À l’heure où il importe de surveiller Pyongyang, You Tube ferme les fenêtres qui permettaient de l’épier

0
198
Le numéro un nord-coréen Kim Jong-Un (c), le 14 août 2017 dans un lieu non précisé par l'agence officielle nord-coréenne qui a diffusé la photo. (KCNA VIA KNS/AFP/STR)
Temps de lecture estimé : 3 minutes

https://youtu.be/tBLPL7A1uxg
YouTube a fermé plusieurs chaînes de propagande nord-coréenne. Ici, une vidéo de la chaîne Stimmekoreas, qui diffusait régulièrement des images à la gloire du dirigeant Kim Jong-Un et des programmes militaires nord-coréens, qui, comme les chaînes Uriminzokkiri et Tonpomail, a été récemment fermée par You Tube. (Stimmekoreas)

Au moment où les chercheurs et la communauté internationale ont le plus besoin de « monitorer » ce que fait le régime de Pyongyang, YouTube a « stupidement » de l’avis des chercheurs fermé les chaînes de propagande de l’État nord-coréen (Tonpomail, Uriminzokkiri et Stimmekoreas), alors que l’Amérique de Trump appelle à un durcissement aveugle contre le régime nord-coréen pour ses essais de missiles et de bombes atomiques.

Dernière en date, la chaîne Uriminzokkiri, qui diffusait régulièrement des images à la gloire du dirigeant Kim Jong-Un et des programmes militaires nord-coréens, a été fermée pour «violation des règles communautaires de YouTube», a expliqué samedi la plateforme de partage de vidéos.

YouTube ne donne jamais les raisons pour lesquelles un compte est fermé d’office, mais les revenus publicitaires générés par Uriminzokkiri pour YouTube pourraient toutefois constituer une violation des sanctions décrétées par les États-Unis contre la Corée du Nord.

Le hic est que les experts et les médias se servent régulièrement des images de tirs de missiles et de visites d’usines par Kim Jong-Un diffusées sur YouTube par le régime nord-coréen pour essayer de deviner l’état d’avancement des programmes militaires de Pyongyang.

«Surveiller et reconstituer numériquement des événements va devenir plus difficile si ces comptes sont fermés», a commenté sur la chaîne NK News Scott Lafoy, un analyste d’images satellites basé à Washington. Plusieurs autres chaînes de propagande nord-coréennes avaient déjà été fermées par YouTube l’an dernier.

Parmi les analystes et universitaires qui déplorent les fermetures de ces chaînes qui leur permettaient une meilleure compréhension du régime nord-coréen, Adam Cathcart, maître de conférences en histoire chinoise à l’Université de Leeds, en Angleterre, et éditeur de SinoNK.com, un média web d’analyse de la culture, de l’histoire, de l’économie et des relations internationales de la Chine et de la Corée du Nord, souligne les graves dommages ainsi causés « à la communauté du renseignement ‘open source’ et aux chercheurs qui utilisaient ces chaînes pour analyser le discours nord-coréen, son leadership, ses intentions et les capacités des missiles de la Corée du Nord. »

Pourquoi ces chaînes au contenu nord-coréen ont-elles été fermées?, s’interroge le professeur Cathcart.

Quelle est la justification de la fermeture de ces sites? « Tonpomail publie simplement les nouvelles du soir deux fois par jour en Corée du Nord et a été très utile pour ma propre recherche sur la politique et la propagande nord-coréennes », poursuit le chercheur.

« Je suis persuadé que d’autres savants et analystes se heurtent aujourd’hui au même problème: les sources d’information pour leur recherche sont soudainement moins abondantes, et la connaissance que nous pouvions avoir de l’appareil de propagande de la Corée du Nord et de certaines des méthodes par lesquelles Kim Jong-un contrôle le pays disparaissent. », regrette Adam Cathcart.

Et, de fait,plusieurs autres analystes, savants et chercheurs abondent dans le même sens et jugent le geste de You Tube contre-productif, pour ne pas dire idiot.

En août, Uriminzokkiri avait reproduit des images vidéo des deux fils de James Joseph Dresnok affirmant que leur père -un soldat américain qui avait fait défection en Corée du Nord il y a plus de cinquante ans- était mort l’an dernier en clamant sa loyauté au «grand leader Kim Jong-Un».

Et en juillet, la chaîne avait mis en ligne une vidéo montrant Lim Ji-Hyun, une transfuge nord-coréenne d’une vingtaine d’années passée en Corée du Sud en 2014 avant de retourner, apparemment, en Corée du Nord, dénonçant «l’enfer» du capitalisme sud-coréen.

Aussi irritantes que pouvaient être ces vidéos, les chaînes de propagande de l’État nord-coréen, plus utiles que nuisibles et dont le contenu était souvent risible à nos yeux et ne visaient pas comme les chaînes djihadistes à gagner des adeptes qui s’attaqueraient à la société occidentale, constituaient par contre une fenêtre par laquelle on pouvait épier l’État ermite.

La fermeture aujourd’hui des chaînes de l’État nord-coréen est bien à l’image de la stupidité de l’Amérique de Trump qui veut combattre son ennemi sans se donner la peine de l’étudier et de le connaître. Le jour où, en raison de notre arrogance et de notre ignorance, l’ennemi en saura beaucoup plus sur nous que nous sur lui, notre monde sera en grave danger.

Une Amérique où, au lieu d’éduquer ses citoyens, on préfère fermer des comptes You Tube. Une Amérique où l’information sera dorénavant réservée uniquement à certains, comme dans les pays totalitaires, comme en Corée du Nord. Mais, on peut se rassurer, il est probable qu’on puisse finalement continuer à visionner ces chaînes nord-coréennes sur le site Web concurrent chinois d’hébergement de vidéo Youku qui continuera vraisemblablement à diffuser les chaînes bannies par le site américain de partage de vidéo You Tube.

Le monde à l’envers! On aurait tout de même eu du mal à imaginer il n’y a pas si longtemps être sauvé de la censure américaine par les champions censeurs que sont les Chinois.

*Avec AFP