Le décret Trump sur l’immigration risque d’aggraver la menace terroriste

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Le drapeau de l'État Islamique en Irak et au Levant (EIIL) la filiale d'Al-Qaïda active en Irak et en Syrie (Archives/capture d'écran EIIL/45eNord.ca)
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Le drapeau du groupe armé État islamique.(Archives/capture d’écran EIIL/45eNord.ca)

Le décret de Donald Trump interdisant l’accès au territoire américain des ressortissants de sept pays musulmans et des réfugiés de tous pays pourrait se retourner contre les États-Unis et accroître la menace d’attaques terroristes, estiment des experts.

Ces experts soulignent que le décret risque d’augmenter le sentiment de victimisation chez certains musulmans radicalisés et compliquer les efforts des autorités américaines pour obtenir la coopération de la communauté musulmane.

Dès le lendemain du décret, des djihadistes célébraient sur les réseaux sociaux «une victoire», saluant Donald Trump comme le «meilleur recruteur pour l’Islam» selon le Washington Post.

De nombreux djihadistes faisaient le parallèle entre ce décret et l’invasion «bénie» de l’Irak en 2003 par les États-Unis qui a ouvert les vannes du ressentiment contre l’Occident dans le monde musulman.

«Nous savons que des groupes vont utiliser cela dans leurs tactiques de recrutement», a déclaré David Ibsen, directeur de l’ONG Counter Extremism Project.

«La propagande d’ISIS (groupe État islamique) et d’Al-Qaïda cible un bassin très large de personnes. Et de l’exposition à cette propagande au fait de mener une attaque, nous savons que la mèche est très courte», ajoute t-il.

«Cela ne rendra pas l’Amérique plus sûre», renchérit Farah Pandith, une ancienne responsable de la sécurité nationale dans les administrations de George W. Bush et de Barack Obama, spécialisée dans la lutte contre la radicalisation. «Cela a créé un avantage pour ISIS.»

Dans une lettre ouverte, plusieurs dizaines d’anciens collègues de Mme Pandith, ont estimé que ce décret envoyait «le mauvais message à la communauté musulmane dans le pays et de par le monde»: l’idée que le gouvernement américain est «en guerre contre eux» sur la base de leur religion».

Les signataires se disent convaincus que cette décision aura «un impact négatif à long terme» sur la sécurité nationale des États-Unis.

Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, estime que le décret «déclenche une vague d’anxiété et de colère qui peut faciliter la propagande et organisations terroristes que nous voulons tous combattre».

Trump n’a pas compris

Donald Trump a clairement fait un lien entre les récentes attaques en Europe à l’accueil de réfugiés musulmans, accusant la chancelière allemande Angela Merkel d’avoir commis «une erreur catastrophique» en ouvrant son pays aux réfugiés syriens, dans une interview datée 15 janvier.

Or ces affirmations sont largement contestables soulignent les experts. Aux États-Unis et en Europe, la plupart des auteurs des récentes attaques étaient citoyens du pays visé. En outre, aucun n’est originaire des pays mentionnés sur cette «liste noire»: Syrie, Iran, Irak, Soudan, Yémen, Somalie et Libye.

«Tous les pays qui présentent un risque de radicalisation ne sont pas sur la liste», fait valoir David Ibsen.

En Europe, la plupart des assaillants étaient originaires d’Algérie, du Maroc ou de Tunisie. Les auteurs des attaques au camion du 19 décembre à Berlin et du 14 juillet à Nice, étaient tous deux Tunisiens.

Aux États-Unis, les auteurs de l’attaque du marathon de Boston en avril 2013 étaient deux frères d’origine tchétchènes, l’un naturalisé Américain, l’autre en passe de l’être. L’attaque de San Bernardino de décembre 2015 a été menée par un homme né à Chicago d’une famille pakistanaise et par sa femme, née au Pakistan, et de nationalité saoudienne.

Omar Mateen, le tueur dans le massacre de boîte de nuit d’Orlando, est né aux États-Unis dans une famille d’immigrés afghans.

Le décret Trump «démontre une incompréhension de ce qu’est vraiment le problème», juge Farah Pandith.

Nihad Awad, directeur du Conseil sur les relations américano-islamiques, a qualifié le décret Trump de «décret d’exclusion des musulmans» et a déjà déposé lundi une plainte contre le président, avec d’autres représentants musulmans.

«Le décret d’exclusion des musulmans est le résultat des promesses de la campagne haineuse de défendeur M. Trump, qui a été alimentée, en grande partie, par un désir de stigmatiser l’islam et les musulmans», peut-on lire dans la plainte.

Pour David Ibsen, la priorité doit être de la capacité des groupes extrémistes à diffuser leur message aux recrues potentielles aux États-Unis à travers les médias sociaux – un message qui fera usage du décret sur l’immigration.

«La disponibilité de la propagande de l’État islamique et d’Al-Qaïda est un énorme problème», dit-il. «Faire pression sur les entreprises de réseaux sociaux pour supprimer la propagande en ligne est très important».

