Missile: l’appel de Washington rejeté comme exagérément « provocateur » par Moscou et ignoré par Pékin

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L'appel de Washington aux sanctions et à l'isolement international de Pyongyang a été rejeté comme exagérément provocateur par Moscou et ignoré par Pékin. Ici, l'ambassadrice américaine Nikki Haley à la réunion du Conseil de sécurité qui a suivi le tir de missile nord-coréen de novembre, (Twitter/@USUN)
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L’appel de Washington aux sanctions et à l’isolement international de Pyongyang a été rejeté comme exagérément provocateur par Moscou et ignoré par Pékin. Ici, l’ambassadrice américaine Nikki Haley à la réunion du Conseil de sécurité qui a suivi le tir de missile nord-coréen du 29 novembre. (Twitter/@USUN)

Les États-Unis ont menacé de « détruire complètement » le régime nord-coréen en cas de guerre, mais leur appel aux sanctions et à l’isolement international de Pyongyang a été rejeté par Moscou et ignoré par Pékin.

« Si la guerre vient, ne vous y trompez pas: le régime nord-coréen sera détruit complètement », a lancé l’ambassadrice américaine à l’ONU Nikki Haley lors d’une réunion du Conseil de sécurité convoquée en urgence après le dernier tir de missile nord-coréen mercredi.

« Il faut continuer à traiter la Corée du Nord comme un paria », a réclamé la diplomate, en exhortant la Chine, premier partenaire économique de la Corée du Nord, à cesser toute livraison de pétrole au régime nord-coréen.

Mais la Chine, principal soutien économique de la Corée du Nord, reste réticente à un embargo pétrolier intégral susceptible de provoquer l’effondrement de son voisin, un afflux de réfugiés chez elle voire une intervention militaire américaine à sa frontière.

Interrogé lors d’un point de presse sur la perspective d’un embargo, un porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Geng Shuang, a ignoré la question jeudi, se contentant de répéter que Pékin soutenait les résolutions de l’ONU et militait pour une dénucléarisation de la péninsule coréenne.

– « Provoquer des actions brusques » –

L’appel de Washington à couper les liens avec Pyongyang a en outre été fermement rejeté par la Russie, qui a accusé Washington de « provoquer » la Corée du Nord et a de nouveau appelé à des négociations.

« Notre opinion est négative: nous avons à plusieurs reprises souligné que la pression des sanctions est épuisée et que toutes ces résolutions qui ont imposé des sanctions impliquaient nécessairement de reprendre un processus politique et de reprendre les négociations », a déclaré le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov.

« Les Américains ignorent cette exigence, c’est une une grosse erreur », a jugé le ministre, cité par les agences russes, en marge d’un déplacement à Minsk.

« Les récentes actions des États-Unis semblent avoir été dirigées délibérément pour provoquer des actions brusques de Pyongyang », a-t-il dénoncé. « Il semble que tout a été fait pour s’assurer que Kim Jong-un sorte de ses gonds ».

Le dernier tir nord-coréen d’un missile intercontinental à une portée inédite constitue un camouflet pour Donald Trump qui avait assuré que le développement de telles capacités « n’arriverait pas ». C’est « un jeune chien dérangé », a lancé mercredi le président américain en parlant de son homologue nord-coréen Kim Jong-Un, avec qui les échanges d’insultes sont devenus monnaie courante.

Le Conseil de sécurité en est à huit trains de sanctions contre la Corée du Nord pour contraindre ce pays à suspendre ses programmes d’armements balistiques et nucléaires, jugés menaçants pour le monde.

Selon la presse officielle nord-coréenne, le missile lancé mercredi est l’arme la plus sophistiquée à ce jour, un ICBM Hwasong-15. Selon l’agence KCNA, ce missile, équipé d’une ogive lourde extra-large, est capable de frapper la totalité du territoire continental américain.

– 13.000 km de portée –

D’après Pyongyang, l’engin a atteint une altitude de 4.475 kilomètres avant de s’abîmer à 950 kilomètres du site de lancement. Sa trajectoire en cloche, à la verticale, suggère qu’il avait en fait une portée de 13.000 kilomètres, suffisante pour frapper partout aux Etats-Unis, estiment certains spécialistes.

« L’Europe comme les États-Unis sont certainement à la portée de ces tirs » auxquels « peu de villes occidentales échapperaient », a observé la ministre française de la Défense, Florence Parly. « Nous sommes persuadés que l’issue de cette situation de tension extrême ne peut être que diplomatique », a-t-elle ajouté.

Pyongyang doit encore démontrer qu’il maîtrise la technologie de rentrée des ogives dans l’atmosphère depuis l’espace. Mais les spécialistes estiment que la Corée du Nord est au moins sur le point de développer une capacité de frappe intercontinentale opérationnelle.

[toggle title= »FABRIQUER UNE ARME NUCLÉAIRE, DES MINES D’URANIUM À LA MINIATURISATION » load= »hide »]

Fabriquer une bombe nucléaire et savoir en équiper un missile balistique intercontinental, comme l’ambitionne Pyongyang, est un processus complexe. Mode d’emploi, du combustible à la miniaturisation:

– L’uranium, matière première –

Il existe deux moyens de fabriquer une bombe nucléaire: utiliser de l’uranium enrichi ou du plutonium, que l’on fabrique grâce à la combustion de l’uranium.

L’uranium est relativement répandu dans l’écorce terrestre, sur terre comme dans les océans.

Les mines d’uranium sont réparties dans une vingtaine de pays. Selon la World Nuclear Association, plus de deux-tiers de la production d’uranium proviennent du Kazakhstan (39%), du Canada (22%) et d’Australie (10%). Parmi les autres gros producteurs figurent la Russie, le Niger ou encore la Namibie.

