Dans une parade, tu ne plies pas un genou, tu tombes en pleine face

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151106-soldat-evanouiBien qu’il soit conscient que ses réactions soient considérées offusquantes aux yeux civils, il ne voit rien de mal à agir conformément aux valeurs qu’il a intégrées et qui font de lui ce qu’il est. Ses paroles ont résonné dans le fond de mon être, dans le fond de mes tripes, et pourtant, on ne vient pas du même monde, loin de là.

Un 22 m’a expliqué que «tu ne plies pas un genou dans une parade, tu tombes en pleine face». Il m’a expliqué ce que ça représentait, ce que ça voulait dire. Admettre, pour lui, c’est «plier un genou»: c’est surtout littéralement hors de question comme par exemple, reconnaître qu’il pourrait avoir besoin d’aide. Quand on lui parle des ressources existantes, c’est «non»: il ne s’imagine pas aller «jaser de ses affaires» avec du monde «de même», qui vivent la même affaire que lui.

«Du ‘monde de même’?, que je lui ai demandé. Ce que tu me dis, c’est que tu aurais l’impression d’être associé à du monde qui ont ‘plié un genou’, c’est ça?».

«Je ne l’avais pas vu de cette façon mais à bien y penser, ça fait du sens», m’a-t-il répondu, songeur…

Quand je lui ai demandé s’il était déjà aussi «résistant» avant de s’enrôler, sa réponse a été claire: «A 18 ans, tu te cherches encore. C’est l’armée qui a fait de moi un homme».

Dans sa blessure (qu’il ne nomme jamais ainsi), il dit avoir développé un sens de l’autocritique. Il reconnait que la p’tite madame de la SAAQ a littéralement «chié dans ses culottes» (c’est son expression) pendant que sa femme lui dictait « de se fermer la gueule», augmentant ainsi sa colère par 10. Oui, c’était peut-être un peu fort, conclut-il.

Mais en même temps, si elle s’était montré plus conciliante (je devine qu’à un moment donné, elle a dû l’allumer par une attitude et un ton directif ou agressif), il n’aurait pas explosé; c’est ce que j’ai cru comprendre de ses propos.

Donc, oui, il est conscient qu’il est devenu «explosif» et il en a surtout plein son casque qu’on essaie de lui faire admettre un problème quand il ne le ressent pas, en-dedans de lui. Quand au contraire, il est fier d’où ça vient et du pourquoi c’est de même.

Et il y a tout le monde qui lui dit ce qu’il devrait ressentir, comment il devrait comprendre sa réalité et assumer sa responsabilité émotionnelle. Ce qu’il devrait penser, les mots qu’il doit apprendre pour dire ce qu’on veut lui faire dire.

Lui et moi, on se sent entourés d’ennemis. Pour ma part, des entrevues francophones sont soudainement disparues «suite à des problèmes techniques»: moi aussi, j’ai des raisons de ne pas faire confiance. Tandis qu’il peut expliquer et défendre sa perception par son uniforme militaire, je le fais à titre de p’tite madame impactée.

Dans mon monde, moi aussi, je refuse de plier un genou. Si j’ai choisi de marier mon mari et de devenir une «Vet’s Spouse», c’est Anciens Combattants Canada et le SSPT de mon mari qui ont fait de moi une «Caregiver».

Jasons un peu de «ma» politique, d’accord?

D’abord, le ministre Fantino a agi avec lâcheté en ce qui concerne la cause des caregivers. Personnellement, j’ai véritablement tourné la page sur lui quand Châtelaine a estimé que je figurais parmi les femmes ayant influencé les dernières élections. Je suis à l’aise avec la façon de mon action globale a été perçue:

«The contrast between heroic soldiers and Fantino’s cowardice was highlighted by Migneault, who used her spotlight to advocate for military families who felt abandoned by the Conservatives. Fantino never recovered.»

Et puis, toujours en ce qui concerne ma cause, le ministre O’Toole n’a pas fait mieux. Entre des annonces remplies de demie-vérités (comme 200 millions $… qui s’étalaient en réalité sur 50 ans. Franchement…!!!) et surtout, ce qui est devenu par la force des chose, mon cheval de bataille: le «Caregiver Relief Benefit», la plus grande farce de tous les temps: inaccessible (75 vétérans/année pendant 5 ans) autant dans sa forme que dans son contenu.

Je n’étais quand même pas pour dire «merci beaucoup» et «j’ai tellement confiance en vous que je peux retourner tranquillement à la maison».

J’ai fessé dans le tas, partout où j’ai pu, tout en composant avec les impacts de l’absurdité du système dans notre forteresse. J’ai continué, avec tout ce que ça veut dire, dans le beau et dans le moins beau. Au passage, j’ai pété des fuses. À du monde influent, parfois. Si je pouvais vous raconter toutes les petites anecdotes savoureuses, je le ferais.

Il y a quelques jours, le Globe and Mail a estimé que le résultat de mes efforts fait de moi un «advocate» au nom des vétérans du Canada.

Croyez-moi, les vétérans «advocates» anglophones ont du s’étouffer avec leur gorgée de café en lisant le gros titre. Vous aussi, peut-être.

Ne vous inquiétez pas avec ça: c’est juste un titre de journal et rien d’autre. Dans ma cause, c’est réellement aidant parce que ça m’aide à établir une certaine crédibilité: 100 millions $ ont été promis aux familles des anciens combattants: je suis déterminée à ce que cette part du gâteau nourrisse le plus de familles possibles, le plus efficacement possible.

Dans une parade, tu ne plies pas un genou, tu tombes en pleine face.

Mon ami 22 et moi, chacun dans nos batailles et nos environnements respectifs, nous sommes déterminés à ne pas plier un genou: pour lui, c’est un signe de faiblesse. Pour moi, c’est un signe de soumission.

Pour lui, comme pour moi, ça n’arrivera pas: c’est dans notre sang, c’est dans nos tripes, c’est tout notre être qui dit «non». C’est un «non» que personne ne peut franchir, pas même nous-mêmes.

Mon expérience me permet même de prédire que pour lui, comme pour moi, c’est une question de temps avant que nous tombions en pleine face, pour des raisons à la fois différentes… et similaires.

Entre lui et moi, je tomberai bien longtemps avant lui.

Entre lui et moi, tout nous sépare. Sauf pour un point: pour lui, comme pour moi, «mission comes first».