Annulation du contrat de sous-marins: fureur en France contre l’Australie et les États-Unis

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Sur la photo, le sous-marin français Suffren, deuxième génération de sous-marins nucléaires d'attaque (SNA) de la Marine nationale française. (Marine française)
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«Coup dans le dos», «brutalité», «déloyauté»… la fureur était palpable jeudi en France après la rupture par l’Australie d’un important contrat de sous-marins avec Paris, au profit d’un pacte stratégique et commercial avec Washington et Londres, rapporte aujourd’hui l’Agence France-Presse.

Mise à jour 17/09/2021, 16h13

Le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, a déclaré vendredi soir (heure de Paris) que la France rappelait immédiatement ses ambassadeurs aux États-Unis et en Australie en réaction à l’affaire des sous-marins australiens. Le Drian a indiqué dans un communiqué que la décision, à la demande du président Emmanuel Macron,«est justifiée par la gravité exceptionnelle des annonces» faites par l’Australie et les Etats-Unis, déclarant que l’annulation par l’Australie de l’important contrat d’achat de sous-marins conventionnels français en faveur de sous-marins à propulsion nucléaire construits avec la technologie américaine était un «comportement inacceptable entre alliés et partenaires».

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L’Australie, qui dispose de six sous-marins Collins à propulsion diesel-électrique de conception suédoise entrés en service au milieu des années 1990, devait renouveler ses moyens avec 12 sous-marins conventionnels de conception française.

«C’est vraiment, en bon français, un coup dans le dos», s’est indigné le chef de la diplomatie française Jean-Yves Le Drian sur la radio France Info, se disant «en colère, avec beaucoup d’amertume».

«Nous avions établi avec l’Australie une relation de confiance. Cette confiance est trahie», a lancé le ministre, qui avait conclu le «contrat du siècle» sur les sous-marins lorsqu’il était ministre de la Défense.

Au même moment, la ministre des Armées Florence Parly déplorait sur RFI « une très mauvaise nouvelle pour le respect de la parole donnée » et une décision « grave » en matière de politique internationale.

Le premier ministre australien Scott Morrison a annoncé jeudi la rupture de ce gigantesque contrat de 90 milliards de dollars australiens (83 milliards de dollars canadiens, sur toute la longueur) conclu en 2016 avec la France pour la fourniture de sous-marins conventionnels.

Canberra a préféré conclure un partenariat stratégique avec les États-Unis et la Grande-Bretagne comprenant notamment la livraison de sous-marins à propulsion nucléaire par Washington.

Les deux ministres français n’ont pas mâché leurs mots vis-à-vis du président américain Joe Biden, accusé de piétiner ses alliés.  

«Cette décision unilatérale, brutale, imprévisible ressemble beaucoup à ce que faisait Monsieur Trump». a déclaré Jean Yves Le Drian.

«On a appris brutalement par une déclaration du président Biden que voilà, le contrat qui était passé entre la France et les Australiens s’arrête, et puis les États-Unis vont proposer une offre nucléaire, dont on ne connaît pas le contenu, aux Australiens», a pointé le ministre Le Drian.

«Cela ne se fait pas entre alliés (..) Nous parlions de tout cela avec les États-Unis il y a peu de temps et là, voilà cette rupture. C’est assez insupportable», a-t-il martelé.

«Nous sommes lucides sur la manière dont les États-Unis considèrent leurs alliés et leurs partenaires», a pour sa part estimé Mme Parly.

Le camouflet a aussi suscité la colère des parlementaires français, qui ont dénoncé «un coup de Trafalgar de la part pays alliés».

Le Sénat s’est ainsi interrogé sur «la nature exacte» de la relation entre Paris et Washington.

«Nous allons devoir nous interroger sur l’attitude récurrente de certains de nos alliés, qui se comportent plus comme des adversaires que comme des concurrents loyaux», a déclaré Christian Cambon, le président de la commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées du Sénat.

Les sénateurs s’inquiètent également de la vente à un pays non doté de l’arme nucléaire de sous-marins à propulsion nucléaire.

Cela «n’a pas de précédent», « les États-Unis et le Royaume-Uni changent les règles du jeu», selon le communiqué du Sénat.

De son côté, la présidente de la commission de la défense de l’Assemblée nationale, Françoise Dumas, a fustigé le «caractère inamical, voire déloyal» de la décision australienne, et «une remise en cause incompréhensible d’un partenariat stratégique d’ampleur».  

Le français Naval Group avait été sélectionné par Canberra pour fournir 12 sous-marins à propulsion conventionnelle (non nucléaire) dérivés des futurs sous-marins nucléaires français Barracuda.

