Les États-Unis prêts à reconnaître les talibans à certaines conditions

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Un marché dans le secteur de Kote Sangi à Kaboul. (AFP)
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Les États-Unis ont affirmé lundi qu’ils ne reconnaîtraient un gouvernement mené par les talibans en Afghanistan qu’à condition que ces derniers respectent les droits des femmes et rejettent les terroristes.

Mise à jour 17/08/2021, 11h57

Les talibans ont tenu leur première conférence de presse depuis leur retour au pouvoir. À sa première conférence de presse, le porte-parole des talibans, Zabihullah Moujahid, comme on pouvait s’y attendre, a a voulu rassurer les habitants de Kaboul, reprenant que ce qu’il a écrit une de multiples fois sur son compte twitter, que «leur sécurité est assurée». Il a également déclaré que les talibans avaient déclaré une amnistie générale pour empêcher de nouveaux combats et qu’ils ont «accordé l’amnistie à tout le monde, il n’y a pas de vengeance» et que « personne ne s’en prendra» aux Afghans qui ont travaillé avec les États-Unis, «il n’y a aucun danger pour eux»

Sur les droits des femmes, il a déclaré qu’ils seront respectés conformément à la charia et que les femmes font partie de la société et devraient donc travailler là où elles sont nécessaires. En ce qui concerne les médias, Moujahid a déclaré que les talibans souhaitaient que tous les médias continuent de fonctionner. Cependant, les médias ne peuvent publier ou diffuser quoi que ce soit qui contredit les valeurs islamiques, ils doivent être impartiaux et nul ne peut publier ou diffuser quoi que ce soit qui va à l’encontre des intérêts nationaux. Et il a finalement assuré à la communauté internationale que l’Afghanistan ne serait pas utilisé pour mener des attaques contre des pays étrangers.

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«Concernant notre position vis-à-vis d’un quelconque futur gouvernement en Afghanistan, elle dépendra du comportement de ce gouvernement. Elle dépendra du comportement des talibans», a déclaré le porte-parole du département d’État Ned Price devant la presse.

«Un futur gouvernement afghan qui préserve les droits fondamentaux de son peuple […] y compris de la moitié de sa population-ses femmes et ses filles —», « qui n’offre pas de refuge aux terroristes », «c’est un gouvernement avec lequel nous pourrions travailler», a-t-il affirmé.

Le porte-parole a aussi déclaré que l’émissaire américain Zalmay Khalilzad était encore au Qatar, où les discussions avec les talibans ont lieu depuis plusieurs mois, et que des responsables américains échangeaient toujours avec les insurgés dans le pays du Golfe.

«Je dirais que certaines de ces discussions ont été constructives», a déclaré Ned Price.

«Mais encore une fois, avec les talibans, nous allons observer leur comportement plutôt que de les écouter parler», a-t-il précisé.

L’armée américaine a également précisé avoir été en contact avec les talibans pour des discussions sur le statut de l’aéroport de Kaboul, que les forces américaines ont sécurisé tandis qu’elles tentent d’évacuer par les airs des milliers d’Américains et d’Afghans liés aux États-Unis.

Pendant ce temps, le secrétaire d’État Antony J. Blinken s’est entretenu séparément lundi avec le haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité et vice-président de la Commission européenne Borrell, le secrétaire général de l’OTAN Stoltenberg, le ministre turc des Affaires étrangères Çavuşoğlu et le ministre britannique des Affaires étrangères Raab sur l’Afghanistan, y compris l’évolution de la situation et nos efforts pour mettre nos citoyens en sécurité et aider les Afghans vulnérables. Le secrétaire a exprimé sa profonde gratitude pour les efforts de l’UE, de l’OTAN, de la Turquie et du Royaume-Uni en Afghanistan.

Entente pour maintenir l’aéroport ouvert

Un responsable américain de la défense a déclaré hier que le chef du commandement central américain (CENTCOM) avait pour sa part rencontré de hauts dirigeants talibans pour les inviter à exhorter leurs combattants à ne pas interférer avec les opérations d’évacuation de l’armée américaine à l’aéroport de Kaboul, rapporte l’agence américaine Associated Press.

Le responsable a déclaré que lors de cette rencontre dimanche à Doha, au Qatar, le général Frank McKenzie a obtenu l’accord des talibans pour établir un «mécanisme de déconfliction»– un arrangement par lequel les opérations d’évacuation à l’aéroport peuvent se poursuivre sans ingérence des nouveaux dirigeants du pays.

Le responsable, parlant sous couvert d’anonymat parce que non autorisé à discuter de cette question publiquement, a déclaré que le général McKenzie avait exhorté les talibans à ne pas interférer avec l’évacuation et que l’armée américaine réagirait avec force pour défendre l’aéroport si nécessaire.

