Égypte: tempête diplomatique après l’arrestations de trois dirigeants d’une ONG locale de défense des droit humains

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De gauche à droite : les responsables de l'EIPR Mohamed Bachir, Gasser Abdel Razek et Karim Ennarah arretés en novembre par les autorités égyptiennes. (Amnesty International)
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L’ONU et Amnistie internationale se sont jointes vendredi à une tempête diplomatique contre l’Égypte, condamnant l’arrestation arbitraire en moins d’une semaine de trois responsables de l’Initiative égyptienne pour les droits personnels (EIPR), une ONG locale de défense des droits de l’homme, et réclamant leur libération immédiate et sans condition.


Mise à jour 21/11/2020, 14h23

Le ministère égyptien des Affaires étrangères a rejeté samedi les critiques venant de l’étranger concernant l’arrestation de trois responsables d’une ONG locale de défense des droits de la personne, dénonçant « une ingérence ». Le ministère rejette «toute tentative d’influencer les enquêtes menées par le ministère public contre des citoyens égyptiens qui font l’objet de poursuites», a indiqué le porte-parole Ahmed Hafez dans un communiqué. «La souveraineté nationale doit être respectée» sans «ingérence dans les affaires intérieures», a-t-il ajouté.


Depuis dimanche, les autorités ont arrêté trois cadres de l’ONG, Gasser Abdel-Razek, directeur exécutif de l’orgnisation et défenseur chevronné des droits de l’homme, et deux autres responsables, Mohamed Bachir, Karim Ennarah, après une visite en novembre à son bureau au Caire de 13 ambassadeurs et de diplomates occidentaux.

Le procureur de la sûreté de l’État a ordonné la détention provisoire pendant 15 jours dans l’affaire de Gasser Abdel Razek, arrêté le 19 novembre à son domicile au Caire, et l’a inculpé d’avoir rejoint un groupe terroriste, diffusé de fausses déclarations pour saper la sécurité publique et utilisé Internet pour publier de fausses informations, indique l’ONG.

Les procureurs ont ordonné la détention sur des accusations similaires pendant 15 jours dans l’attente d’une enquête du directeur de l’unité de justice pénale de l’EIPR, Karim Ennarah, qui a été arrêté le 18 novembre dans une station balnéaire de Dahab, dans le sud du Sinaï, où il était en vacances, et emmené dans un lieu inconnu où il a été détenu au secret et interrogé pendant 24 heures.

Trois jours avant, le 15 novembre, les forces de sécurité ont arrêté à son domicile le directeur administratif de l’EIPR , Mohamed Bashseer, qui a été détenu pendant environ 12 heures dans un établissement contrôlé par l’Agence nationale de sécurité, où il a été interrogé les yeux bandés sur la visite des diplomates et d’autres travaux de l’EIPR. Dans son cas également, le procureur a ordonné sa détention dans l’attente d’une enquête.

«Ces arrestations, la campagne de dénigrement contre l’organisation et l’affirmation sans fondement du gouvernement selon laquelle l’EIPR opère illégalement, montrent qu’il s’agit d’une attaque bien planifiée et concertée. Accuser le personnel des ONG de «rejoindre un groupe terroriste» est une agression contre l’organisation et les valeurs des droits de l’homme qu’elle représente. », dénonce Amnesty International.

Amnesty International appelle donc les pays dont les représentants ont assisté à la réunion du 3 novembre, notamment le Royaume-Uni, le Canada et l’Allemagne, à rompre leur silence et à demander publiquement à l’Égypte de libérer ces défenseurs des droits humains et de mettre fin à la répression brutale contre la communauté des droits humains.

«Il s’agit d’une répression sans précédent contre la communauté des droits de l’homme et pourrait bien aller au-delà de l’EIPR pour engloutir les quelques autres groupes courageux qui restent. La réponse tiède de la communauté internationale risque d’enhardir les autorités égyptiennes et d’envoyer un message terrifiant à la société civile selon laquelle le travail en faveur des droits humains ne sera pas toléré », a déclaré Philip Luther, directeur de la recherche et du plaidoyer pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord d’Amnesty International.

Dans un communiqué, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a qualifié ces arrestations d’«évolution inquiétante», craignant qu’elle ne s’inscrive dans un schéma plus large d’intimidation de ce type d’organisations.

Premier diplomate présent au Caire à s’exprimer publiquement, l’ambassadeur irlandais Sean O’Regan a tweeté la «grave préoccupation» de son pays face à ces arrestations, qui ont suivi une rencontre «faisant partie intégrante d’une pratique diplomatique normale». Le chef de la diplomatie britannique Dominic Raab a pour sa part a directement abordé le cas des trois personnes arrêtées avec son homologue égyptien, Sameh Choukri, a indiqué le Foreign Office. Et l’ambassadeur d’Italie au Caire ainsi que plusieurs de ses homologues ont, eux, adressé une lettre au chef de la diplomatie égyptienne demandant la libération des membres de l’EIPR, selon l’agence de presse italienne Adnkronos.

Aux États-Unis, le sénateur Chris Coons, pressenti pour le poste de secrétaire d’État sous Joe Biden, a déclaré que le sort de l’EIPR constitue un «exemple perturbant de la répression» en Égypte.

Depuis la destitution par l’armée en Égypte en 2013 du président islamiste Mohamed Morsi et l’arrivée au pouvoir l’année suivante d’Abdel Fattah al-Sissi, une répression croissante s’est abattue sur toute forme d’opposition, islamiste ou libérale, mais le président américain sortant Donald Trump a formé au cours de son mandant une alliance étroite avec son homologue égyptien Abdel Fattah al-Sissi, qu’il avait surnommé son «dictateur préféré».

L’Initiative égyptienne pour les droits de la personne (EIPR) a été fondée en 2002. L’organisation utilise la recherche, la documentation, l’aide juridique, les litiges stratégiques et le recours aux tribunaux dans son travail sur les libertés civiles, les droits économiques et sociaux et la justice pénale. Son travail comprend des rapports sur les droits des minorités religieuses en Égypte, la documentation de la violence sectaire, la représentation des membres de la communauté LGBT + faisant face à des poursuites. L’EIPR est de plus l’une des rares organisations de défense des droits de l’homme travaillant sur la justice environnementale en Égypte.