L’uranium naturel est composé d’uranium 238 (à 99,3%) et d’uranium 235 (à 0,7%). Seul l’uranium 235, dit « fissile », est susceptible d’être utilisé comme combustible nucléaire.

Il faut fortement enrichir l’uranium, c’est à dire en augmenter la proportion d’U-235, pour obtenir le combustible nécessaire à la fabrication d’une arme nucléaire.

En premier lieu, le minerai est broyé et l’uranium extrait par des solutions acides. Après séchage, on obtient un concentré solide d’uranium appelé « yellowcake » qui, chauffé légèrement, passe à l’état gazeux et peut alors être enrichi.

– Enrichir l’uranium –

L’enrichissement désigne l’opération consistant à séparer l’uranium 238, plus lourd, de l’uranium 235, plus léger, à l’aide de centrifugeuses, le moyen le plus répandu.

Des milliers de centrifugeuses sont nécessaires pour obtenir un volume important d’uranium enrichi. Seuls quelques pays dans le monde sont équipés de telles installations, vastes et coûteuses.

L’enrichissement d’uranium ouvre la voie à différents usages, selon le taux de concentration d’U-235.

Enrichi à un faible niveau (3,5% à 5%), l’uranium sert de combustible aux centrales nucléaires pour la production d’électricité. A un degré très élevé (90%), il peut servir à fabriquer la bombe atomique (uranium dit de qualité militaire), à condition de disposer d’une quantité suffisante (« masse critique ») pour déclencher une réaction en chaîne qui provoquera l’explosion nucléaire.

Une bombe atomique nécessite 25 kg d’uranium enrichi, ou 8 kg de plutonium.

Il existe dans le monde suffisamment de plutonium et d’uranium enrichi pour fabriquer l’équivalent de 20.000 bombes d’Hiroshima, selon le Panel international sur les matériaux fissiles, un groupe d’experts.

– Les bombes A et H: comment ça fonctionne? –

Pour la bombe A, communément appelée « bombe atomique », il s’agit de déclencher une réaction en chaîne. Autrement dit, casser le noyau d’un atome en envoyant des neutrons sur son noyau, de façon à ce que ce phénomène se répète en se multipliant par deux à chaque fois. Cette croissance exponentielle libère une énergie formidable, une forte chaleur, un effet de souffle et des retombées radioactives. Ce principe s’appelle la fission.

Dans le détail, une charge explosive projette un bloc d’uranium 235 vers un autre, les atomes se cassent sous le choc, provoquant la réaction en chaîne et l’explosion de la bombe. Autre configuration possible: des explosifs installés autour d’une boule de plutonium se déclenchent de manière synchrone, et sous la pression les atomes se cassent.

La bombe H, « bombe à hydrogène » ou encore « thermonucléaire », est quant à elle basée sur le principe de la fusion nucléaire: des atomes légers sont comprimés au point de s’agréger, libérant en un laps de temps infinitésimal une énergie supérieure aux températures et aux pressions en œuvre au cœur du soleil.

Au premier étage de cette mégabombe se trouve une bombe A classique, qui sert d' »allumette » au dispositif: sa fission génère une forte chaleur qui se répercute sur les parois du deuxième étage et déclenche la fusion.

La bombe H est incomparablement plus puissante que la bombe atomique. La bombe A lancée sur Hiroshima en 1945 avait une puissance de 15 kilotonnes, soit l’équivalent de 15.000 kilos de TNT. La bombe H dégage elle une énergie de plusieurs mégatonnes, soit l’équivalent de plusieurs millions de kilos de TNT.

Aucune bombe H n’a à ce jour été utilisée en dehors de tirs d’essai.

– Balistique et miniaturisation, les ultimes défis –

Trois possibilités pour envoyer un missile (« vecteur ») équipé d’une tête nucléaire, chargé de l’amener sur une cible choisie: par avion, depuis la terre ou depuis un sous-marin.

Lorsque la bombe n’est pas larguée mais envoyée à l’aide d’un missile, le défi technologique est double. Il s’agit à la fois de maîtriser la balistique (portée et précision du missile) et la miniaturisation de la charge nucléaire.

Sur le plan balistique, la tête d’un missile intercontinental (ICBM), à très longue portée, doit pouvoir résister à un vol de plusieurs milliers de kilomètres ainsi qu’au retour dans l’atmosphère pour atteindre sa cible, phase pendant laquelle les frottements la soumettent à des températures et vibrations extrêmement élevées.

La technique de miniaturisation est également essentielle. Il s’agit de rendre la bombe suffisamment compacte pour la monter sur une ogive de missile, mais aussi suffisamment robuste pour survivre à un tir par missile balistique intercontinental.

Miniaturisée, la bombe atomique n’occupe qu’une toute petite place dans un missile, qui contient pour l’essentiel des carburants permettant son allumage et sa propulsion.

Un seul missile peut emporter plusieurs têtes nucléaires capables d’atteindre des objectifs différents.[/toggle]

La Corée du Nord affirme que ses programmes d’armement conventionnels et atomiques visent à dissuader toute attaque américaine.

Alors que les États-Unis plaident pour de nouvelles sanctions internationales, la Russie et la Chine préconisent de leur côté un dialogue avec la Corée du Nord.

« Les Américains doivent expliquer à chacun d’entre nous ce qu’ils cherchent à accomplir: s’ils veulent trouver un prétexte pour détruire la Corée du Nord, que ce soit dit directement, et que ce soit confirmé par le haut-commandement américain », a exigé M. Lavrov.