Débat des chefs entièrement sur la politique étrangère, une première au Canada

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Justin Trudeau, Stephen Harper et Thomas Mulcair posent pour les photographes avant le débat.(AFP)
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Justin Trudeau, Stephen Harper et Thomas Mulcair posent pour les photographes avant le débat.(AFP)
Justin Trudeau, Stephen Harper et Thomas Mulcair posent pour les photographes avant le débat.(AFP)

La lutte contre le groupe État islamique (EI), l’aide aux réfugiés, les relations entre le Canada et les États-Unis ainsi que les changements climatiques sont les thèmes qui ont marqué ce premier débat dans toute l’histoire canadienne consacrée exclusivement à la politique étrangère, et où la performance du jeune chef libéral a été la surprise de la soirée.

Le débat a commencé avec une question sur la lutte contre l’EI, M. Harper insistant sur la nécessité de poursuivre les bombardements aériens en Syrie et en Irak, et MM. Trudeau et Mulcair expliquant pourquoi ils voulaient mettre fin à la participation canadienne à cette mission.

Pour le premier ministre sortant, il faut protéger le Canada d’attaques terroristes en neutralisant l’EI. À cela, M. Trudeau a répondu que son rival conservateur a toujours voulu participer à tous les conflits au Moyen-Orient, en commençant par la guerre de George W. Bush en Irak.

Le chef néo-démocrate Thomas Mulcair a souligné que 60 pays participent à la lutte contre l’EI, et que seuls 12 d’entre eux le font en bombardant du haut des airs les positions de l’EI. «Non, notre place n’est pas au combat», a insisté M. Mulcair.

Mais, pour le chef libéral, s’appuyant sur l’expérience canadienne en Afghanistan Canada, a plutôt suggéré une mission militaire différente où les Forces canadiennes feraient « ce qu’elles savent faire de mieux, « former des combattants locaux pour qu’eux, puisse défaire l’EI ».

Lors de la discussion qui a suivi le débat au CIRRICQ (le Centre interuniversitaire de recherche en relations internationales du Québec et du Canada), à Montréal, et à laquelle participe 45eNord.ca, le spécialiste en sécurité et en terrorisme bien connu Stéphane Berthomet s’est interrogé: « Frapper l’EI à l’extérieur, est-ce vraiment se protéger ».

Pour Justin Massie, chercheur au CIRRICQ, il faudrait aussi « réinvestir dans la diplomatie. Le Canada a un rôle à jouer dans le groupe de pays qui vont négocier la paix en Syrie qui commence à émerger. »

Le chercheur a aussi fait remarquer que, si les deux adversaires de Stephen Harper veulent mettre fin à la guerre, aucun n’a offert un plan de paix précis, Trudeau suggérant toutefois qu’outre des missions de formation, le Canada revienne également à la tradition des missions de maintien de la paix.

La lutte au terrorisme

Sur la façon de lutter contre le terrorisme au Canada, le chef libéral s’est encore une fois démarqué, se glissant entre un Stephen Harper qui ne jure que par la multiplication des mesures sécuritaire et un Thomas Nulcair qui crie à l’État policier, en suggérant une approche plus équilibrée entre les droits individuels des citoyens et la sécurité, accusant ses adversaires de jouer la politique de la peur.

M. Harper «veut que nous ayons peur qu’un terroriste se cache derrière n’importe quelle feuille ou roche autour de nous», a-t-il lancé, alors qu’à que M.Mulcair veut que les Canadiens craignent la mise en place d’un «État policier».

Le chef néo-démocrate s’est défendu en affirmant avoir eu le courage de ses convictions en votant contre le projet de loi C-51, mais, si la raéction de la salle peut laisser présager celle des Canadiens, le jeune chef libéral venait de marquer des points.

Justin Trudeau, comme on pouvait s’y attendre, a aussi Stephen Harper de créer deux classes de citoyens en révoquant la citoyenneté canadienne des bi-nationaux qui sont condamnés pour terrorisme, ce a quoi Stephen harper a rétorqué en lui demandant pourquoi ne pas le faire, puisque le terrorisme n’est pas à la hauteur de ce qu’on s’attend des Canadiens. Les deux politiciens se sont mis à parler en même temps, pour l’un des rares échanges plutôt cacophoniques de la joute.

Trudeau livre un vibrant plaidoyer pour un Canada solidaire

Le chef libéral a ensuite livré un vibrant plaidoyer pour les valeurs canadiennes de compassion et de solidarité héritées du passé en ce 28 septembre, jour anniversaire de la mort son père, le premier ministre libéral Pierre Eliott Trudeau à qui le Canada doit, notamment, l’idéal du multiculturalisme et la Charte des droits et liberté.

Se posant sans complexe en héritier de ces valeurs canadiennes, trahies selon lui par le gouvernement Harper, Justin Trudeau, a souligné lors des échanges sur l’accueil des demandeurs d’asile, l’échelle de la crise actuelle des réfugiés, le pire exode depuis la Seconde Guerre mondiale.

Le chef libéral, soulignant ainsi l’importance d’être prêt et de savoir accueillir les personnes en détresse, a aussi noté qu’à l’avenir avec les bouleversements provoqués par le changement climatique, il n’y en aura pas moins de personnes qui vont frapper à notre porte, mais plus, même après la crise actuelle.

«Les gens sont quasiment unanimes à travers le pays; on se doit de faire plus», a plaidé M. Trudeau.

Le premier ministre sortant a répondu que l’approche de son gouvernement était «responsable». «Nous n’avons pas ouvert les vannes. Certains pays européens se sont mis à laisser entrer tout le monde et maintenant, ils cherchent à renverser leurs politiques», a affirmé le chef conservateur qui a beaucoup insisté ces dernières semaines sur son souci de la sécurité des Canadiens, mais aussi sur la capacité de la société canadienne à intégrer des étrangers d’une culture et d’une langue si différentes.

Mais le chef libéral a répliqué en se servant de l’exemple de son père qui, lorsqu’il était à la tête du pays, avait eu beaucoup de difficulté à convaincre les Canadiens d’accueillir des réfugiés ougandais ismaéliens, [un courant minoritaire de l’Islam chiite, ndlr], jusqu’a ce que le succès de cette communauté au Canada ne donne la preuve éclatante de la justesse de sa décision.

Et le gagnant est…

Peu avant le débat, les libéraux semblaient avoir l’intention d’attaquer Stephen Harper sur la protection des ambassades canadiennes à lʼétranger, alors que la télévision canadienne a révélé récemment que plusieurs missions diplomatiques du Canada au Moyen-Orient et en Afrique ne seraient pas sécuritaires, mettant la vie des diplomates et du personnel en danger.

Mais cette question n’a pas été abordé au débat qui aura finalement été d’un niveau relativement élevé et dénué d’attaques bassement partisanes.

Finalement, force est d’admettre que le jeune chef libéral a carrément « volé le show ». Comment cela se traduira-t-il dans les prochains sondages, et surtout, le jour du scrutin, cela reste à voir. Mais, et c’est là une première, les questions de politique étrangère auront occupé une large place dans ce vaste pays qui, pour le meilleur et pour le pire, n’est plus isolé du tout des problèmes du monde.