Enseignant décapité: le parquet revient sur les vidéos où le père d’une élève appelle à la mobilisation contre le professeur

Temps de lecture estimé : 4 minutes

L’enquête progressait samedi en France au lendemain de «l’attentat terroriste islamiste » au cours duquel un Russe tchétchène de 18 ans a décapité un professeur de collège pour avoir montré à ses élèves des caricatures de Mahomet, dans une France indignée qui s’interroge et, maintenant, s’insurge contre le séparatisme religieux.


Mise à jour 19/10/2020, 11h53,

Quinze personnes étaient en garde à vue lundi après-midi dans l’enquête antiterroriste sur l’assassinat sauvage vendredi de Samuel Paty, un enseignant, à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines). De nouveaux individus ont été placés en garde à vue lundi dont quatre collégiens, alors qu’un élève a été relâché. Selon une source proche du dossier, l’enseignant d’histoire-géographie du collège de Conflans-Sainte-Honorine a été «désigné» à l’assaillant, Abdoullakh Anzorov, «par un ou plusieurs collégiens, a priori contre une rémunération». Les gardes à vue visent à déterminer les responsabilités éventuelles des collégiens en la matière, selon la même source.

Autre nouvelle personne placée en garde à vue, une personne qui «a déjà été condamnée pour des faits de terrorisme et qui a déclaré spontanément aux enquêteurs avoir été en lien avec l’auteur quelques temps avant les faits». Les dix autres gardes à vue sont celles qui avaient commencé depuis vendredi soir et au cours du week-end. Tout d’abord, l’entourage familial, avec les parents, le grand-père et le petit frère de l’assaillant, interpellés à Evreux. Est également questionné le père de l’élève qui a appelé à la mobilisation contre l’enseignant. Il a été interpellé à Chanteloup-les-Vignes.  

L’homme qui l’avait accompagné au collège pour se plaindre du professeur et avait interviewé sa fille dans une vidéo, le militant islamiste Abdelhakim Sefrioui, actif en France depuis le milieu des années 2000, ainsi que sa compagne, le sont également. Enfin, trois personnes ayant été en contact avec l’agresseur, qui se sont présentées spontanément au commissariat d’Evreux vendredi soir, sont aussi en garde à vue. Parmi celles-ci, selon une source proche du dossier, une personne soupçonnée d’avoir convoyé l’assaillant, et une autre personne soupçonnée de l’avoir accompagné lors de l’achat d’une de ses armes.


Trois semaines après une attaque islamiste durant laquelle un Pakistanais avait blessé à coups de hachoir deux personnes qui se trouvaient devant les anciens locaux de l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo, et en plein débat sur la préservation de la laïcité face aux assauts communautaristes, l’assassinat de vendredi a révolté le pays et les enquêteurs remontaient la piste samedi.

Un total de neuf personnes ont été interpellées et placées en garde à vue depuis vendredi soir, des proches de l’assaillant, mais aussi des parents d’élèves du collège du Bois d’Aulne.

La victime, le professeur Samuel Paty, avait organisé avec ses élèves, comme tous les ans, un débat prévu dans le cadre de l’éducation civique, au cours duquel il a montré des caricatures du prophète Mahomet. Il avait alors invité les élèves musulmans qui le souhaitaient à quitter la salle.

Le père d’un élève, placé en garde à vue, s’était indigné de ce cours dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux.  

Le 25 septembre, les anciens locaux de Charlie Hebdo avaient été visés par une attaque après que le journal a republié des caricatures de Mahomet, à l’occasion du procès des complices des assaillants des attentats de janvier 2015. Ces derniers, qui avaient exécuté 12 personnes, avaient affirmé agir en représailles après la publication de ces mêmes caricatures.

L’assaillant de Conflans, lui, est un jeune Russe tchétchène de 18 ans né à Moscou, selon les enquêteurs.

Vendredi vers 17 h, il a décapité le professeur d’histoire-géographie de 47 ans, à proximité du collège où il enseignait dans un quartier calme de Conflans-Sainte-Honorine, avant d’être tué par des policiers appelés à l’aide à 200 mètres de là.

«L’individu bénéficiait du statut de réfugié et était inconnu des services de renseignement», a indiqué ce matin Jean-François Ricard, procureur général du parquet national antiterroriste.

«C’est un enseignant qui a été assassiné, mais c’est aussi la liberté de penser, la liberté d’expression», déplore Jean-François Ricard.

«L’individu a tiré à cinq reprises avec une arme de poing en direction des policiers», explique également le procureur général du parquet national antiterroriste.

«La demi-sœur du père de l’élève plaignante avait rejoint l’organisation Etat islamique en octobre 2014 en Syrie. Elle fait l’objet d’un mandat de recherche », a aussi indiqué le procureur.

La République «frappée en plein cœur»

«À travers l’un de ses défenseurs, c’est la République qui a été frappée en plein cœur par le terrorisme islamiste. Solidaire de ses enseignants, l’État réagira avec la plus grande fermeté pour que vive la République et ses citoyens, libres ! Nous ne renoncerons jamais. Jamais.», déclaré sur Twitter le premier ministre Jean Castex. «Nos enseignants continueront à éveiller l’esprit critique des citoyens de la République, à les émanciper de tous les totalitarismes et de tous les obscurantismes»

«Je serai, et notre pays sera à vos côtés pour vous protéger, vous permettre de faire votre métier qui est le métier le plus essentiel, transmettre à nos enfants les savoirs et les valeurs qui sont notre bien commun», a déclaré pour sa part le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer dans un message vidéo aux professeurs, une catégorie sociale particulièrement importante dans le paysage sociopolitique français, alors que depuis 30 ans, l’éducation nationale est en première ligne face aux revendications de certains milieux musulmans.

L’Élysée a annoncé samedi qu’un hommage national serait rendu à M. Paty.

Le «séparatisme» religieux

Le président Emmanuel Macron s’était lui rendu sur les lieux vendredi soir, qualifiant l’assassinat d’« attentat terroriste islamiste caractérisé». 

«Ils ne passeront pas. L’obscurantisme ne gagnera pas », a martelé, ému, le chef de l’État, dans un pays où les signes de tensions provoqués par les islamistes sont réguliers, déclenchant une réplique des autorités pour préserver les valeurs laïques de la République. Une réplique elle-même dénoncée par certains organismes musulmans ou opposants politiques comme « islamophobe ».

C’est dans ce contexte que le gouvernement a récemment présenté un projet de loi contre le séparatisme, destiné à « renforcer la laïcité et les principes républicains » et à « lutter contre le séparatisme principal qu’est l’islam radical », a expliqué pour sa part le ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin.

*Avec AFP