Colombie: le pape appelle à dissiper les ténèbres de la vengeance

Le président colombien Juan Manuel Santos (g) et le pape François, le 7 septembre 2017 à Bogota. (AFP/Alberto PIZZOLI)
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Le président colombien Juan Manuel Santos (g) et le pape François, le 7 septembre 2017 à Bogota. (AFP/Alberto PIZZOLI)

Le pape François a célébré jeudi sa première messe pontificale en Colombie, en appelant à dissiper « les ténèbres de la soif de vengeance » dans ce pays en quête de paix et de réconciliation, après une guerre fratricide de plus de cinq décennies.

Il a dénoncé « les ténèbres de la soif de vengeance et de la haine qui tache de sang humain les mains de ceux qui se rendent justice eux-mêmes », devant plusieurs centaines de milliers de fidèles rassemblés dans le parc Simon Bolivar, le plus grand de Bogota, capitale de quelque huit millions d’habitants.

Un peu plus tôt, il avait déjà encouragé les Colombiens à s’efforcer de « fuir toute tentation de vengeance et de recherche d’intérêts particuliers et à court terme », lors du premier discours de sa visite prononcé devant 700 personnalités politiques et religieuses, sur la place d’Armes du palais présidentiel Casa de Nariño.

« Il ne sert à rien de faire taire les fusils, si nous restons armés dans nos cœurs. Il ne sert à rien de terminer une guerre si nous continuons à nous voir les uns les autres comme ennemis », a pour sa part déclaré le président Juan Manuel Santos, prix Nobel de la Paix 2016, qui la veille avait accueilli le pape à son arrivée pour cette visite de cinq jours.

François, dont c’est la première visite pontificale en Colombie, a souligné que la société « n’est pas constituée uniquement par quelques +pur-sang+, mais par tous, puis il a appelé les jeunes à « rêver en grand » et à « pardonner ».

Le pape soutient le processus de paix engagé par M. Santos, qui a signé en novembre un accord de paix historique avec la puissante guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc), apparue en mai 1964 et aujourd’hui reconvertie en parti politique légal.

Lundi, deux jours avant la venue du pape argentin, promoteur de ce processus de paix, le gouvernement a conclu le premier cessez-le-feu bilatéral de l’histoire avec l’Armée de libération nationale (ELN), dernière rébellion active, en pourparlers de paix depuis février.

Le souverain pontife, âgé de 80 ans, s’est aussi adressé jeudi plus particulièrement à la jeunesse de ce pays de 48 millions d’habitants, à grande majorité catholiques.

« Prenez le risque de rêver en grand! », a-t-il dit, depuis le balcon de l’archevêché, à près de 22.000 jeunes rassemblés sur la place Bolivar, coeur de Bogota. « Que vos illusions et projets donnent de l’oxygène à la Colombie et la remplissent de saines utopies », a-t-il ajouté, en les jugeant capables de « regarder en avant sans le fardeau de la haine ».

« Votre jeunesse vous rend capables aussi de quelque chose de très difficile dans la vie: pardonner. (…) Il est remarquable de voir comment (…) vous nous regardez avec étonnement, nous les adultes, répéter des histoires de divisions seulement pour rester prisonniers des rancoeurs », a estimé le pape.

François appelle les 130 évêques colombiens à « chater » via internet avec les prêtres

Une citation du célèbre écrivain Gabriel Garcia Marquez, un appel à éviter la vengeance et une invitation aux évêques à se connecter avec les prêtres via les réseaux sociaux ont marqué la deuxième journée de la visite du pape en Colombie.

Le chef du Vatican, qui a centré sa visite sur la paix et la réconciliation, a cité dans son premier discours le prix Nobel de littérature colombien, un grand sceptique quant à l’existence de Dieu.

« Une nouvelle et irrésistible utopie de la vie, où personne ne peut décider pour les autres, ni même la façon de mourir, où vraiment l’amour est certain et le bonheur possible, et où les lignées condamnées à cent ans de solitude ont, enfin et pour toujours, une seconde opportunité sur la Terre », a dit le pape François.

Gabriel Garcia Marquez, décédé en 2014, avait prononcé cette phrase dans son discours de réception du Nobel à Stockholm en 1982, intitulé « La Solitude de l’Amérique latine ».

Le président Juan Manuel Santos a utilisé cette même phrase en recevant le Nobel de la Paix l’an dernier, après avoir signé un accord de paix historique avec la guérilla des Farc.

Le pape François a à nouveau cité Gabo devant les évêques: « Il ne s’imaginait pas qu’il était plus facile de commencer une guerre que de la terminer ».

Durant les pourparlers de paix menés à La Havane, tant le gouvernement que les Farc se référaient régulièrement à « Cent ans de solitude », le chef d’oeuvre de Garcia Marquez, et à Macondo, le village imaginaire où se déroule le roman.

Le pape a appelé à la capacité de pardon des jeunes dans un pays qui tente de clore le chapitre sanglant de plus de cinq décennies de conflit armé et les a incités à « fuir la vengeance ».

Jeison Casierra, étudiant de 22 ans, a été frappé de plein fouet par la guerre: les menaces des guérillas et des paramilitaires dans le département de Nariño (sud-ouest) l’ont contraint à se déplacer trois fois, de village en village, avec sa famille.

Avant de voir le pape, jeudi dans le centre de Bogota, il a cependant dit à l’AFP qu’il pardonnerait, estimant que le conflit « va continuer, mais pas avec la même force qu’avant ».

L’héritier du trône de Saint-Pierre a appelé les 130 évêques colombiens à « chater » via internet avec les prêtres, qui ont besoin d’une « proximité physique et affective ».

« Nous vivons à l’ère de l’informatique et il n’est pas difficile d’approcher nos prêtres en temps réel, via une quelconque application de messagerie », leur a-t-il conseillé.

La réconciliation qui reste à construire

Puis il se rendra vendredi à Villavicencio, à environ 70 km de Bogota, où il rencontrera des indigènes, des victimes et d’ex-acteurs de cette guerre qui a impliqué une trentaine de guérillas, des paramilitaires d’extrême droite et les forces de l’ordre, faisant plus de 260.000 morts, plus de 60.000 disparus et au moins 7,1 millions de déplacés.

La réconciliation reste à construire dans ce pays, notamment pour des victimes telles que Luis Eduardo Martinez, qui a survécu à un massacre commis par les Farc à Villavicencio. « Pour nous, qui avons vu tomber beaucoup de victimes, le ressentiment reste », a admis cet homme de 63 ans, qualifiant le processus de paix avec les Farc de « mensonge ».

Le pape, qui revient à Bogota chaque soir, est attendu samedi à Medellin, l’ancienne capitale mondiale du trafic de drogue et ex-fief du +capo+ Pablo Escobar, abattu en 1993. Il terminera sa visite dimanche par Carthagène des Indes, perle coloniale et touristique des Caraïbes, qui détient aussi le taux de pauvreté le plus élevé de Colombie, d’où il repartira pour Rome.