Drôles de pourparlers à Doha entre gouvernement afghan et talibans

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La délégation afghane au sommet de Doha ce samedi 17 juillet comprend Abdullah Abdullah, chef du Haut Conseil pour la réconciliation nationale, l’ancien vice-président Mohammad Karim Khalili, Ata Mohammad Noor, chef de la faction dissidente de Jamiat-e-Islami, le négociateur en chef Masoom Stanekzai, Salam Rahimi, Fatima Gailani et le ministre d’État à la Paix Sadat Mansoor Naderi. (Tolo)
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Des représentants du gouvernement afghan et des talibans se rencontrent au Qatar samedi pour des pourparlers au moment où les forces étrangères se retirent d’Afghanistan et où de violents combats opposent sur le terrain gouvernement de Kaboul et talibans, qui se voient de plus en plus comme le gouvernement légitime du pays.

Les deux parties se rencontrent régulièrement depuis des mois à Doha, capitale du Qatar, mais des sources proches des discussions ont laissé entendre que ces dernières battaient de l’aile, les talibans ayant gagné du terrain sur le champ de bataille.

Samedi, le Pakistan a partiellement rouvert sa frontière avec le sud de l’Afghanistan, fermée après que les talibans ont pris le contrôle de la ville afghane stratégique de Spin Boldak, à l’issue de violents combats avec les forces gouvernementales la semaine dernière.

Mohammed Tayab, un responsable paramilitaire pakistanais, a déclaré que la décision avait été prise en raison du «calme relatif de l’autre côté», mais que le passage resterait fermé au commerce.

Les talibans ont également resserré leur emprise sur le nord du pays, des affrontements se poursuivant samedi à la frontière avec le Turkménistan.

Les talibans ont lancé début mai une offensive tous azimuts contre les forces afghanes, profitant du début du retrait des forces étrangères qui doit s’achever d’ici fin août. Ils ont conquis de vastes territoires ruraux, notamment dans le nord et l’ouest de l’Afghanistan, loin de leurs bastions traditionnels du Sud.

Les services de renseignements américain brossent maintenant un tableau de plus en plus sombre de l’accélération de l’avancée des talibans à travers l’Afghanistan et de la menace potentielle qu’elle représente pour la capitale, Kaboul, les talibans assurant leur mainmise sur une grande partie du pays à la suite du retrait des troupes américaines et de la coalition.

Dans ce contexte, d’autres pays parmi lesquels l’Inde, la Chine, l’Allemagne et le Canada, ont rapatrié Ces derniers jours, leurs ressortissants ou leur ont demandé de quitter le territoire.

Le gouvernement français a évacué de Kaboul une centaine de ses ressortissants et d’Afghans travaillant pour l’ambassade, en raison de la détérioration de la situation sécuritaire, selon une source diplomatique française, rapportait pour sa part l’Agence France-Presse aujourd’hui.

Par ailleurs, l’administration Biden prévoit désormais d’évacuer 2 500 Afghans directement vers les États-Unis. 10 000 autres dont les vérifications d’antécédents sont toujours en attente iront dans « une base militaire américaine à l’étranger ou dans des pays tiers », a déclaré un porte-parole du département d’État.

Plusieurs hauts responsables, notamment Abdullah Abdullah, chef du conseil gouvernemental supervisant le processus de paix et ancien chef de l’exécutif, participent toutefois aujourd’hui aux négociations de Doha. L’ancien président Hamid Karzaï, initialement attendu au Qatar, n’a quant à lui finalement pas fait le déplacement.

La porte de l’amitié entre le Pakistan et l’Afghanistan.

Pourparlers de paix ou négociation de la reddition ?

«La délégation de haut niveau est ici pour parler aux deux parties, les guider et soutenir l’équipe de négociation [du gouvernement] pour accélérer les pourparlers et faire des progrès », a déclaré Najia Anwari, porte-parole de l’équipe de négociation du gouvernement afghan à Doha, cité par l’Agence France-Presse. Elle a émis l’espoir que les deux parties parviendront rapidement à un accord.

Les talibans ont de leur côté appelé le gouvernement afghan à montrer «une volonté réelle et sincère» pour mettre fin à la crise…

«Nous sommes prêts pour le dialogue, les pourparlers et les négociations. Notre priorité est de résoudre les problèmes par le dialogue», a assuré le porte-parole des talibans, Mohammed Naïm, sur la chaîne de télévision qatarie Al-Jazeera.

S’adressant aux participants au sommet, le directeur politique adjoint de l’Émirat islamique et chef du bureau politique, Abdul Ghani Baradar, a déclaré pour sa part qu’en dépit de l’absence de progrès dans les négociations intra-afghanes à Doha, il fallait garder espoir, ajoutant que les talibans feront des efforts pour faire des pourparlers un succès.

Baradar a déclaré que pour assurer la prospérité de l’Afghanistan, il est nécessaire d’avoir un système islamique central et indépendant et que, pour y parvenir, «nous devons ignorer nos intérêts personnels».

Réitérant l’importance qu’il attache à l’unité des Afghans, Baradar a déclaré que l’Afghanistan est une maison commune pour tous les Afghans et que «nous devons ignorer les détails si nous voulons atteindre des objectifs plus ambitieux».

