Irak: le sang coule au Kurdistan lors de manifestations contre le pouvoir régional

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Photo d'une manifestation contre la corruption et le gouvernement régional du Kurdistan irakien, le 18 décembre 2017 à Souleimaniyeh. (AFP/SHWAN MOHAMMED)
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Photo d’une manifestation contre la corruption et le gouvernement régional du Kurdistan irakien, le 18 décembre 2017 à Souleimaniyeh. (AFP/SHWAN MOHAMMED)

Le sang a coulé mardi lors de manifestations hostiles au gouvernement régional du Kurdistan irakien accusé de corruption et fustigé pour son incapacité à juguler la crise économique et sociale.

Selon des sources médicales, les affrontements entre les forces de l’ordre et les manifestants ont fait au moins cinq morts par balles et près de 200 blessés.

Pour la seconde journée, les protestataires ont brûlé les sièges des partis politiques, sans distinction.

Ces protestataires entendaient marquer leur défiance vis-à-vis des formations qui dominent la vie politique du Kurdistan depuis des décennies, qu’ils accusent de corruption tout en exigeant la démission du gouvernement de cette région autonome, affaibli par le récent fiasco du référendum d’indépendance.

L’incident le plus grave a eu lieu à Raparine, à 130 km au nord de Souleimaniyeh, capitale de la province éponyme.

Des manifestants ont incendié les sièges de l’Union Patriotique du Kurdistan (UPK) et du Parti Démocratique du Kurdistan (PDK), les deux principaux partis de la région, et se sont emparés de la mairie.

« Des affrontements s’en sont suivis avec les forces de l’ordre qui ont ouvert le feu, faisant cinq morts et au moins 70 blessés », a affirmé à la presse Taha Mohammad, porte-parole du département local de la Santé.

Dans d’autres localités, une centaine de personnes ont été blessées par balles, par des pierres ou par suffocation.

A Souleimaniyeh, les forces de sécurité ont tiré en l’air quand les manifestants se sont dirigés vers la place du Sérail, a constaté un correspondant de l’AFP.

Elles ont établi des barrages sur les axes principaux et près des sièges des partis politiques.

Des manifestations ont également eu lieu à Rania, à 130 km au nord-ouest de Souleimaniyeh, où les protestataires ont là aussi mis le feu aux permanences de l’UPK et de l’Union islamique, et pris le contrôle de la mairie.

Selon le Dr Taha Mohammad, il y a eu 79 blessés à Rania, dont un grièvement.

À Koysinjaq, dans la province d’Erbil, les manifestants ont, selon des témoins, mis le feu au bureau du maire, ainsi qu’aux sièges du PPK, de l’UPK et de l’Union islamique. Au moins 20 personnes ont été blessées par balles, dont une grièvement, d’après la même source.

– ‘Des incapables’ –

À Kifri, dans la province de Souleimaniyeh, des centaines de manifestants ont pris le contrôle du siège du PDK après avoir jeté des pierres. « Vous êtes des incapables. Incapables de défendre les régions disputées et incapables d’administrer la région », a clamé un manifestant.

En soirée, l’ex-patron d’une célèbre chaine de télévision kurde –la NRT–, Shashwar Abdul Wahid, a par ailleurs été arrêté avec son épouse à son arrivée à Souleimaniyeh. Fondateur d’un mouvement contestataire, il est accusé d’inciter aux manifestations contre les autorités.

En soirée, les forces de sécurité sont intervenues au siège de la NRT et ont interrompu sa diffusion, a ajouté le directeur général de la chaîne, Awad Ali.

Lorsque les manifestations ont commencé il y a deux jours, Shaswar Abdluhamdid a encouragé à se joindre, dans la non violence, aux manifestations, selon la NRT.

Des incidents durant des rassemblements ont toutefois eu lieu dès lundi, lorsque des protestataires avaient incendié les permanences de plusieurs partis –dont le PDK et l’UPK– à Piramagroun, à 30 km de Souleimaniyeh.

Pour Issam al-Fayli, professeur de Sciences politiques à l’Université d’al-Moustansariya à Bagdad, « c’est la première fois qu’il y a des manifestations contre toutes les personnalités kurdes et je crois que l’on va vers un changement radical car il n’y a pas actuellement de politicien capable de gérer le dossier ».

La crise économique qui couvait déjà au Kurdistan s’est approfondie à la suite du référendum d’indépendance organisé par l’ancien président de région Massoud Barzani le 25 septembre, malgré la ferme opposition du pouvoir central et de la communauté internationale.

Le « oui » à l’indépendance l’a largement emporté, mais Bagdad n’a jamais reconnu ce résultat ni le scrutin.

Dans la foulée, les forces gouvernementales ont fait mouvement en direction du Kurdistan et se sont emparées de territoires que Bagdad et Erbil se disputaient, notamment la riche province pétrolière de Kirkouk, réduisant de moitié les revenus pétroliers de la région autonome.

