur 6 (17 %) a été personnellement victime d’une forme quelconque de discrimination. Dans l’ensemble, les femmes (33 %) étaient plus susceptibles que les hommes (13 %) d’être personnellement ciblées par des comportements discriminatoires.

Les élèves-officiers défilent lors de la parade de fin d’année le 21 mai 2016 au CMR Saint-Jean. (Jacques N. Godbout/45eNord.ca)

Plus de six fois plus de femmes que d’hommes agressés

Plus de six fois plus de femmes (28 %) que d’hommes (4,4 %) ont été agressés sexuellement pendant leurs études aux CMC. Plus précisément, indique Statistique Canada, au cours des 12 mois qui ont précédé l’enquête, 15 % des femmes et 3,6 % des hommes ont été victimes d’agression sexuelle.

Les contacts sexuels étaient la forme d’agression sexuelle la plus courante au sein de la population étudiante des CMC, tant chez les femmes que chez les hommes.

Les étudiants des CMC qui ont fait l’objet de comportements sexualisés non désirés ou de comportements discriminatoires ont le plus souvent indiqué que ces incidents s’étaient produits sur le campus (93 % et 86 %, respectivement) et dans des lieux souvent remplis de personnes. De plus, de nombreux étudiants ont déclaré que les comportements sexualisés non désirés s’étaient produits dans un restaurant ou un bar hors campus (84 %).

Les auteurs de comportements sexualisés non désirés ou de comportements discriminatoires étaient souvent d’autres étudiants des collèges militaires canadiens (94 % et 86 %, respectivement).

Les femmes étaient plus susceptibles que les hommes de subir des répercussions sur la santé émotionnelle et mentale en raison des comportements sexualisés non désirés ou des comportements discriminatoires. Dans l’ensemble, peu d’étudiants des CMC ont indiqué que leurs expériences avaient eu des répercussions sur leurs études.

Les étudiants des CMC qui ont fait l’objet de comportements sexualisés non désirés ou discriminatoires dans un contexte d’études postsecondaires ont rarement parlé de ces comportements avec une personne rattachée à l’établissement d’enseignement, révèle l’étude, qui note toutefois qu’ils étaient souvent au courant des ressources disponibles pour les aider.

La plupart des étudiants des CMC ont choisi de ne pas intervenir, demander de l’aide ou prendre d’autres mesures lorsqu’ils ont été témoins de comportements sexualisés non désirés ou de comportements discriminatoires, souvent parce qu’ils ne croyaient pas que la situation était suffisamment grave. Un grand nombre de femmes, en particulier, n’ont pas agi lorsqu’elles ont été témoins de comportements sexualisés parce qu’elles se sentaient mal à l’aise (31 %).

Si la majorité des étudiants des CMC se sentaient en sécurité sur les campus de leur collège militaire et autour de ceux-ci, les femmes et les personnes qui ont été victimes de comportements sexualisés non désirés ou d’agressions sexuelles étaient moins susceptibles de se sentir en sécurité que les hommes et les personnes qui n’ont pas subi ces types de comportements.

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Le long chemin vers l’égalité

Pour leur part, les Forces armées canadiennes et du ministère de la Défense nationale ont réagi au rapport déposé par Statistique Canada en réitérant être «vivement préoccupés par le bien-être des élèves-officiers, tout particulièrement ceux qui ont vécu de l’inconduite sexuelle» et en s’engageant à leur offrir leur soutien.

Depuis le printemps de 2019, les deux collèges militaires ont adopté de nouvelles mesures pour éduquer les élèves-officiers quant aux règles de conduite à respecter et à leur obligation de signaler aux autorités compétentes toute inconduite sexuelle dont ils pourraient avoir été témoins, disent les Forces armées et le ministère de la Défense dans leur déclaration commune.

«Le Collège militaire royal (CMR) de Kingston travaille en partenariat avec le Centre d’intervention sur l’inconduite sexuelle (CIIS) depuis le printemps de 2019 à déployer un vaste programme de prévention. Ce programme comprend une formation spécialisée à l’intention de tous les membres du personnel militaire et scolaire pour mieux prévenir et reconnaître l’inconduite sexuelle, et pour mieux y réagir. Il s’agit d’un nouveau programme de formation dans le cadre duquel les élèves-officiers acquièrent progressivement des connaissances et compétences tout au long de leurs quatre ans d’études. La mise en œuvre du programme a également permis d’améliorer les capacités d’intervention et les services de soutien pour les victimes d’inconduite sexuelle.»

«Étant donné que le programme a été lancé avant que les conclusions de l’enquête ne soient connues, le CMR travaillera de concert avec le CIIS afin d’en poursuivre l’analyse et d’adapter notre programme en conséquence.», indiquent les Forces armées canadiennes et la Défense nationale.

Quant au Collège militaire royal Saint-Jean (CMRSJ), il a créé en 2018 un comité consacré à la réussite des femmes dans l’objectif de régler les problèmes systémiques, et le réseau des femmes du CMR Saint-Jean pour favoriser la solidarité féminine et le mentorat. Ces deux programmes, affirment les FAC et la Défense nationale dans leur déclaration commune, garantissent aux victimes un espace protégé pour signaler un incident, obtenir du soutien au besoin et échanger sur ce qu’elles ont vécu.  

Le ministre de la Défense nationale, Harjit Sajjan, s’est dit pour sa part «profondément troublé par le résultat du rapport de Statistique Canada sur les inconduites sexuelles & la discrimination dans les Collèges militaires.», déclarant qu’ «Un seul cas de ce genre est un cas de trop.» et s’engageant à faire «tout le nécessaire pour rendre ces espaces sûrs et inclusifs».

Au moment d’écrire ces lignes, le chef d’état-major de la Défense, le général Jonathan Vance, n’avait pas encore réagi à la publication de ce rapport.

Une plus grande proportion de femmes affectées que dans la population étudiante générale

Dans l’ensemble, prend soin de noter Statistique Canada, ces résultats sont semblables à ceux observés dans la population étudiante postsecondaire générale. Cependant, une plus grande proportion de femmes ont été témoins ou ont vécu au moins un de ces comportements sexualisés non désirés au sein de la population des CMC (79 %) qu’au sein de la population étudiante générale (73 %).

En particulier, des proportions beaucoup plus élevées de femmes des CMC ont été témoins ou ont fait l’objet de discussions inappropriées au sujet de la vie sexuelle (57 %) ou de blagues à caractère sexuel (77 %), comparativement aux femmes dans la population étudiante générale (41 % et 61 %, respectivement).

En revanche, il n’y avait pas de différence significative entre la proportion d’hommes qui ont été témoins de comportements sexualisés non désirés ou qui en ont fait l’expérience au sein des CMC (66 %) et au sein de la population étudiante générale (69 %).