Les États-Unis prendront-ils maintenant leurs distances du Pakistan ?

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Après les attentats du 11 septembre 2001, les États-Unis avaient lancé un ultimatum sévère au Pakistan, l’exhortant à couper ses relations avec les talibans. Islamabad avait semblé acquiescer, mais en exigeant de ne pas être mis sur la touche par Washington comme dans les années 1990, rappelle Shaun Tandon, correspondant de l’Agence France-Presse au Département d’État américain à Washington, dans une analyse parue aujourd’hui.

Vingt ans plus tard, les talibans ont repris Kaboul des mains d’un gouvernement soutenu par les États-Unis, et il est probable que s’élargisse à nouveau le fossé entre le Pakistan et les États-Unis, souligne le journaliste et diplômé de l’Université Georgetown en relations internationales.

«Le Pakistan est trop important pour être ignoré de manière permanente par les États-Unis, mais cette fois-ci les Américains prendront davantage leur temps pour déterminer la profondeur de leur relation avec le Pakistan», affirme pour sa part Husain Haqqani, ancien ambassadeur du Pakistan à Washington, cité par le correspondant de l’AFP.

Le conflit long de deux décennies en Afghanistan a été accompagné d’une relation à hautes turbulences entre les États-Unis et le Pakistan, alors que le dirigeant pakistanais au moment du 11 septembre 2001, le général Pervez Musharraf, avait promis «un soutien indéfectible» après les attentats.

Dans l’espoir de rallier une population pakistanaise sceptique envers les États-Unis, John Kerry, qui était alors sénateur, avait mené les efforts en 2009 pour mettre en place une campagne d’aides pour le Pakistan à hauteur de 1,5 milliard de dollars par an.

Mais les soupçons américains que les forces armées et les services de renseignement pakistanais, très influents, jouaient un double jeu ont éclaté au grand jour quand l’homme le plus recherché au monde, Oussama ben Laden, avait été trouvé et tué par un commando américain au Pakistan en 2011.

Et, en 2018, les États-Unis de Donald Trump ont mis fin à leurs aides militaires à Islamabad.

Hussain Haqqani, désormais chercheur à l’institut Hudson, affirme que le Pakistan a cherché à obtenir une certaine reconnaissance de la part des États-Unis pour avoir amené les talibans à la table des négociations avec le gouvernement afghan, dans le cadre du retrait des forces américaines.

Mais, dans les cercles de Washington, «ce dont tout le monde se souvient, c’est ce que les Américains considèrent comme le rôle du Pakistan dans le fait d’avoir permis aux talibans de survivre au revers infligé par les Américains après le 11-Septembre», affirme M. Haqqani.

Tandis que beaucoup de Pakistanais estiment servir de «boucs émissaires», M. Haqqani souligne que le Pakistan n’a pas vraiment aidé son cas avec le «triomphalisme» affiché par certains, dont le premier ministre Imran Khan qui a déclaré que les talibans avaient «brisé les chaînes de l’esclavage».

Des talibans victorieux plus difficiles à contrôler

Le Pakistan, allié des États-Unis depuis la Guerre froide, a travaillé avec Washington dans les années 1980 pour soutenir les guérillas islamistes combattant les troupes soviétiques.

Au fur et à mesure que l’intérêt de Washington s’amenuisait, l’Afghanistan restait embourbé dans la guerre et le Pakistan soutint ouvertement les talibans et leur version rigoriste de l’islam pendant leur période au pouvoir entre 1996 et 2001.

Islamabad a longtemps vu le dossier afghan à travers un prisme indien, le rival historique du Pakistan ayant injecté 3 milliards de dollars d’aides en Afghanistan depuis 2001 pour lutter contre l’influence des talibans, féroces partisans de militants anti-indiens.

Madiha Afzal, chercheuse à la Brookings Institution, estime que les élites au Pakistan ne souhaitaient néanmoins pas une victoire totale des talibans. «Ce genre de victoire militaire totale met le Pakistan dans une position où il sera probablement moins capable de contrôler les talibans car ceux-ci se sentent victorieux.»

Islamabad a la crainte également en privé de «terribles conséquences sécuritaires», la victoire en Afghanistan pouvant donner des ailes aux talibans du Pakistan dans leur propre campagne de violences, souligne la chercheuse.

Le président Joe Biden a confirmé le retrait des troupes américaines d’Afghanistan en partie car le conflit englué représentait selon lui un détournement de ressources face à un défi bien plus grand avec la montée des ambitions de la Chine.

Au moment où une rivalité évocatrice de la Guerre froide semble émerger entre les deux plus grandes économies du monde, le Pakistan s’est révélé comme l’un des alliés les plus proches de Pékin, qui investit fortement dans un «couloir économique» avec le Pakistan, alors que Washington considère l’Inde comme un partenaire de premier plan.

Selon Madiha Afzal, la Chine sera également tributaire des liens du Pakistan avec les talibans tandis qu’elle cherche à tirer profit des richesses souterraines de l’Afghanistan, notamment en lithium, utilisé dans les véhicules électriques.

Michael Kugelman, expert sur l’Asie du Sud au Woodrow Wilson International Center for Scholars, affirme que les États-Unis pourraient toujours décider que le Pakistan représente la bonne option pour influencer les talibans ou, si Islamabad est d’accord, que le pays serve de base aux opérations antiterroristes.

En visite à Washington peu avant la prise du pouvoir par les talibans, le conseiller à la sécurité nationale pakistanais Moeed Yusuf a appelé à une relation de long terme avec les États-Unis, qui irait au-delà d’une question unique.

Mais alors même que le Pakistan possède la cinquième population la plus nombreuse au monde, le pays ne figurait qu’à la 56e place des échanges commerciaux avec les États-Unis en 2019.

Pour la chercheuse, un repli de Washington dans ses relations avec Islamabad «ne ferait que confirmer l’idée existante au Pakistan que les États-Unis n’utilisent le Pakistan que de manière opportuniste, quand ils en ont besoin».

*Avec AFP