De son côté, après le tollé provoqué par son décret, Trump durcit le ton

La mobilisation contre le décret migratoire ne s’apaise pas: après les manifestations et l’indignation dans nombre de capitales, le président américain Donald Trump est confronté à une fronde au sein de l’appareil d’État, à laquelle il a répondu avec force.

Après avoir limogé avec fracas lundi soir la ministre par intérim de la Justice, le président républicain s’en est pris mardi avec véhémence à ses opposants démocrates au Congrès, les accusant de paralyser le fonctionnement gouvernemental.

« Ils devraient avoir honte! Pas surprenant que (Washington) D.C. ne fonctionne pas! », a-t-il tweeté avec la volonté évidente de galvaniser sa base électorale.

La minorité démocrate du Sénat continuait ses manoeuvres dilatoires pour retarder –à défaut de pouvoir bloquer– la confirmation de plusieurs membres de l’équipe Trump. Rex Tillerson, nommé secrétaire d’État, devrait cependant être confirmé cette semaine.

Décision rarissime lors de la mise en place d’une nouvelle équipe à la Maison Blanche, Sally Yates, une fonctionnaire de l’ancienne administration Obama qui assurait l’intérim du ministre de la Justice, avait ordonné aux procureurs de ne pas défendre le décret du nouveau président, mettant en doute sa légalité.

Dans un communiqué au ton inhabituellement vindicatif, la Maison Blanche a écarté cette dernière, accusée d’être « très faible sur l’immigration illégale » et d’avoir « trahi » son ministère.

Son successeur, Dana Boente, a immédiatement donné ordre aux salariés du département de la Justice « de faire leur devoir » et de « défendre les ordres légaux de notre président ».

Le nouveau président américain a signé vendredi un décret interdisant l’entrée pendant 90 jours du territoire américain aux ressortissants de sept pays majoritairement musulmans: Iran, Irak, Libye, Somalie, Soudan, Syrie et Yémen. « Cela n’a rien à voir avec la religion, il s’agit de terrorisme et de la sécurité de notre pays », a-t-il martelé.

« Impact négatif à long terme »

La confusion qui entouré la mise en place de ce décret s’est doublée mardi d’un flottement sur la description même de cette initiative.

« Il ne s’agit pas d’une interdiction (« ban »), il s’agit de s’assurer que les gens qui viennent aient été contrôlés correctement », a déclaré Sean Spicer, porte-parole de l’exécutif.

N’est-ce pas le mot utilisé par Donald Trump lui-même? « Il utilise les mots que les médias utilisent », a-t-il répondu, mal à l’aise.

Dans une lettre ouverte, plusieurs dizaines d’anciens conseillers des ex-présidents démocrate Barack Obama et républicain George W. Bush ont estimé que ce décret envoyait « le mauvais message à la communauté musulmane dans le pays et de par le monde »: l’idée que le gouvernement américain est « en guerre contre eux » sur la base de leur religion.

Les signataires se disent convaincus que cette décision aura « un impact négatif à long terme » sur la sécurité nationale des États-Unis.

Par ailleurs, des diplomates américains ont protesté contre le décret en utilisant un canal officiel dit de dissidence. « Soit ils acceptent le programme, soit ils s’en vont », a répondu la Maison Blanche.

Barack Obama, qui avait promis de se tenir à l’écart du débat politique sauf si « les valeurs fondamentales » de l’Amérique étaient menacées, est sorti de son silence dix jours à peine après son départ en se disant encouragé par « le niveau de mobilisation » à travers les États-Unis.

Indignation de l’Irak

Une large coalition d’entreprises du secteur technologique américain travaille de son côté sur une possible action judiciaire commune pour contester le décret anti-immigration.

Six Iraniens voyageant vers les États-Unis ont passé trois nuits dans la zone de transit de l’aéroport d’Amsterdam-Schiphol. Le groupe avait quitté Téhéran à bord d’un appareil de la compagnie KLM et devait prendre à Amsterdam des vols vers différentes villes américaines.

Au-delà des États-Unis, la vague d’indignation soulevée par l’initiative de la Maison Blanche n’a pas faibli.

Le Premier ministre irakien Haider Al-Abadi, dont le pays est un proche allié des États-Unis, n’a pas mâché ses mots: le décret signé par Donald Trump « punit les personnes qui font des sacrifices, qui combattent le terrorisme », a-t-il affirmé.

Le président du Conseil européen Donald Tusk a dénoncé les déclarations « inquiétantes » de l’administration Trump qui « semblent mettre en cause les 70 dernières années de politique étrangère américaine ».

Le vice-Premier ministre turc Numan Kurtulmus a appelé mardi le président Trump à réévaluer son décret motivé par « l’islamophobie, les sentiments anti-immigration et la xénophobie croissants en Occident ».

Les députés britanniques débattront le 20 février de la pétition, qui a recueilli près de 1,7 million de signatures, réclamant que la visite d’Etat de Donald Trump prévue d’ici la fin de l’année soit ramenée au rang de simple visite officielle.