– Salaires amputés –

Le pouvoir central, en position de force, a en outre fermé l’espace aérien international pour les liaisons avec les deux aéroports du Kurdistan: beaucoup de compagnies privées kurdes et étrangères ont ensuite fermé leurs portes.

Selon les habitants interrogés par l’AFP à Erbil, les salaires ont été amputés et, dans le même temps, alors que l’hiver s’installe, le prix du kérosène pour le chauffage a atteint 150 dollars le baril (200 litres), le double d’il y a deux ans.

Il n’y a que quatre heures d’électricité par jour et les habitants n’ont plus les moyens de payer l’abonnement au générateur collectif.

Pour Issam al-Fayli, « il est du devoir de Bagdad de mettre fin à la crise car si le gouvernement autonome s’effondre cela créera un vide politique qui affectera la stabilité du pays ».

Mais ça n’est pas la direction prise par le gouvernement fédéral, qui souhaite réduire de 17 à 12,6% la part du budget alloué à la région autonome.

Pour le porte-parole du gouvernement irakien, Saad al-Hadithi, « ce qui se passe au Kurdistan est le résultat de la mauvaise politique du gouvernement autonome et des partis » de la région.

« La volonté de décider en solo sans tenir compte de Bagdad, d’exporter son pétrole sans notre accord, d’agir sans aucune transparence et sans contrôle des dépenses et des recettes sont la cause de l’incapacité du gouvernement régional à répondre aux besoins des gens ».

[toggle title= »LE KURDISTAN IRAKIEN, UNE RÉGION AUTONOME DEPUIS 1991  » load= »hide »]

Le Kurdistan irakien, région autonome depuis 1991, est frappé par une crise politique, sociale et économique, qui s’est aggravée après le récent fiasco du référendum d’indépendance.

Située dans le nord montagneux de l’Irak, cette région compte environ cinq millions d’habitants, principalement des Kurdes, mais aussi une minorité de Turkmènes.

Majoritairement sunnite, avec pour langues officielles le kurde et l’arabe, la région regroupe trois provinces (Dohouk, Erbil et Souleimaniyeh).

La région, qui connaissait déjà une situation économique difficile, notamment en raison de la baisse des prix du pétrole, sa principale ressource, a vu ses revenus pétroliers réduits de moitié. Dans la foulée du référendum, les forces gouvernementales se sont en effet emparées de territoires que Bagdad et Erbil se disputaient, notamment la riche province pétrolière de Kirkouk.

Les forces kurdes ont été un allié-clé de la coalition menée par les États-Unis avec l’aide de laquelle elles ont pu repousser les jihadistes du groupe Etat islamique (EI) des zones frontalières du Kurdistan.

Les peshmergas, combattants kurdes, ont notamment pris part à la bataille dans la province de Ninive (nord), où se trouve Mossoul, reconquise en juillet 2017 par les forces irakiennes.

Le Kurdistan irakien, dont la capitale est Erbil, s’est constitué en région autonome aux termes de la Constitution irakienne de 2005, qui a instauré une République fédérale.

Il jouissait déjà d’une autonomie de fait depuis la guerre du Golfe de 1991. Dès 1992, les Kurdes irakiens ont élu un Parlement et constitué un gouvernement. Ces institutions ont été paralysées entre 1994 et 1998 par des violences meurtrières entre le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) et son rival de l’Union patriotique du Kurdistan (UPK).

En 2003, les Kurdes se sont alliés à la coalition internationale pour renverser Saddam Hussein, et une administration unifiée a été mise en place début 2006.

Massoud Barzani, élu président du Kurdistan en 2005, a vu son mandat arriver à échéance en août 2015, mais le chef du PDK est resté au pouvoir malgré les critiques de l’opposition.

Le 3 février 2016, Massoud Barzani affirme que « l’heure est venue » pour les Kurdes d’Irak de se prononcer par référendum sur la création d’un Etat.

Le 7 juin 2017, le Kurdistan annonce la tenue du référendum le 25 septembre. Le Premier ministre irakien Haider al-Abadi affirme qu’il comprend le désir des Kurdes mais souligne la nécessité de respecter la Constitution.

Le 12 septembre, le Parlement fédéral vote contre, et deux jours plus tard limoge le gouverneur de Kirkouk qui a décidé d’organiser le référendum dans sa région.

Le 25 septembre, le « oui » l’emporte sans surprise avec près de 93% des voix au référendum d’indépendance.

À la mi-octobre, Bagdad envoie ses troupes reprendre le contrôle de toutes les zones situées hors de la région autonome où les Kurdes avaient étendu leur emprise depuis 2003, dont la riche province de Kirkouk.

En novembre, la Cour suprême irakienne a déclaré le référendum « anticonstitutionnel ».