L’aéroport de Kaboul a rouvert mardi matin, heure afghane, après avoir été fermé pendant des heures par les forces américaines. L’aéroport a rouvert lundi à 19h35 GMT, a déclaré le général de division Hank Taylor, spécialiste de la logistique au sein du bureau des chefs d’état-major interarmées du Pentagone.

Taylor a déclaré que les États-Unis étaient «en charge du contrôle du trafic aérien» pour les vols militaires et commerciaux. Il a ajouté qu’il y avait actuellement environ 2 500 soldats américains à Kaboul pour aider à organiser l’évacuation des Américains et des Afghans qui travaillaient pour eux en tant que traducteurs et dans d’autres emplois.

Le nombre de soldats américains à l’aéroport devrait passer à plus de 3 000 mardi et passer à 6 000 dans quelques jours. «Notre objectif en ce moment est de maintenir la sécurité à HKIA (Hamid Karzai International Airport), de continuer à accélérer les opérations aériennes tout en protégeant les Américains et les civils afghans », a déclaré Taylor.

Kaboul reprend vie lentement

Les insurgés ont pris Kaboul dimanche avec une surprenante facilité, quelques jours avant la date fixée par Joe Biden pour un retrait complet des forces américaines qui doit mettre fin après 20 ans à la plus longue guerre de l’histoire de l’Amérique.

Le président Ashraf Ghani, qui un jour avant s’était entretenu avec le secrétaire d’État Antony Blinken par téléphone, a fui son pays dimanche.

Le porte-parole Ned Price a continué de faire référence au « président Ghani », mais n’a pas souhaité préciser si les États-Unis reconnaissaient toujours l’homme comme le leader légitime de l’Afghanistan.

« Il n’y a pas eu de transfert formel du pouvoir », a déclaré Ned Price.

Pendant ce temps, la vie reprenait lentement ses droits mardi à Kaboul sous le nouveau régime taliban, même si les habitants, apeurés, restaient sur leurs gardes, pendant qu’à Washington le président Joe Biden défendait résolument le retrait des troupes américaines.

Les magasins avaient rouvert dans la capitale afghane, le trafic automobile avait repris et les gens sortaient de nouveau dans les rues, où des policiers faisaient la circulation, les talibans eux tenant des postes de contrôle, rapporte aujourd’hui l’Agence France-Presse. Peu de femmes osaient toutefois se risquer dehors.

Mais des signes montraient aussi que la vie ne serait plus celle d’hier. Les hommes ont troqué leurs vêtements occidentaux pour le shalwar kameez, l’ample habit traditionnel afghan et la télévision d’État diffusait désormais essentiellement des programmes islamiques.

Depuis qu’ils sont entrés à Kaboul dimanche, après une fulgurante offensive qui en à peine dix jours leur a permis de prendre le contrôle de quasiment tout le pays, et qu’ils ont investi le palais présidentiel, déserté par le président Ashraf Ghani, en fuite à l’étranger, les talibans ont multiplié les gestes d’apaisement à l’égard de la population.

Mardi, ils ont annoncé une «amnistie générale» pour tous les fonctionnaires d’État, appelant chacun à reprendre ses «habitudes de vie en pleine confiance» et répétant inlassablement que la situation à Kaboul est sous contrôle, que sous peine de châtiments sévères personne n’est autorisé à entrer dans les maisons d’anciens fonctionnaires et à les menacer et que seuls des personnes impliquées dans des méfaits seront arrêtées.

Mais en dépit des assurances des talibans, certaines informations semblaient suggérer qu’ils continuaient à rechercher des responsables gouvernementaux, un témoin racontant que des hommes à eux étaient entrés dans la maison d’un de ces officiels pour l’emmener de force.

Pour nombre d’Afghans, la confiance sera dure à gagner. Du temps où ils étaient au pouvoir (1996-2001), les talibans avaient imposé une version ultra-rigoriste de la loi islamique. Les femmes ne pouvaient ni travailler ni étudier, et voleurs et meurtriers encouraient de terribles châtiments.

«Les gens ont peur de l’inconnu», a confié mardi à l’agence de presse un commerçant de la capitale. «Les talibans patrouillent la ville en petits convois. Ils n’importunent personne, mais bien sûr les gens ont peur».

Et aujourd’hui, douce ironie, depuis le temps qu’on se demandait quel tête il pouvait bien avoir, ce mardi à 16h00 au Centre des médias de Kaboul, Zabihullah Moujahid, porte-parole de l’Émirat islamique (le nom officiel des talibans maintenant de retour au pouvoir), tiendra sa première conférence de presse et invite les représentants des médias et les journalistes à se rendre au Centre des médias, sans doute pout tenter de donner un air de normalité à tout ça…

*Avec AFP

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