«Naval Group prend acte de la décision des autorités australiennes de se doter d’une flotte de sous-marins nucléaires en collaboration avec les Etats-Unis et le Royaume-Uni suite à leur revue capacitaire», a déclaré hier le groupe industriel français spécialisé dans la construction navale de défense.

«Le Commonwealth d’Australie n’a pas souhaité engager la phase suivante du programme ce qui est une grande déception pour Naval Group qui proposait à l’Australie un sous-marin conventionnel de supériorité régionale avec des performances exceptionnelles.  Naval Group offrait également à l’Australie la souveraineté dans ce domaine en prenant des engagements jamais pris par aucun industriel en matière de transfert de technologie, de contenu et d’emploi locaux.», souligne le communiqué du groupe industriel, ajoutant que «Depuis cinq ans, les équipes de Naval Group en France comme en Australie, et celles de nos partenaires, se sont pleinement mobilisées. Elles ont donné le meilleur d’elles-mêmes et Naval Group a honoré tous ses engagements.»

L’analyse des conséquences de cette décision souveraine australienne sera menée avec le Commonwealth d’Australie dans les jours à venir, conclut Naval Group qui devrait vraisemblablement réclamer une compensation pour la rupture de ce contrat de 56 milliards d’euros (84 milliards $ CAD).

Interrogée sur la question d’éventuelles compensations, Mme Parly a répondu pour sa part: «nous allons étudier toutes les voies» et tenter de «limiter le plus possible les conséquences pour Naval Group».

«Il va falloir des clarifications. Nous avons des contrats. Il faut que les Australiens nous disent comment ils s’en sortent», a renchéri Jean-Yves Le Drian en réclamant des «explications» à l’Australie comme à Washington.

Canberra de son côté explique sa décision de rompre le contrat avec la France par le choix de l’Australie d’accroître encore ses capacités: la propulsion nucléaire permet une discrétion et une autonomie accrues du sous-marin. «C’est un changement de besoin», a résumé le premier ministre australien Scott Morrison.

Comme d’autres, l’Australie s’inquiète d’une marine chinoise de plus en plus pléthorique. Fin 2020, Pékin disposait d’un total de 360 navires de combat de surface et de sous-marins, comparés à 297 bâtiments pour toute la flotte mondiale des États-Unis, selon l’Office du renseignement naval américain (ONI).

Et la Chine devrait disposer de 400 bâtiments en 2025 et 425 en 2030, selon l’ONI.

Pékin dispose notamment de six sous-marins nucléaires lanceurs d’engins porteurs de missiles nucléaires (SNLE), et d’une quarantaine de sous-marins d’attaque, dont six nucléaires, selon le Military Balance 2021, l’évaluation annuelle des capacités militaires et de l’économie de la défense de 171 pays dans le monde publié par l’International Institute for Strategic Studies, un institut de recherche britannique considéré comme l’«autorité majeure en matière de conflits politico-militaires».

Washington de son côté peut compter sur 21 sous-marins d’attaque et huit SNLE basés dans le Pacifique, essentiellement à Pearl Harbor, selon l’US Navy.

Si les États-Unis basent dans la région 5 de leurs 11 porte-avions, la Chine a entamé la construction de son troisième porte-avions et construit toujours plus de destroyers. Entre 2015 et 2019, les chantiers navals chinois ont construit 132 bâtiments, contre 68 pour les États-Unis, 48 pour l’Inde, 29 pour le Japon, 17 pour la France, 9 pour l’Australie et 4 (dont deux porte-avions) pour le Royaume-Uni, selon une étude de la publication spécialisée Janes réalisée l’an passé.

En quatre ans, la Chine a mis à l’eau l’équivalent de la flotte française, selon l’amiral Pierre Vandier, chef d’état-major de la Marine française, relevant «l’effort naval chinois historique » qui représente « plus de 55 % dans le budget défense de la Chine».

Cette frénésie chinoise a des conséquences dans toute la région, conduisant de nombreux pays à déployer une stratégie visant à interdire à la puissance chinoise de se déployer à proximité de leurs côtes. Cela passe notamment par l’acquisition de sous-marins.

Le Vietnam dispose ainsi de six sous-marins de conception russe, la Malaisie de deux submersibles, tandis que l’Indonésie a commandé six sous-marins à la Corée du Sud et que les Philippines caressent l’idée de bâtir une flotte sous-marine. Pékin conteste la souveraineté de tous ces pays sur une partie de la mer de Chine méridionale. Ailleurs dans le Pacifique, le Japon dispose de 23 sous-marins, la Corée du Sud de 18, Singapour de 2 et la Russie d’une douzaine.

*Avec AFP

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