Le 29 octobre, Massoud Barzani annonce dans une lettre adressée au Parlement de la région autonome qu’il ne sera plus président « après le 1er novembre ». Le Parlement kurde avait gelé ses prérogatives à la suite des conséquences du référendum qu’il a initié.

Depuis sa mise à l’écart, c’est son neveu, Nechervan Barzani, qui dirige la région autonome.[/toggle]

[toggle title= »IRAK: LA CRISE DEPUIS LE RÉFÉRENDUM KURDE » load= »hide »]

Le Kurdistan irakien, en proie à de violentes manifestations, est en crise ouverte avec le pouvoir central à Bagdad depuis la tenue en septembre d’un référendum d’indépendance kurde.

Le « oui » à l’indépendance l’avait largement emporté, mais Bagdad n’a jamais reconnu ce résultat ni le scrutin lui-même. Et la Cour suprême irakienne a jugé que le référendum kurde était anticonstitutionnel.

– 25 sept: Le « oui » l’emporte sans surprise avec près de 93% des voix au référendum d’indépendance, organisé malgré l’opposition de Bagdad, la pression des pays voisins et les critiques internationales.

Le scrutin s’est tenu non seulement au Kurdistan, qui comprend les provinces d’Erbil, Souleimaniyeh et Dohouk, mais aussi dans des zones disputées, comme la région pétrolière de Kirkouk.

– 26 sept: Le Premier ministre Haider al-Abadi annonce que Bagdad interdira « les vols internationaux depuis et vers le Kurdistan si les aéroports ne sont pas remis au gouvernement central ».

Massoud Barzani appelle Bagdad « à ne pas fermer la porte du dialogue », assurant que le référendum ne vise pas à « délimiter la frontière (avec l’Irak) ni à l’imposer de facto ».

– 27 sept: Les députés votent en faveur de la fermeture des postes-frontières hors de l’autorité de l’Etat. Ils demandent au Premier ministre de « prendre toutes les mesures nécessaires pour maintenir l’unité de l’Irak ».

Le gouvernement du Kurdistan dénonce une « punition collective ».

– 29 sept: Les liaisons aériennes –hors vols humanitaires, militaires ou diplomatiques– entre le Kurdistan irakien et l’étranger sont coupées sur ordre de Bagdad.

Les États-Unis affirment qu’ils « ne reconnaissent pas » le référendum et appellent à la retenue.

– 30 sept: L’Iran gèle les échanges de produits pétroliers.

– 10 oct: Les autorités irakiennes décident de réhabiliter un oléoduc sous leur contrôle reliant la province de Kirkouk au port turc de Ceyhan.

– 13 oct: Les forces gouvernementales lancent des opérations militaires dans la province de Kirkouk et reprennent des premières positions tenues depuis trois ans par les combattants kurdes.

– 15 oct: Les autorités kurdes ignorent les exigences de Bagdad sur le retrait des peshmergas de Kirkouk et l’annulation du référendum. Après expiration d’un ultimatum, l’armée progresse rapidement en direction des champs pétroliers de la province et reprend des routes et des infrastructures.

– 17 oct: Cinq des six champs de la province de Kirkouk sont sous le contrôle des autorités de Bagdad, après le retrait des forces kurdes.

– 20 oct: Le dernier secteur de Kirkouk encore aux mains des peshmergas est repris par Bagdad.

– 23 oct: Erbil délivre des mandats d’arrêt contre 11 personnalités irakiennes en réaction à des mesures similaires de Bagdad envers des dirigeants kurdes.

– 25 oct: Le Kurdistan irakien propose de « geler les résultats » de son référendum. Le lendemain, M. Abadi affirme qu’il acceptera « uniquement l’annulation du référendum ».

– 29 oct: Massoud Barzani annonce qu’il ne sera plus président « après le 1er novembre ». Il dénonce une « haute trahison nationale », faisant référence sans les nommer aux dirigeants du parti rival de l’Union patriotique du Kurdistan (UPK) dont les combattants s’étaient retirés, le 16 octobre, sans combat de la province de Kirkouk. Des dirigeants de l’UPK avaient indiqué s’être mis d’accord avec Bagdad sur un tel retrait.

– 20 nov: La Cour suprême irakienne déclare « anticonstitutionnel » le référendum d’indépendance.

Le 18 décembre, des manifestants kurdes incendient le siège des cinq principaux partis politiques du Kurdistan, ainsi qu’un bâtiment des services de sécurité dans la province de Souleimaniyeh pour protester contre la corruption et exiger la démission du gouvernement régional.

Le 19, de nouvelles manifestations ont lieu au Kurdistan irakien, où les protestataires brûlent les sièges des partis politiques. Les affrontements entre forces de l’ordre et manifestants font au moins cinq morts par balles et près de 200 blessés, selon des sources médicales.[/toggle]