«Nous devons mettre fin au manque de confiance et faire des efforts pour l’unité de la nation», a conclu le chef adjoint des talibans,

Mais au même moment, dans une déclaration officielle, les talibans, qui considèrent désormais représenter bien davantage le peuple afghan que le gouvernement de Kaboul, ont invité aujourd’hui «l’administration de Kaboul» à oublier «sa prétention à être le gouvernement légitime de l’Afghanistan»

«La plupart des ports commerciaux du pays tels que Torghundi, Islam Qala, Spin Boldak, Abu Nasr Farahi, Dand Patan, Ai Khanum, Sher Khan Port et d’autres sont sous le contrôle de l’Émirat islamique [le nom officiel des talibans, NDLR]. Les moudjahidines contrôlent les autoroutes et la plupart des capitales provinciales sont assiégées et peuvent être facilement capturées s’ils le souhaitent.», souligne la déclaration.


«En raison du fait que la plupart de la population afghane vit dans les zones sous le contrôle de l’Émirat islamique et que les Moudjahidines ont été en mesure de fournir au peuple un environnement sûr de paix et de sécurité, en plus de la structure de l’Émirat islamique et que les pays voisins et régionaux considèrent également l’Émirat islamique comme une force représentative de l’Afghanistan et du peuple afghan», les talibans exigent exige que l’administration de Kaboul oublie sa prétention à être le gouvernement légitime de l’Afghanistan, invite le gouvernement de Kaboul à intégrer l’Émirat islamique dans le gouvernement du pays.

Pendant ce temps, les combats continuent

Pendant ce temps, les combats font rage entre forces gouvernementales et talibans et une guerre des mots s’intensifie également entre Kaboul et Islamabad, l’armée pakistanaise étant accusée de fournir un soutien aérien aux insurgés dans certaines zones. Le Pakistan a fermement démenti.

La frontière sud de l’Afghanistan est depuis longtemps un point sensible des relations avec son voisin.

La province pakistanaise du Baloutchistan abrite depuis des décennies les principaux dirigeants talibans ainsi qu’un important contingent de combattants qui se rendent régulièrement en Afghanistan.

Les troupes étrangères sont présentes en Afghanistan depuis près de vingt ans, après l’invasion menée par les États-Unis à la suite des attentats du 11 septembre 2001. Mais elles se sont placées en retrait ces derniers mois.

Privées du crucial soutien aérien américain, les forces afghanes n’ont jusqu’ici opposé qu’une faible résistance aux talibans. Elles ne contrôlent essentiellement plus que les axes majeurs et les grandes villes, dont plusieurs sont encerclées.

Des observateurs estiment que la rapidité et l’ampleur de l’offensive des talibans a pour but de renforcer leur position dans les négociations en cours avec le gouvernement, mais les talibans veulent aussi pour éviter les combats urbains.

Les talibans éviteront les combats urbains s’ils le peuvent

Toutefois les talibans, qui semblent vouloir éviter, du moins pour le moment, ont appelé mardi dernier les citadins afghans à se rendre pour éviter les combats dans les villes.

Après s’être emparés ces deux derniers mois de vastes portions rurales de territoire lors d’une offensive lancée au commencement, début mai, du retrait définitif des forces étrangères du pays, les talibans encerclent plusieurs capitales provinciales.

«Maintenant que les combats depuis les montagnes et les déserts ont atteint les portes des villes, les moudjahidines ne veulent pas de combats dans les villes. Il vaut mieux que nos compatriotes, les érudits et les oulémas utilisent tous les canaux pour entrer en contact» avec les talibans afin «de parvenir à un accord sensé pour éviter des dommages à leurs villes», a lancé un haut responsable des insurgés, Amir Khan Muttaqi.

Ancien ministre de l’Information et de la Culture de l’ex-régime taliban (1996-2001), Amir Khan Muttaqi dirige la «Commission d’invitation et de conseil» du mouvement taliban, à qui doivent s’adresser ceux – militaires, policiers, responsables gouvernementaux, fonctionnaires ou simples civils – qui veulent faire défection ou se rendre aux insurgés.

Les talibans «assurent tous les habitants […] que l’Afghanistan sera leur patrie à tous et que personne ne cherchera à se venger», poursuit-il dans un message audio relayé sur Twitter par Zabihullah Moujahid, un porte-parole du mouvement.

Cet appel des talibans rappelle la stratégie utilisée durant leur conquête du pouvoir au milieu des années 1990 : assiéger les localités et contraindre les chefs traditionnels à négocier une reddition.

Ces dernières années, les talibans ont attaqué des villes importantes sans pouvoir en prendre durablement le contrôle. Ils se sont brièvement emparés à deux reprises-en 2015 et 2016-de la ville septentrionale de Kunduz, et en 2018 de celle stratégique de Ghazni, à 150 km au sud-ouest de Kaboul, avant d’en être finalement chassés. Mais aujourd’hui, privée du crucial soutien aérien américain, l’armée afghane n’offre que peu de résistance et peine à contrôler les grandes villes et les axes majeurs.

Plusieurs districts de provinces voisines de Kaboul étant récemment tombés aux mains des talibans, certains observateurs craignent même que les talibans n’en viennent à attaquer prochainement la capitale ou son aéroport, seule voie de sortie des ressortissants étrangers de la ville et, de plus en plus, les talibans semblent à Doha vouloir négocier davantage la reddition du gouvernement de Kaboul, vue comme une condition pour parvenir à la paix.

*Avec AFP

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